Niveau B1 · Leçon 61
À la recherche du palais de Dulcinée
Le maître et l’écuyer entrent de nuit dans El Toboso pour chercher un palais qui n’existe pas. La seule chose grande qu’ils trouvent, c’est l’église.

Ce que tu sauras faire
- Parler d’une personne ou d’une chose quand on ne sait pas encore laquelle.
- Employer lo que sea, quien sea, el que sea et donde sea.
- Dire qu’il n’existe rien ni personne qui corresponde à ce qu’on cherche.
Avant de lire
Sancho passe toute la leçon à chercher une chose qui n’est pas là, et l’espagnol a une façon particulière d’en parler. Repère chaque tournure du type el edificio que…, lo que…, cualquiera que… et regarde lesquelles mettent le verbe au subjonctif. Le mécanisme, tu l’as aussi : « je cherche une maison qui ait une tour » ne se dit pas comme « je cherche la maison qui a une tour ». La différence est ailleurs, et elle est dans la fréquence : ce que ta langue autorise, l’espagnol l’exige.L’histoire en espagnol facile
Don Quijote y Sancho llegaron a El Toboso pasada la medianoche.
Don Quichotte et Sancho arrivèrent à El Toboso passé minuit.
El pueblo dormía y no se oía más que algún perro y un burro lejano.
Le village dormait et l’on n’entendait qu’un chien ou deux et un âne au loin.
«Guíame, Sancho», dijo el caballero en voz baja delante de las primeras casas.
« Guide-moi, Sancho », dit le chevalier à voix basse devant les premières maisons.
«Llévame al palacio de Dulcinea, que tú ya has estado dentro».
« Mène-moi au palais de Dulcinée, puisque tu y es déjà entré. »
Sancho tragó saliva, porque nunca había estado en ninguna casa de aquel pueblo.
Sancho avala sa salive, car il n’était jamais entré dans aucune maison de ce village.
«Señor, yo la vi de día», contestó, «y de noche todo cambia mucho».
« Monsieur, je l’ai vue de jour », répondit-il, « et de nuit tout change beaucoup. »
«Cualquiera que busque un palacio a estas horas encuentra lo primero que aparezca».
« Celui qui cherche un palais à cette heure-ci trouve la première chose qui se présente. »
Dieron vueltas por calles estrechas que se parecían todas unas a otras.
Ils tournèrent dans des rues étroites qui se ressemblaient toutes.
Don Quijote decía que buscaran el edificio que fuera más alto de todos.
Don Quichotte répétait qu’ils devaient chercher le bâtiment qui serait le plus haut de tous.
Explicó que las princesas viven siempre en lo alto, donde se ve el campo.
Il expliqua que les princesses vivent toujours en haut, là où l’on voit la campagne.
De pronto tropezaron con un bulto grande y oscuro que ocupaba media calle.
Soudain ils butèrent contre une masse grande et sombre qui occupait la moitié de la rue.
Era la iglesia del pueblo, con su torre y su puerta cerrada.
C’était l’église du village, avec sa tour et sa porte fermée.
«Con la iglesia hemos dado, Sancho», dijo el caballero muy despacio.
« Nous sommes tombés sur l’église, Sancho », dit le chevalier très lentement.
Sancho contestó que ojalá no dieran también con su propia sepultura.
Sancho répondit qu’il espérait qu’ils ne tomberaient pas aussi sur leur propre tombe.
Añadió que andar de noche por los cementerios no es buena señal para nadie.
Il ajouta que se promener la nuit dans les cimetières n’est un bon signe pour personne.
Después propuso salir del pueblo y esperar escondidos entre los árboles.
Puis il proposa de sortir du village et d’attendre cachés parmi les arbres.
Que su amo se quedara allí y que él fuera solo a buscar a la señora.
Que son maître reste là pendant que lui irait seul chercher la dame.
«Ve tú», aceptó don Quijote, «y dile lo que sea necesario decirle».
« Vas-y, toi », accepta don Quichotte, « et dis-lui tout ce qu’il faudra lui dire. »
«Habla con quien te abra la puerta, pero no vuelvas sin respuesta».
« Parle à qui t’ouvrira la porte, mais ne reviens pas sans réponse. »
Se quedó esperando en un bosquecillo, con la lanza apoyada en un tronco.
Il resta à attendre dans un petit bois, la lance appuyée contre un tronc.
Sancho se sentó debajo de un árbol y empezó a pensar despacio.
Sancho s’assit sous un arbre et se mit à réfléchir lentement.
Tenía que traerle a su amo una Dulcinea, la que fuera, antes del mediodía.
Il devait ramener à son maître une Dulcinée, n’importe laquelle, avant midi.
No había ninguna en tres leguas a la redonda, y él lo sabía muy bien.
Il n’y en avait aucune à trois lieues à la ronde, et il le savait très bien.
Cualquier cosa que dijera al volver iba a tener que sostenerla después.
Quoi qu’il dise en revenant, il allait devoir le soutenir ensuite.
Miró el cielo, que empezaba a aclararse por el lado de la sierra.
Il regarda le ciel, qui commençait à s’éclaircir du côté de la sierra.
Le quedaban pocas horas para inventar algo que su amo se creyera.
Il lui restait peu d’heures pour inventer quelque chose que son maître croirait.
Vocabulaire
Le village la nuit
- la calle estrecha
- la rue étroite
- la torre
- la tour
- el bulto
- la masse sombre
- el cementerio
- le cimetière
- la sepultura
- la tombe, la sépulture
- el bosquecillo
- le petit bois
- el tronco
- le tronc
- la medianoche
- minuit
Chercher sans savoir quoi
- guiar
- guider, mener
- dar vueltas
- tourner en rond
- tropezar con
- buter contre, tomber sur
- esconderse
- se cacher
- a la redonda
- à la ronde
- la señal
- le signal, le signe
- sostener
- soutenir, tenir bon sur
- inventar
- inventer
N’importe qui, n’importe quoi
- cualquiera
- n’importe qui
- cualquier cosa
- n’importe quoi
- lo que sea
- quoi que ce soit, n’importe quoi
- quien sea
- qui que ce soit, n’importe qui
- el que sea
- n’importe lequel
- donde sea
- n’importe où
- como sea
- n’importe comment, coûte que coûte
- cuando sea
- n’importe quand
El que sea : les relatives au subjonctif
Busca el edificio que sea más alto.
Dile lo que sea necesario decirle.
Tropezaron con un bulto que ocupaba media calle.
Une relative, c’est le morceau qui suit que et décrit un nom : la casa que tiene torre. En espagnol, le verbe de ce morceau répond à une seule question, et ce n’est pas une question de temps. Tu connais déjà la réponse, parce que ta langue pose la même question. Ce qui change, c’est qu’elle te laisse le choix et que l’espagnol ne te le laisse pas.
1. Connu ou pas connu
Si celui qui parle a une chose précise en tête, indicatif. Si la chose n’est encore qu’une description de ce qui pourrait exister, subjonctif.
| une chose précise : indicatif | n’importe laquelle qui convienne : subjonctif |
|---|---|
| Busco la casa que tiene torre. | Busco una casa que tenga torre. |
| je cherche la maison qui a une tour | je cherche une maison qui ait une tour |
| Habla con el hombre que abrió. | Habla con quien te abra. |
| parle à l’homme qui a ouvert | parle à qui t’ouvrira |
La deuxième ligne de gauche est ta ligne, et elle est bonne. La deuxième ligne de droite aussi : ton « qui ait » est exactement le tenga espagnol. L’article donne d’ailleurs le même indice dans les deux langues : el et la désignent une chose connue et appellent l’indicatif, un et una introduisent souvent une description, et le subjonctif suit.
Le piège n’est donc pas la règle, c’est la souplesse. Chez toi, « je cherche une maison qui a une tour » passe très bien à l’oral et ne choque personne : ton subjonctif relatif est facultatif, un peu soigné, et il s’efface dans la conversation. En espagnol il est obligatoire, et l’oublier n’est pas une nuance de registre, cela change le sens : busco una casa que tiene torre annonce à ton interlocuteur que tu as une maison bien précise en tête et que tu t’étonnes qu’il ne la connaisse pas.
2. Quand la chose n’existe pas du tout
C’est la moitié facile, et c’est un cadeau : ta langue fait exactement pareil.
| espagnol | chez toi |
|---|---|
| No hay nadie que la conozca. | il n’y a personne qui la connaisse |
| No había ninguna que sirviera. | il n’y en avait aucune qui fît l’affaire |
| No conozco a nadie que viva allí. | je ne connais personne qui vive là-bas |
La ligne du milieu montre au passage le seul vrai décalage. Ton subjonctif imparfait est mort : personne ne dit « qui fît l’affaire », on tourne autrement. L’espagnol, lui, dit que sirviera tous les jours, sans la moindre solennité. Tu reconnaîtras la forme sans peine ; c’est l’employer qui te demandera du temps.
3. Les formules courtes, et là c’est du vocabulaire
Sur ce patron, l’espagnol a fabriqué une petite série de tournures figées qui veulent dire « peu importe lequel ». Elles sont partout à l’oral, et elles ne ressemblent en rien aux tiennes, parce que ta langue construit les siennes avec « n’importe » et non avec le verbe être.
| espagnol | chez toi | exemple |
|---|---|---|
| lo que sea | n’importe quoi, quoi que ce soit | Dile lo que sea necesario. |
| quien sea | n’importe qui | Habla con quien sea. |
| el que sea | n’importe lequel | Tráeme una, la que sea. |
| donde sea | n’importe où | Dormiremos donde sea. |
| como sea | coûte que coûte | Hay que hacerlo como sea. |
| cuando sea | n’importe quand | Ven cuando sea. |
Tes « qui que ce soit » et « quoi que ce soit » sont bâtis, eux, comme les formules espagnoles, avec le subjonctif d’être : c’est le pont à retenir. Mais ils sont plus soutenus chez toi qu’ils ne le sont là-bas, où lo que sea se dit au comptoir d’un bar.
À côté vit cualquiera, qui fait le même travail en un mot. Devant un nom il se raccourcit en cualquier : cualquier cosa, cualquier hombre, comme ton « n’importe quel » qui change de forme lui aussi. Et cualquiera que demande toujours le subjonctif : cualquiera que busque un palacio a estas horas. Attention ici : ton équivalent le plus proche, « quiconque cherche un palais », se construit à l’indicatif. Le pont ne tient pas sur cette ligne-là.
Nous sommes tombés sur l’église
C’est probablement la phrase la plus mal citée de toute la littérature espagnole. Elle circule sous la forme con la iglesia hemos topado, et on l’emploie pour dire que quelqu’un s’est heurté au pouvoir de l’Église et ferait bien de reculer. Ni les mots ni le sens ne sont de Cervantes.
Le texte dit dado, de dar con, tomber sur quelque chose, le rencontrer. Et la scène est entièrement physique. Deux hommes tâtonnent dans un village sans lumière, à une heure du matin, à la recherche d’un château qui n’existe que dans la tête de l’un d’eux. Ils butent contre une grande masse sombre, et il se trouve que c’est l’église paroissiale. Le chevalier, à qui l’on vient d’expliquer que les princesses habitent les bâtiments hauts, prononce la phrase la plus plate possible : nous sommes tombés sur l’église. Sancho, terrifié et en train d’improviser, répond qu’il espère qu’ils ne tomberont pas ensuite sur leur propre tombe.
El Toboso est un village réel, à une trentaine de kilomètres de l’endroit où Cervantes place la maison de don Quichotte, et son église y est encore la chose la plus haute. Le choisir était une plaisanterie d’échelle : tout l’appareil du roman de chevalerie, avec ses palais et ses dames enchantées, doit tenir dans un lieu d’un millier d’habitants où il n’y a qu’un seul grand bâtiment. L’obscurité, les chiens, le braiment et les rues étroites font le même travail. Voilà à quoi ressemble vraiment la Manche la nuit, et c’est là qu’un chevalier errant doit opérer.
Cervantes dans le texte · «Con la iglesia hemos dado, Sancho»
Con la iglesia hemos dado, Sancho
We have run into the church, Sancho
II, 9, et sans doute la ligne la plus mal citée de l’espagnol. Elle voyage sous la forme con la iglesia hemos topado, et on l’emploie pour dire que quelqu’un s’est heurté au pouvoir institutionnel de l’Église et devrait renoncer. Cervantes a écrit dado, de dar con, tomber sur, buter contre, et il n’y a aucune institution nulle part dans la scène. Deux hommes tâtonnent après minuit dans un village sans lumière à la recherche d’un palais qui n’existe pas, et ils butent contre le plus grand bâtiment d’El Toboso, qui est l’église paroissiale. Le comique tient à la platitude du constat : don Quichotte, qui expliquait une minute plus tôt que les princesses habitent les bâtiments hauts, énonce le fait sans en tirer la moindre conclusion. La réponse de Sancho garde le ton exactement juste en s’inquiétant de tombes et non de théologie. Ta langue connaît le même sort réservé aux phrases célèbres : « la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe » n’est de personne et se dit partout. Faut-il résister à la lecture moderne ? La question est ouverte, puisqu’une formule appartient à qui l’emploie ; mais savoir ce qui est réellement sur la page transforme un proverbe politique en l’une des meilleures scènes de comédie nocturne du livre.