Niveau B1 · Leçon 60

La troisième sortie

Le bachelier pousse don Quichotte à repartir, avec une idée derrière la tête. Le maître et l’écuyer s’en vont de nuit sur la route d’El Toboso.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte assis dans une écurie manipulant les pièces d’une vieille armure, son cheval décharné Rossinante debout au-dessus de lui, deux chiens et quelques poules le regardant.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Tout ce chapitre est encore à venir : la sortie, l’arrivée, la rencontre avec Dulcinée. Surveille chaque fois le verbe qui suit cuando et en cuanto, et surtout ne le remplis pas avec ce que ta langue te souffle, parce que là où tu dirais « quand j’arriverai », l’espagnol refuse net le futur. Compare ensuite avec les phrases qui racontent ce qui se passait d’habitude : le même mot cuando s’y conduit tout à fait normalement.

L’histoire en espagnol facile

Don Quijote llevaba un mes en la cama, pero ya tenía la decisión tomada.

Don Quichotte avait passé un mois au lit, mais sa décision était déjà prise.

Quería salir por tercera vez, y esta vez nadie iba a detenerlo.

Il voulait sortir une troisième fois, et cette fois personne n’allait l’arrêter.

El bachiller Sansón Carrasco, en lugar de quitarle la idea, se la encendió más.

Le bachelier Sansón Carrasco, au lieu de l’en dissuader, alluma l’idée davantage.

«Cuando el mundo lea la segunda parte, hará falta que haya batallas», le dijo.

« Quand le monde lira la seconde partie, il faudra bien qu’il y ait des batailles », lui dit-il.

«Salid al camino, señor, y que las haya, que yo os lo pido».

« Prenez la route, monsieur, et qu’il y en ait. C’est moi qui vous le demande. »

Sansón hablaba en broma y tenía un plan suyo que no contó a nadie.

Sansón plaisantait et avait une idée à lui dont il ne parla à personne.

Don Quijote se lo tomó todo en serio, como se tomaba siempre las palabras.

Don Quichotte prit tout au sérieux, comme il prenait toujours les mots.

Preparó las armas, limpió el yelmo y mandó a Sancho ensillar el rucio.

Il prépara ses armes, nettoya le heaume et dit à Sancho de seller l’âne gris.

Salieron una noche cualquiera, sin despedirse de nadie y sin hacer ruido.

Ils partirent une nuit quelconque, sans faire leurs adieux à personne et sans bruit.

Cuando el ama y la sobrina se despertaran, ellos ya estarían muy lejos.

Quand la gouvernante et la nièce se réveilleraient, ils seraient déjà très loin.

El camino de El Toboso olía a tierra seca y a romero mojado.

La route d’El Toboso sentait la terre sèche et le romarin mouillé.

«Iremos primero a ver a Dulcinea», dijo el caballero en cuanto amaneció.

« Nous irons d’abord voir Dulcinée », dit le chevalier dès que le jour se leva.

«Cuando reciba su bendición, no habrá aventura que se me resista».

« Quand j’aurai reçu sa bénédiction, il n’y aura pas d’aventure qui me résiste. »

Sancho no dijo nada, aunque el corazón le empezó a andar deprisa.

Sancho ne dit rien, même si son cœur se mit à battre vite.

En la primera parte se había inventado una carta y una visita que nunca existieron.

Dans la première partie, il avait inventé une lettre et une visite qui n’avaient jamais eu lieu.

Ahora no sabía qué haría cuando llegaran de verdad a aquel pueblo.

Maintenant il ne savait pas ce qu’il ferait quand ils arriveraient vraiment dans ce village.

«En cuanto lleguemos, me llevarás a su palacio», siguió su amo, muy seguro.

« Dès que nous serons arrivés, tu me conduiras à son palais », poursuivit son maître, très sûr de lui.

«Y en cuanto la vea, le pediré permiso para todas mis aventuras».

« Et dès que je la verrai, je lui demanderai la permission pour toutes mes aventures. »

Sancho asintió despacio y miró el camino, que empezaba a hacerse largo.

Sancho acquiesça lentement et regarda la route, qui commençait à lui sembler longue.

Pensó que hablaría con ella cuando su amo se descuidara un momento.

Il pensa qu’il lui parlerait quand son maître baisserait sa garde un instant.

Después pensó que lo mejor sería no hablar con nadie en absoluto.

Puis il pensa que le mieux serait de ne parler à personne du tout.

Rocinante caminaba contento y el aire de la mañana olía a campo.

Rossinante marchait content et l’air du matin sentait la campagne.

El caballero iba feliz, contando en voz alta lo que pensaba hacer.

Le chevalier allait heureux, disant à voix haute ce qu’il comptait faire.

Todo iría bien hasta que hubiera que enseñar un palacio que no existía.

Tout irait bien jusqu’au moment où il faudrait montrer un palais qui n’existait pas.

Sancho miraba el horizonte y calculaba cuántas horas le quedaban de paz.

Sancho regardait l’horizon et calculait combien d’heures de paix il lui restait.

Aquella tarde, cuando el sol bajó, se vieron ya las torres de El Toboso.

Cet après-midi-là, quand le soleil descendit, on vit enfin les tours d’El Toboso.

Vocabulaire

Se mettre en route

ensillar
seller
el yelmo
le heaume
las armas
les armes, l’armure
despedirse
prendre congé, faire ses adieux
amanecer
se lever (le jour), poindre
el horizonte
l’horizon
la legua
la lieue
de madrugada
au point du jour

Quand une chose arrive

cuando
quand
en cuanto
dès que
hasta que
jusqu’à ce que
antes de que
avant que
después de que
après que
mientras
pendant que
siempre que
chaque fois que
una vez que
une fois que

Ce qu’on décide

la decisión
la décision
asentir
acquiescer
calcular
calculer
descuidarse
baisser sa garde
resistirse
tenir bon
la bendición
la bénédiction
en broma
pour rire, en plaisantant
en absoluto
pas du tout

Cuando et le subjonctif

Cuando reciba su bendición, saldremos.

En cuanto lleguemos, me llevarás allí.

Cuando el sol bajó, vieron las torres.

C’est l’un des rares endroits où ton intuition de francophone te dessert franchement, parce qu’elle ne te laisse pas hésiter : tu as une forme toute prête pour cette case, et c’est la mauvaise.

1. La case du futur, qui n’est pas remplie pareil

Chez toi, après « quand », « dès que », « tant que », on met le futur : « quand j’arriverai, je t’appellerai ». L’espagnol interdit le futur dans la subordonnée de temps et met le subjonctif à la place. La question qu’il pose est simple : est-ce que c’est déjà arrivé, ou est-ce que cela se répète ? Si oui, indicatif. Si c’est encore devant, subjonctif.

chez toien espagnol
quand j'arriverai, je t’appelleCuando llegue, te llamo.
quand j’arrive, je t’appelle (habitude)Cuando llego, te llamo.
dès que nous arriverons, nous mangeronsEn cuanto lleguemos, comeremos.
quand il aura reçu sa bénédiction…Cuando reciba su bendición…
quand il a reçu sa bénédiction…Cuando recibió su bendición…

Retiens l’échange de formes plutôt que la règle : là où ton verbe est au futur ou au futur antérieur, l’espagnol met un subjonctif présent. Le futur antérieur français ne se traduit pas non plus par un temps composé : cuando reciba suffit pour « quand il aura reçu ».

2. Les mots concernés

espagnolchez toiexemple
cuandoquandCuando vuelvas, hablamos.
en cuantodès queEn cuanto lleguemos, comeremos.
hasta quejusqu’à ce queEsperaré hasta que salgas.
mientrastant queMientras haya luz, seguimos.
siempre quechaque fois queSiempre que puedas, escribe.
una vez queune fois queUna vez que estemos dentro, veremos.
después de queaprès queDespués de que coman, saldremos.

Deux lignes méritent un arrêt. Hasta que et mientras ne correspondent pas mot à mot à tes conjonctions : ton « jusqu’à ce que » réclame toujours le subjonctif, alors que l’espagnol met l’indicatif quand la chose a eu lieu, esperó hasta que salió. Et ton « tant que » se construit au futur, « tant qu’il y aura de la lumière », là où l’espagnol dit mientras haya luz.

Une seule conjonction échappe au partage, et celle-là tu la connais par cœur : antes de que veut le subjonctif toujours, passé ou futur, exactement comme ton « avant que ». Salieron antes de que amaneciera, ils partirent avant que le jour se lève. Attention seulement à ne pas y glisser ton ne explétif : ✗ antes de que no amaneciera dirait le contraire.

3. Dans le passé, tout recule d’un cran

Sancho ne sait pas ce qu’il fera cuando lleguen. Raconté de l’intérieur du passé, cela devient no sabía qué haría cuando llegaran, avec le subjonctif imparfait. La logique n’a pas bougé : l’arrivée était encore devant lui. Ta langue, elle, met là un imparfait de l’indicatif tout simple, « il ne savait pas ce qu’il ferait quand ils arriveraient », parce que ton subjonctif imparfait est mort et que personne ne dit « quand ils arrivassent ». C’est la vraie difficulté de la leçon : la forme llegaran ne te surprend pas, mais rien chez toi ne te pousse à l’employer, et c’est ce retard-là qui trahit un francophone pendant des mois.

depuis maintenantde l’intérieur du passé
Cuando lleguemos, te lo diré.Cuando llegáramos, se lo diría.
Cuando se despierten, estaremos lejos.Cuando se despertaran, estarían lejos.

Le bachelier a son idée à lui

Les encouragements que Sansón donne ici ressemblent à l’indulgence amusée d’un jeune homme qui trouve le vieux chevalier divertissant. Ils ne le sont pas. Il s’est entendu avec le curé et le barbier sur un plan, et ce plan consiste à suivre don Quichotte sur la route, à s’habiller en chevalier errant, à le provoquer, à le vaincre, et à lui imposer comme pénitence de vaincu de rentrer chez lui et d’y rester un an. Dans la première partie, le remède était une cage sur une charrette à bœufs. Dans la seconde, le remède est une pièce de théâtre, et il est administré par un bachelier de vingt-quatre ans qui a le goût des farces.

C’est là la différence de structure entre les deux moitiés du roman. En 1605, don Quichotte entre dans un monde qui n’a aucune idée de qui il est, et les collisions sont des accidents. En 1615, il entre dans un monde qui a lu le livre, qui sait à quoi il réagit, et qui met des choses en scène exprès pour lui. D’ici à la fin, presque toutes les aventures ont été montées à l’avance par quelqu’un qui a fait ses lectures.

Est-ce que cela rend la seconde partie plus cruelle que la première ? C’est l’une des disputes permanentes autour du roman. Ce qui est certain, c’est que Cervantes a vu le problème : les gens qui organisent ces divertissements s’en tirent de plus en plus mal à mesure que le livre avance, et ceux qui rient le plus fort finissent par paraître plus vides que l’homme dont ils rient.

Cervantes dans le texte · «No es nada, señor Sansón mío…»

No es nada, señor Sansón mío, sino que mi amo se sale; ¡sálese sin duda!

It is nothing, my dear Señor Sansón, except that my master is getting out. He is getting out, no doubt about it!

C’est la nièce de don Quichotte, au chapitre 7 de la seconde partie, qui court en larmes chez le bachelier au premier signe de la troisième sortie. La réplique est un petit chef-d’œuvre de panique parlée. Elle ouvre par no es nada, ce n’est rien, et enchaîne aussitôt sur la chose qui n’est rien du tout. Puis le verbe arrive deux fois : se sale dans l’ordre ordinaire, et sálese avec le pronom collé derrière, une place ancienne qui ne survit plus aujourd’hui que dans des expressions figées. Ta langue n’a rien de comparable : ton pronom reste devant le verbe et n’a jamais le choix. La répétition, elle, est la façon espagnole de crier sans majuscules. Ce qui suit dans le chapitre est une plaisanterie bâtie sur le même verbe. Sansón demande par où exactement il sort, comme si quelque chose avait crevé, et la nièce répond qu’il sort par la porte de sa folie. Le verbe salir porte ensuite toute la seconde partie : la troisième salida est à la fois un départ et, pour tous ceux qui essaient de le garder à la maison, une évasion.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.