Niveau B1 · Leçon 59

Sancho et Teresa se disputent

Sancho rentre à la maison sans un sou et annonce qu’il va être gouverneur. Sa femme lui répond par des proverbes, ce qui est sa manière de dire non.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte étendu dans la poussière à côté de son cheval tombé, son armure, sa lance et son bouclier éparpillés autour de lui sur une colline déserte.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Cette leçon est une scène de ménage, donc de l’espagnol parlé. Deux choses à ramasser en lisant. D’abord les petits mots qui portent le ton, anda ya, qué va, ni hablar : tu en as autant chez toi, et il s’agit seulement d’apprendre les siens. Ensuite les refranes, les proverbes que Teresa envoie au lieu de discuter. Le genre ne t’est pas étranger : « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » a la même forme bloquée, les mêmes articles absents et le même présent qui ne parle d’aucun moment précis. Ce qui va changer, c’est la fréquence et l’effet. Regarde bien, en lisant, à quel moment de la dispute chaque proverbe tombe, et ce qui se passe juste après.

L’histoire en espagnol facile

Sancho Panza volvió a su casa una tarde con la cara muy alegre.

Sancho Panza est rentré chez lui un après-midi, la mine toute réjouie.

Su mujer, Teresa, lo miró de arriba abajo y no vio dinero ninguno.

Sa femme, Teresa, l’a regardé de haut en bas et n’a vu aucun argent.

Tampoco vio ropa nueva, ni zapatos, ni nada que se pareciera a una ganancia.

Elle n’a pas vu non plus de vêtements neufs, ni de souliers, ni rien qui ressemble à un gain.

«Vengo contento, mujer», dijo él, «aunque venga sin blanca en el bolsillo».

« Je rentre content, ma femme », a-t-il dit, « même si je rentre sans un sou en poche. »

«Salgo otra vez con mi señor don Quijote, que ya está sano y con ganas».

« Je repars avec mon seigneur don Quichotte, qui est guéri maintenant et qui en a envie. »

«Y esta vez vuelvo con una ínsula debajo del brazo, para que tú la mandes».

« Et cette fois je reviens avec une île sous le bras, pour que ce soit toi qui la commandes. »

«Anda ya», respondió Teresa sin levantar la vista de la olla.

« Allons donc », a répondu Teresa sans lever les yeux de sa marmite.

«Come tu pan y no te metas en salsas que no son tuyas».

« Mange ton pain et ne te mêle pas de sauces qui ne sont pas les tiennes. »

«El que va a por lana muchas veces vuelve trasquilado, Sancho».

« Tel va chercher de la laine qui revient tondu, Sancho. »

Sancho le explicó que sería gobernador antes de que acabara el año.

Sancho lui a expliqué qu’il serait gouverneur avant la fin de l’année.

Le dijo que su hija se casaría con un conde y viviría en la corte.

Il lui a dit que leur fille épouserait un comte et vivrait à la cour.

Le prometió que ella misma sería doña Teresa, con vestido de seda y criadas.

Il lui a promis qu’elle-même serait doña Teresa, avec une robe de soie et des servantes.

A Teresa la idea no le hizo ninguna gracia, y lo dijo enseguida.

L’idée n’a pas amusé Teresa du tout, et elle l’a dit tout de suite.

Contestó que en el pueblo se reirían de ella en cuanto la vieran.

Elle a répondu qu’au village on se moquerait d’elle dès qu’on la verrait.

Dijo que las honras cansan mucho y que cada oveja debe ir con su pareja.

Elle a dit que les honneurs fatiguent beaucoup et que chaque brebis doit aller avec sa pareille.

«Casa a la niña con quien sea de su condición», insistió muy seria.

« Marie la petite à quelqu’un de sa condition », a-t-elle insisté, très grave.

«Y déjate de condes, que más vale pájaro en mano que ciento volando».

« Et laisse tomber les comtes : un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. »

Sancho no discutió, porque conocía muy bien aquel tono de su mujer.

Sancho n’a pas discuté, car il connaissait très bien ce ton-là chez sa femme.

Cuando Teresa soltaba dos refranes seguidos, la conversación estaba terminada.

Quand Teresa lâchait deux proverbes de suite, la conversation était finie.

Se guardó los suyos para el camino, donde nadie se los iba a discutir.

Il a gardé les siens pour la route, où personne n’allait les lui contester.

Aquella noche los dos cenaron en silencio, mirando cada uno su plato.

Ce soir-là, tous deux ont soupé en silence, chacun les yeux dans son assiette.

Teresa lloró un poco mientras recogía la mesa, aunque no quiso que él la viera.

Teresa a pleuré un peu en desservant la table, mais elle n’a pas voulu qu’il la voie.

Después le preparó la alforja con pan, queso y una camisa limpia.

Ensuite elle lui a préparé sa besace avec du pain, du fromage et une chemise propre.

Le puso también unas monedas suyas, sin decirle de dónde habían salido.

Elle y a mis aussi quelques pièces à elle, sans lui dire d’où elles sortaient.

A la mañana siguiente, muy temprano, dejó que se fuera sin llorar más.

Le lendemain matin, très tôt, elle l’a laissé partir sans pleurer davantage.

Desde la puerta lo vio marcharse detrás de un caballo flaquísimo.

Depuis la porte, elle l’a vu s’éloigner derrière un cheval d’une maigreur extrême.

Vocabulaire

Les proverbes de cette leçon

cada oveja con su pareja
qui se ressemble s’assemble
más vale pájaro en mano
un tiens vaut mieux que deux tu l’auras
ir a por lana y volver trasquilado
y perdre au change, revenir tondu
no meterse en salsas
se mêler de ses affaires
las honras cansan
les honneurs pèsent
a quien madruga, Dios le ayuda
à qui se lève matin, Dieu prête la main

Se parler franchement

anda ya
allons donc, tu parles
qué va
pas du tout, penses-tu
ni hablar
pas question
venga
allez
déjate de
laisse tomber, arrête avec
a mí qué
qu’est-ce que ça peut me faire
ya lo creo
et comment, je te crois
menudo
tu parles d’un…

La maison de Sancho

la olla
la marmite
la alforja
la besace
el queso
le fromage
la camisa
la chemise
la moneda
la pièce de monnaie
recoger la mesa
desservir la table
la ganancia
le gain
la seda
la soie

L’espagnol de la cuisine et les proverbes

Anda ya, Sancho.

Déjate de condes.

Cada oveja con su pareja.

Teresa ne discute pas une seule fois. Elle répond par des pièces de langue toutes faites, et c’est une vraie stratégie en espagnol, pas une manie de vieille paysanne. Deux sortes de pièces dans cette leçon, et tu as les deux chez toi. Ce que tu n’as pas, c’est la liste ; c’est donc du vocabulaire, et rien d’autre.

1. Les petits mots qui portent le ton

espagnolchez toice que cela fait
Anda ya.Allons donc. Tu parles.ne pas croire un mot, gentiment
Qué va.Pas du tout. Penses-tu.nier sans se fâcher
Ni hablar.Pas question.refuser net
Venga, vámonos.Allez, on y va.pousser, ou prendre congé
Déjate de condes.Laisse tomber les comtes.clore un sujet
Ya lo creo.Et comment. Je te crois.approuver avec force
Menudo gobernador.Tu parles d’un gouverneur.ironie

La correspondance est si régulière que tu peux apprendre le tableau ligne par ligne, comme une liste de mots. Deux lignes demandent pourtant un avertissement.

Menudo veut dire menu, petit, exactement comme ton adjectif : la menuda monnaie, le menu fretin. Or devant un nom il dit tout le contraire : menudo problema est un problème énorme, menudo lío une belle pagaille. Le piège est plus dangereux pour toi que pour n’importe qui, parce que le mot existe chez toi avec le sens propre et que rien ne t’avertit du renversement. Retiens la traduction par « tu parles d’un », qui garde l’ironie.

Venga est la même forme que le subjonctif de venir, mais l’interjection s’est détachée de toute idée de venue. C’est ton « allez », qui est lui aussi un impératif d’aller devenu un simple mot de relance : venga, cuéntamelo, allez, raconte.

2. Le refrán, un genre que tu pratiques déjà

Un refrán est un proverbe à forme bloquée. On ne le réordonne pas, on n’y remplace pas un mot par un synonyme, et le plus souvent on n’y remet pas les articles qu’une phrase normale réclamerait. Tes proverbes à toi sont bâtis pareil, et le rapprochement vaut la peine d’être fait une fois pour toutes.

espagnolchez toià quoi cela sert
Cada oveja con su pareja.Qui se ressemble s’assemble.reste avec les tiens
Más vale pájaro en mano que ciento volando.Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.ne joue pas ce qui est sûr
Quien va a por lana vuelve trasquilado.Tel est pris qui croyait prendre.tu peux y perdre plus que tu n’y gagnes
A quien madruga, Dios le ayuda.À qui se lève matin, Dieu prête la main.commence tôt

Regarde la grammaire à l’intérieur, elle est la même des deux côtés. Quien et el que désignent une personne entière sans aucun antécédent, comme ton « qui » de « qui se ressemble ». Le verbe est au présent alors que rien ne se passe maintenant, parce qu’un proverbe se donne pour vrai de tout temps ; ton « pierre qui roule n’amasse pas mousse » fait exactement cela. Et les articles disparaissent : pájaro en mano et non un pájaro en la mano, comme chez toi « pierre qui roule » et non « la pierre qui roule ». Cette allure dépouillée est la marque du genre, et c’est à elle que tu en reconnaîtras un au passage.

3. À quoi sert un proverbe, et où l’espagnol s’écarte de toi

C’est la partie qu’on oublie. Un refrán n’est pas un argument auquel on peut répondre. C’est une façon de fermer la discussion en s’appuyant sur une chose que tout le monde admet déjà. Sancho le comprend parfaitement : après deux proverbes de suite, il se tait.

Là où l’espagnol et le français se séparent, c’est sur la fréquence. Tes proverbes sont encore compris de tous, mais on ne les emploie plus guère : ils sentent la grand-mère, le manuel de morale, la citation. En espagnol ils sont restés en circulation courante, surtout chez les gens âgés et à la campagne, et personne ne les entend comme une citation. L’effet aussi diffère un peu. Sortir un proverbe en français fait vaguement livresque ; en espagnol, cela fait franchement terre à terre et tire la conversation vers la cuisine, pas vers la bibliothèque. C’est très précisément la plaisanterie que monte Cervantes, puisque Sancho en tire à la douzaine, y compris sur des ducs, et que tout le monde le remarque. Apprends-en une poignée et sers-t’en avec parcimonie, avec des gens que tu connais bien.

4. Trois mots de cette leçon qui ne disent pas ce que tu crois

espagnolce que cela veut direne pas confondre avec
hacer graciaamuser, plaireton « faire grâce », qui est pardonner
menudo + noménorme, sacréton « menu », qui est petit
soltar un refránlâcher un proverberien : celui-là est le tien, image comprise

No le hizo ninguna gracia ne veut pas dire qu’on ne lui a pas pardonné, mais que cela ne l’a pas amusée du tout. La tournure est très employée, et elle est toujours un peu ironique quand elle est niée. Quant à soltar, c’est ton « lâcher » sans un pli : on lâche un proverbe, on lâche une bêtise, on lâche le morceau.

Teresa Panza, la seule qui fasse les comptes

Teresa Panza n’occupe qu’une poignée de pages dans tout le livre, et elle est le seul personnage qui y fasse des comptes. Tous les autres, y compris le curé, le barbier et le bachelier, discutent avec don Quichotte de savoir si la chevalerie est réelle. Teresa, elle, discute de savoir si l’affaire est rentable. Elle fait remarquer qu’un titre coûte, qu’au village on se moquera d’une paysanne en soie, et qu’une fille mariée au-dessus de sa condition est une fille qu’on ne revoit plus guère. Rien de tout cela n’est réfuté nulle part dans le roman, et à la fin il se trouve qu’elle avait raison sur toute la ligne.

Le chapitre porte de la main même de Cervantes une note en bas de page très étrange. Le traducteur de Cide Hamete s’interrompt pour dire qu’il soupçonne ce chapitre d’être un faux, parce que Sancho y parle avec plus de finesse qu’un homme de sa condition n’en pourrait avoir. C’est une plaisanterie sur tout l’appareil du manuscrit arabe et de l’historien maure, et c’est aussi une remarque sérieuse : Sancho grandit bel et bien dans la seconde partie, et Cervantes veut que tu le remarques au lieu de laisser passer la chose.

Les proverbes sont l’autre moitié de son portrait. Les recueils de proverbes espagnols ont été un phénomène d’édition du seizième siècle, et Cervantes se moque de la mode en en donnant beaucoup trop à Sancho, parfois six dans une phrase, souvent sans grand rapport avec le sujet. Teresa en emploie deux, tous les deux justes, tous les deux mortels. C’est elle qui s’en sert le mieux dans le ménage, et Sancho le sait.

Cervantes dans le texte · «después que os hicistes miembro de caballero…»

después que os hicistes miembro de caballero andante habláis de tan rodeada manera, que no hay quien os entienda

ever since you became a limb of a knight errant you talk in such a roundabout way that nobody can understand you

Teresa à Sancho, au chapitre 5 de la seconde partie. Hicistes est la vieille forme de hiciste, et miembro de caballero andante est une trouvaille à elle : un membre appartenant à un chevalier errant, ce qui est plus drôle et plus exact que tout ce qu’un écrivain soigneux aurait produit. Le reproche porte sur la rodeada manera, la manière détournée : depuis qu’il court les chemins avec don Quichotte, il parle par des chemins de traverse et plus personne ne le suit. Ta langue a le même reproche tout prêt, « parler par quatre chemins », et il vise la même chose. La phrase frappe deux fois. Dans la scène, c’est une femme qui dit à son mari qu’il a commencé à se donner des airs. Hors de la scène, c’est Cervantes qui signale une chose dont il sait que le lecteur s’est aperçu : le Sancho de la seconde partie parle mieux que celui de la première. Il y revient quelques lignes plus loin, quand le traducteur du manuscrit arabe s’interrompt pour dire qu’il tient le chapitre entier pour un faux, justement pour cette raison. L’auteur soulève donc l’objection, la confie à un personnage, la confie encore à son propre traducteur imaginaire, puis continue d’écrire Sancho exactement comme il l’entend.