Niveau B1 · Leçon 58

Les erreurs du livre

Don Quichotte et Sancho tirent du bachelier les défauts du livre qui raconte leurs aventures. L’un se plaint de l’auteur, l’autre de ce qu’on a fait de son âne.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte s’éloigne de sa maison, lance et bouclier à la main, tandis que deux femmes courent derrière lui, des chèvres paissant dans la cour et le portail d’une ferme au fond.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Presque tout le chapitre est fait de jugements portés sur un livre : c’est étrange que, c’est dommage que, il est impossible que. Tu vas reconnaître le mécanisme du premier coup, parce que ta langue fait exactement la même chose et que tu poses le subjonctif à cet endroit-là sans y penser depuis l’école. Ne perds donc pas ton temps à chercher laquelle des formules se comporte autrement : tu le sais déjà. Surveille plutôt trois détails. Un mot d’abord, raro, qui ne veut pas dire ce que tu crois. Puis la forme du verbe quand le jugement porte sur du passé, dans es imposible que nos viera. Et enfin ce qui ne se glisse pas entre es necesario et l’infinitif qui le suit.

L’histoire en espagnol facile

El bachiller Sansón Carrasco cenaba en casa de don Quijote y hablaba del libro impreso.

Le bachelier Sansón Carrasco soupait chez don Quichotte et parlait du livre imprimé.

Sancho no paraba de hacer preguntas, porque quería saberlo todo sobre aquella historia suya.

Sancho n’arrêtait pas de poser des questions, car il voulait tout savoir de cette histoire qui était la sienne.

«Es raro que el autor sepa cosas que pasaron de noche y sin testigos», dijo el caballero.

« C’est étrange que l’auteur sache des choses arrivées de nuit et sans témoins », dit le chevalier.

«Es imposible que un moro de Toledo nos viera aquella vez en Sierra Morena».

« Il est impossible qu’un Maure de Tolède nous ait vus, cette fois-là, dans la Sierra Morena. »

Sansón contestó que los historiadores tienen sus fuentes y que nadie se las pide.

Sansón a répondu que les historiens ont leurs sources et que personne ne les leur réclame.

Añadió que no es extraño que un sabio conozca lo que ningún hombre ha visto.

Il a ajouté qu’il n’est pas étrange qu’un savant connaisse ce qu’aucun homme n’a vu.

Sancho tenía otra queja, más práctica, que llevaba guardada desde la primera página.

Sancho avait une autre plainte, plus pratique, qu’il gardait depuis la première page.

En el libro le robaban el burro sin que el autor contara nunca cómo.

Dans le livre, on lui volait son âne sans que l’auteur explique jamais comment.

Unas páginas después el animal volvía a aparecer debajo de él, como si nada.

Quelques pages plus loin, la bête réapparaissait sous lui, comme si de rien n’était.

«Es una lástima que se hayan equivocado en eso», dijo el escudero muy serio.

« C’est dommage qu’on se soit trompé là-dessus », a dit l’écuyer, très grave.

«Es lógico que la gente se ría de mí, porque yo me río el primero».

« Il est logique que les gens rient de moi, puisque j’en ris le premier. »

«Pero que se rían de mi rucio ya me parece demasiado», añadió sin sonreír.

« Mais qu’on rie de mon âne gris, cela me paraît déjà trop », a-t-il ajouté sans sourire.

El bachiller reconoció que el libro tenía fallos, aunque defendió a su autor.

Le bachelier a reconnu que le livre avait des défauts, tout en défendant son auteur.

Explicó que en una historia tan larga es normal que se pierdan detalles pequeños.

Il a expliqué que dans une histoire aussi longue il est normal que de petits détails se perdent.

Después dijo una frase que a don Quijote le gustó muchísimo aquella noche.

Il a dit ensuite une phrase qui a énormément plu à don Quichotte ce soir-là.

No hay libro tan malo que no tenga dentro alguna cosa buena.

Il n’y a pas de livre si mauvais qu’il n’ait quelque chose de bon dedans.

Don Quijote la repitió despacio, para que Sancho la aprendiera de memoria.

Don Quichotte l’a répétée lentement, pour que Sancho l’apprenne par cœur.

Luego preguntó si era posible que se escribiera una segunda parte de la obra.

Puis il a demandé s’il était possible qu’on écrive une seconde partie de l’ouvrage.

Sansón dijo que sí, que era muy posible, y que los lectores ya la pedían.

Sansón a dit que oui, que c’était fort possible, et que les lecteurs la réclamaient déjà.

Contó que el autor andaba buscándola por todas partes, sin encontrarla todavía.

Il a raconté que l’auteur la cherchait partout, sans l’avoir encore trouvée.

A don Quijote se le puso la cara de otro hombre al oír aquello.

En entendant cela, don Quichotte a pris le visage d’un autre homme.

Si hacía falta una segunda parte, alguien tenía que salir a buscar las aventuras.

S’il fallait une seconde partie, il fallait bien que quelqu’un sorte chercher les aventures.

Era necesario que él volviera al camino antes de que el autor se cansara.

Il était nécessaire qu’il reprenne la route avant que l’auteur se fatigue.

Se levantó de la mesa muy contento, aunque no dijo lo que estaba pensando.

Il s’est levé de table tout content, sans dire ce qu’il avait en tête.

Sancho lo miró y entendió que su rucio iba a caminar otra vez.

Sancho l’a regardé et a compris que son âne gris allait remarcher.

Aquella noche nadie durmió bien en aquella casa, ni el amo ni el criado.

Cette nuit-là, personne n’a bien dormi dans cette maison, ni le maître ni le valet.

Vocabulaire

Ce qui cloche

el fallo
le défaut
el error
l’erreur
la queja
la plainte
el descuido
l’étourderie
equivocarse
se tromper
faltar
manquer
perderse
se perdre
corregir
corriger

Juger une histoire

raro
étrange
lógico
logique
normal
normal
imposible
impossible
una lástima
dommage
una pena
regrettable
necesario
nécessaire
seguro
certain

Qui raconte et qui discute

el testigo
le témoin
la fuente
la source
el sabio
le savant
el historiador
l’historien
reconocer
reconnaître
defender
défendre
quejarse
se plaindre
reírse de
rire de

Es raro que et le subjonctif

Es raro que el autor sepa esas cosas.

Es una lástima que se hayan equivocado.

Es verdad que el libro tiene fallos.

Voilà une leçon que tu peux lire en diagonale, parce que le mécanisme est le tien. L’espagnol dispose d’une grande famille d’ouvertures de la forme es + adjectif + que, qui permettent de commenter un fait sans en endosser l’opinion : personne ne dit « je pense », la phrase se contente de déclarer que la chose est étrange, ou logique, ou regrettable. Presque toutes appellent le subjonctif, et les exceptions forment un groupe bien net. Tu viens de lire la description de ta propre grammaire.

1. Le partage, qui est le même chez vous deux

chez toien espagnol
c’est étrange qu’il le sacheEs raro que lo sepa.
il est logique que les gens rientEs lógico que la gente se ría.
il est normal que des détails se perdentEs normal que se pierdan detalles.
c’est dommage qu’ils se soient trompésEs una lástima que se hayan equivocado.
il est nécessaire qu’il reparteEs necesario que salga otra vez.
il est possible qu’on écrive une suiteEs posible que se escriba otra parte.

Et l’autre liste, celle qui affirme qu’une chose est réelle, prend l’indicatif des deux côtés.

chez toien espagnol
il est vrai que le livre a des défautsEs verdad que el libro tiene fallos.
il est évident qu’ils l'ont luEs evidente que lo han leído.
il est clair qu’il veut partirEstá claro que quiere salir.
il est sûr qu’il viendraEs seguro que vendrá.

La bascule de la négation est également la tienne : « il n’est pas vrai que le livre ait des défauts » donne no es verdad que el libro tenga fallos. Nier un fait, c’est cesser de l’affirmer, et le verbe le marque dans les deux langues. Tu n’as rien à apprendre ici, seulement à te fier à ton oreille.

2. Les trois endroits où ton oreille se trompe

chez toi✗ ne dis pas✓ dis
il est probable qu’il viendraes probable que vendráes probable que venga
il me semble qu’il le saitme parece que lo sabe, mais no me parece que lo sepa
il est nécessaire de sortires necesario de salires necesario salir

La première ligne est la vraie surprise. Ton « il est probable que » se construit à l’indicatif, parce que le français range la probabilité du côté de ce qui va arriver ; l’espagnol la range du côté de ce qui n’est pas encore sûr, et met le subjonctif. Retiens la paire en bloc : es probable que venga, es posible que venga, même forme pour les deux, alors que chez toi les deux se séparent.

La troisième est mécanique et se corrige en une seconde. Quand il n’y a pas de nouveau sujet, les deux langues passent à l’infinitif, mais toi tu glisses un de devant et l’espagnol ne met rien du tout.

avec un sujetsans sujet
Es necesario que él salga.Es necesario salir.
Es raro que Sancho se queje.Es raro quejarse tanto.
Es mejor que lo digas tú.Es mejor decirlo ahora.

3. Le passé : son subjonctif imparfait est vivant

C’est le point le plus important de la leçon pour toi, et il ne tient pas à la règle mais à l’usage. Quand le jugement porte sur du passé, l’espagnol fait descendre le subjonctif au passé lui aussi. Toi, tu as deux formes pour cela, et l’une des deux est morte.

espagnolce que tu diraisce que tu ne dis jamais
Es imposible que nos viera.il est impossible qu’il nous ait vusqu’il nous vît
Era necesario que volviera al camino.il fallait qu’il reprenne la routequ’il revînt
Es una lástima que se hayan equivocado.c’est dommage qu’ils se soient trompés

La forme espagnole en -ara ou -iera est ton subjonctif imparfait, celui que plus personne n’emploie chez toi et qu’on ne rencontre que dans les vieux livres. Là-bas, il est de tous les jours, et il n’a rien de littéraire. La forme ne va pas te surprendre, tu la reconnaîtras sans peine ; ce qui va te coûter, c’est de te décider à l’employer, exactement comme pour le passé simple.

4. Deux pièges de mots

Le premier est un faux ami que tu croiseras dans chaque phrase de ce chapitre. Raro ne veut pas dire rare : il veut dire étrange, bizarre. Es raro que lo sepa, c’est « c’est bizarre qu’il le sache », et non pas « il arrive rarement qu’il le sache ». Si tu veux dire ta rareté à toi, passe par pocas veces ou par no es frecuente que.

Le second est ton ne explétif, celui que tu poses sans y penser après « avant que » et « sans que ». L’espagnol ne l’a pas, et il n’en veut pas.

chez toi✗ ne dis pas✓ dis
avant que l’auteur ne se fatigueantes de que no se cansaraantes de que se cansara
sans que l’auteur ne raconte commentsin que no contara cómosin que contara cómo

Un no en espagnol nie toujours quelque chose. Le tien, dans ces deux tournures, ne nie rien du tout : c’est une habitude de la langue écrite, et il faut la laisser à la frontière.

Un auteur qui se corrige en public

La plainte que fait Sancho ici est réelle, et l’erreur l’est aussi. Dans la première partie, imprimée en 1605, l’âne est volé par Ginés de Pasamonte au chapitre 23, et quelques pages plus loin Sancho le chevauche de nouveau sans la moindre explication. C’était autant un embrouillamini d’imprimerie qu’une étourderie d’auteur, et les lecteurs l’ont remarqué aussitôt. La deuxième édition a tenté de rapiécer la chose en insérant un paragraphe hâtif sur le vol, ce qui n’a fait qu’aggraver la chronologie.

Ce que Cervantes fait en 1615 est autrement intéressant. Il ne corrige pas discrètement. Il confie la plainte à Sancho, devant le bachelier qui a lu le livre, et laisse le personnage ronchonner contre l’auteur qui l’a inventé. Quelques chapitres plus loin, on demande à Sancho d’expliquer toute l’affaire, et il en donne un récit si embrouillé que rien n’est réglé. L’erreur reste, et la discussion de l’erreur devient l’une des scènes les plus drôles du roman.

C’est une habitude de la seconde partie plutôt qu’un coup isolé. Cervantes avait eu dix ans de lecteurs entre les deux livres, et il a écrit le second comme une réponse. Les objections sur les nouvelles intercalées, sur les coups de bâton, sur le vocabulaire de Sancho, tout cela revient à l’intérieur de la fiction sous la forme d’une réplique de personnage. Le livre s’est fait une peau de critiques et il l’a absorbée.

Cervantes dans le texte · «no hay historia humana en el mundo que no tenga sus…»

no hay historia humana en el mundo que no tenga sus altibajos

there is no human history in the world that does not have its ups and downs

Don Quichotte dit cela au chapitre 3 de la seconde partie, quand Sansón lui rapporte que certains lecteurs auraient bien vu disparaître quelques-unes des innombrables volées de coups qu’il reçoit. C’est une défense de son propre livre déguisée en vérité générale sur l’histoire, ce qui est tout à fait sa manière. Grammaticalement, c’est la leçon en miniature : no hay X que no tenga, une existence niée suivie d’une relative au subjonctif, parce que la chose qu’on nie n’existe pas et ne peut donc pas se dire à l’indicatif. Regarde bien : tu fais exactement pareil, et tu le fais sans y penser. « Il n’y a pas d’histoire humaine au monde qui n’ait ses hauts et ses bas » : ton verbe est au subjonctif lui aussi, et tu as même gardé le ne de la relative négative, que l’espagnol traite ici avec son no ordinaire. Le mot altibajos est un composé de alto et de bajo, à l’origine le relief d’un terrain, ses creux et ses bosses, et il a survécu tel quel en espagnol moderne pour les hauts et les bas d’une vie, d’une carrière ou d’un mariage. On cite souvent cette ligne à côté de celle qui dit qu’il n’y a pas de livre si mauvais qu’il n’ait quelque chose de bon, que Cervantes met bien plus tard dans une autre bouche, au chapitre 59 de la même partie, pendant que deux gentilshommes discutent de la fausse suite.