Niveau B1 · Leçon 57

Leur histoire est imprimée

Un étudiant arrive de Salamanque avec une nouvelle étrange : l’histoire de don Quichotte est un livre, en vente dans les villes. Sancho y figure avec son nom.

Gravure de Gustave Doré : un vieux gentilhomme dans son cabinet, l’épée levée, entouré de visions fantastiques de chevaliers et de monstres sortis de ses livres de chevalerie.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Toute la leçon parle d’un livre, et l’espagnol a pour cela une petite série de tournures toutes faites : de quoi il traite, qui l’a écrit, s’il est traduit, combien on en a tiré d’exemplaires. La bonne nouvelle, c’est que presque toutes ont leur jumelle chez toi : trata de est ton « traite de », se trata de est ton « il s’agit de », et le se de l’édition est ton « on ». Tu peux donc lire ce texte vite. Garde ton attention pour deux endroits seulement, où la ressemblance va te trahir : la préposition qui suit traducir, et le nombre du verbe au moment où le bachelier annonce ses douze mille exemplaires.

L’histoire en espagnol facile

Un día llegó a la aldea Sansón Carrasco, un estudiante joven de Salamanca.

Un jour, Sansón Carrasco est arrivé au village, un jeune étudiant de Salamanque.

Acababa de terminar sus estudios y traía una noticia verdaderamente extraordinaria.

Il venait de finir ses études et apportait une nouvelle vraiment extraordinaire.

La historia de don Quijote estaba impresa y se vendía en las ciudades.

L’histoire de don Quichotte était imprimée et se vendait dans les villes.

Existía un libro de verdad, con su título, sus capítulos y su autor.

Il existait un vrai livre, avec son titre, ses chapitres et son auteur.

«Se han publicado ya 12.000 ejemplares», dijo el bachiller muy contento.

« On a déjà publié 12 000 exemplaires », a dit le bachelier, tout content.

«Y la obra se ha traducido a otras lenguas fuera de España».

« Et l’ouvrage a été traduit en d’autres langues, hors d’Espagne. »

«Los niños lo hojean, los jóvenes lo leen y los viejos lo celebran».

« Les enfants le feuillettent, les jeunes gens le lisent et les vieillards en font l’éloge. »

Don Quijote escuchaba muy serio, con las manos quietas sobre la mesa.

Don Quichotte écoutait, très grave, les mains immobiles sur la table.

Preguntó quién era el autor y si contaba bien las batallas.

Il a demandé qui était l’auteur et s’il racontait bien les batailles.

Sobre todo quiso saber si el libro le hacía justicia como caballero.

Il voulait surtout savoir si le livre lui rendait justice comme chevalier.

Sansón le explicó que el autor era un moro llamado Cide Hamete Benengeli.

Sansón lui a expliqué que l’auteur était un Maure appelé Cide Hamete Benengeli.

Añadió que la obra había sido escrita en árabe y traducida después al castellano.

Il a ajouté que l’ouvrage avait été écrit en arabe, puis traduit en castillan.

A don Quijote no le gustó que su historia viniera de una lengua enemiga.

Don Quichotte n’a pas aimé que son histoire vienne d’une langue ennemie.

Sancho, en cambio, estaba encantado desde la primera palabra.

Sancho, lui, était enchanté dès le premier mot.

Salía en el libro con su nombre, con su burro y con sus refranes.

Il figurait dans le livre avec son nom, avec son âne et avec ses proverbes.

Quiso saber enseguida si el capítulo de la manta estaba dentro del libro.

Il a voulu savoir tout de suite si le chapitre de la couverture était dans le livre.

«Está dentro», respondió Sansón, y no pudo evitar una sonrisa pequeña.

« Il y est », a répondu Sansón, et il n’a pas pu retenir un petit sourire.

Añadió que hay lectores que se ríen de esa escena y otros que no.

Il a ajouté qu’il y a des lecteurs qui rient de cette scène et d’autres non.

Algunos preferirían no haberla leído nunca, porque les parece cruel.

Certains préféreraient ne l’avoir jamais lue, parce qu’ils la trouvent cruelle.

Sancho dijo que él tampoco la había disfrutado, aunque en el libro quedaba bien.

Sancho a dit que lui non plus ne s’en était pas amusé, même si dans le livre cela rendait bien.

El bachiller les advirtió de que un libro impreso ya no es de nadie.

Le bachelier les a avertis qu’un livre imprimé n’appartient plus à personne.

Desde ese momento, amo y escudero supieron una cosa rarísima y nueva.

À partir de ce moment, le maître et l’écuyer ont su une chose très étrange et toute neuve.

Cualquiera que se cruzara con ellos podía haber leído ya sus aventuras.

N’importe lequel de ceux qu’ils croisaient pouvait avoir déjà lu leurs aventures.

Podía saber sus nombres, sus caídas y hasta lo que habían cenado.

Il pouvait connaître leurs noms, leurs chutes et jusqu’à ce qu’ils avaient mangé au souper.

Don Quijote se quedó callado un rato largo y luego pidió el libro.

Don Quichotte est resté silencieux un long moment, puis il a demandé le livre.

Aquella noche volvió a hablar de salir al camino por tercera vez.

Cette nuit-là, il a reparlé de prendre la route une troisième fois.

Vocabulaire

Le livre lui-même

la obra
l’ouvrage
el título
le titre
el capítulo
le chapitre
la página
la page
el ejemplar
l’exemplaire
la edición
l’édition
impreso
imprimé, en librairie
agotado
épuisé

Les gens du livre

el autor
l’auteur
el lector
le lecteur
el traductor
le traducteur
el bachiller
le bachelier
el personaje
le personnage
el narrador
le narrateur
el impresor
l’imprimeur
el público
le public

Ce qu’on fait d’un livre

publicar
publier
traducir
traduire
hojear
feuilleter
leer
lire
tratar de
traiter de
celebrar
faire l’éloge de
salir en
figurer dans
contar
raconter

Parler de livres et de ce qui se publie

La historia de don Quijote estaba impresa.

Se han publicado ya 12.000 ejemplares.

La obra se ha traducido a otras lenguas.

Cette leçon est du vocabulaire monté sur une charpente de grammaire : en espagnol, tout ce qui touche à l’édition se dit sans nommer personne. Toi non plus tu ne nommes personne, et tu as même deux tournures pour cela. Le partage se fait donc vite, et le peu qui reste est très précis.

1. Le se de l’édition, qui est ton « on »

Tu disposes de deux manières de ne nommer personne : « on a publié le livre » et « le livre s’est bien vendu ». L’espagnol emploie la seconde partout, avec ce se que tu connais déjà.

chez toien espagnolnote
on a publié douze mille exemplairesSe han publicado 12.000 ejemplares.le verbe s’accorde avec ejemplares
l’ouvrage a été traduit en d’autres languesLa obra se ha traducido a otras lenguas.sujet singulier, verbe singulier
cela se vend dans les villesSe vende en las ciudades.la formule de la vitrine
on dit que c’est le meilleur romanSe dice que es la mejor novela.un avis sans propriétaire

Rien à apprendre sur la forme. Une phrase espagnole sur l’édition ne contient bien souvent aucun être humain, et ce n’est pas du flou : c’est le registre normal, celui qui fait qu’une conversation sur les livres sonne espagnole et non traduite.

2. L’accord, et c’est là que ta langue te lâche

Quand tu passes par ton impersonnel, tu commences par « il », et ce « il » bloque le verbe au singulier quoi qu’il arrive : il s’est vendu douze mille exemplaires, il s’est écrit là-dessus des centaines de pages. L’espagnol n’a pas ce « il ». Le sujet, c’est la chose, et le verbe la suit.

✗ faux✓ justepourquoi
se ha publicado 12.000 ejemplaresse han publicado 12.000 ejemplaresdouze mille exemplaires, verbe au pluriel
se vende muchos librosse venden muchos librosmême chose
se ha publicado un libroun seul livre, verbe au singulier

La règle tient en une ligne : le verbe répond à la chose, jamais aux gens invisibles. Prends l’habitude de chercher le pluriel avant de conjuguer, parce que c’est le seul endroit de la leçon où tu te feras prendre à tous les coups.

3. Estar + participe : le résultat, pas l’acte

formece que cela dit
está impresoil existe imprimé, en ce moment
está traducido al inglésune version anglaise existe
está agotadoil n’en reste plus un exemplaire
está descatalogadoil n’est plus au catalogue

Compare fue impreso en 1605, qui est l’événement, et está impreso, qui est la situation dont Sansón vient rendre compte. C’est la même opposition qu’à la leçon du passif, et ton « être » unique ne la marque pas : « le livre est imprimé » reste ambigu chez toi, jamais en espagnol. Ici la distinction travaille pour de bon, car don Quichotte se moque bien de la date de l’impression ; ce qui l’occupe, c’est que le livre existe.

4. De quoi parle un livre : trois formules, et tu les as toutes

formulechez toiexemple
tratar detraiter deEl libro trata de un hidalgo que enloquece.
tratarse deil s’agit deSe trata de una novela muy larga.
ir deça parle de, familierEl libro va de caballeros andantes.

La deuxième ligne est un cadeau, à condition de la prendre entière. Ton « il s’agit de » n’a pas de sujet, et tratarse de non plus : ✗ el libro se trata de un hidalgo est aussi fautif que ✗ « ce livre s’agit d’un hidalgo ». La contrainte est la même des deux côtés, il suffit de ne pas l’oublier en route.

5. Les petits mots

✗ faux✓ justed’où vient la faute
traducido en ingléstraducido al inglésde ton « traduit en anglais »
Sancho aparece dentro del libroSancho sale en el librode ton « figurer dans »
el autor por Cervantesel autor de la obrac’est la faute du lecteur anglais, pas la tienne

Arrête-toi une seconde sur la dernière ligne, pour ne pas t’inquiéter à tort. L’anglais marque l’auteur avec by et doit désapprendre le réflexe ; toi, tu dis déjà « un roman de Cervantes », avec la préposition de la possession, exactement comme l’espagnol : una novela de Cervantes. Le por n’apparaît que si tu montes un vrai passif, escrita por Cervantes. De la même façon, le faux ami dont on avertit longuement l’anglophone, librería, ne te concerne pas : c’est ta librairie, et la bibliothèque se dit biblioteca. Deux difficultés de moins, gratuites.

Un détail de typographie, tant que tu y es : l’espagnol écrit ses milliers avec un point, 12.000 ejemplares, là où tu mets une espace. Ce n’est pas une faute de frappe dans le texte.

Des personnages qui lisent leur propre livre

Arrête-toi un instant sur ce qui vient de se passer, car c’est l’une des choses vraiment neuves de la littérature européenne. Les personnages d’un roman viennent d’apprendre qu’ils sont les personnages d’un roman, que ce roman s’est vendu à douze mille exemplaires, et qu’on le lit en traduction dans d’autres pays. Ils passent ensuite plusieurs chapitres à discuter du livre : est-il exact, l’auteur a-t-il été juste avec eux, quels épisodes auraient mieux fait de disparaître. La première question de Sancho est de savoir si l’humiliante scène de la couverture y a été gardée, et on lui répond que oui.

L’empilement donne le vertige, et il est entièrement voulu. À l’intérieur de la fiction, l’auteur est Cide Hamete Benengeli, un historien maure que personne n’a jamais vu, qui écrit en arabe. Cervantes s’est placé dans le livre non pas comme son auteur, mais comme un homme qui a trouvé le manuscrit sur un marché de Tolède et qui a payé un garçon pour le traduire. Le livre que tient Sansón Carrasco est donc la traduction espagnole d’une histoire arabe de deux hommes qui se tiennent devant lui, et l’un de ces deux hommes proteste qu’on ne saurait se fier à un Maure pour dire la vérité sur un chevalier chrétien.

Il y avait aussi à tout cela une raison très pratique, et elle est arrivée pendant que Cervantes écrivait. En 1614, quelqu’un publiant sous le nom d’Alonso Fernández de Avellaneda a fait paraître une seconde partie non autorisée de Don Quichotte, avec des insultes à Cervantes dans le prologue. Cervantes en était aux deux tiers de la sienne. Il a réagi en faisant entrer le faux livre dans son histoire : plus loin, ses personnages rencontrent des gens qui ont lu la version apocryphe, et don Quichotte change son itinéraire tout exprès pour prouver que le récit de l’imposteur est faux.

L’avertissement que donne ici Sansón, qu’un livre imprimé n’appartient plus à personne, n’était pas une élégance philosophique en 1615. C’était l’actualité.

Cervantes dans le texte · «es tan clara, que no hay cosa que dificultar en…»

es tan clara, que no hay cosa que dificultar en ella: los niños la manosean, los mozos la leen, los hombres la entienden y los viejos la celebran

it is so plain that there is nothing in it to puzzle over: children thumb it, young men read it, grown men understand it and old men praise it.

La phrase fait trois choses à la fois. En surface, c’est un compliment sur la clarté, et il est bâti comme une échelle : quatre âges, quatre verbes, et chaque verbe monte d’un cran, de la main vers l’esprit. Les enfants manosean : ils tripotent, ils cornent les pages, un mot de doigts où il n’y a pas une once de lecture. Puis les garçons leen, ils lisent. Puis les hommes entienden, ils comprennent. Puis les vieillards celebran, ils en font l’éloge. Toute une vie de lecteur tient en quatorze mots. Dessous, c’est un rapport de ventes : Sansón explique à don Quichotte comment se vend le livre qui parle de don Quichotte, ce qu’aucun roman n’avait fait avant. Et dessous encore, c’est Cervantes qui parle de son propre livre, dans son propre livre, par la bouche d’un personnage qu’il a inventé, sans sourciller. Un mot sur la langue, tant que tu y es. Manosear n’a pas d’équivalent d’un seul tenant chez toi : il faut passer par tripoter, par manier, et l’on perd au change. Et celebrar ici ne veut pas dire fêter, mais vanter, louer, faire l’éloge ; c’est le sens ancien de ton « célébrer », celui de célébrer les mérites de quelqu’un, et il est resté vivant en espagnol alors qu’il s’est raréfié chez toi. On cite cette ligne depuis quatre siècles comme une définition de ce qu’est le Quichotte ; elle a été écrite comme une vantardise déguisée en réplique de personnage.