Unité 0 · Avant de commencer
Avant de commencer
Tu n’as besoin de rien savoir en espagnol, et tu n’as pas besoin d’avoir lu Don Quichotte. Cette unité te donne les deux : assez sur le livre et sur le monde d’où il sort pour savoir pourquoi t’y mettre, et assez sur les sons de l’espagnol pour attaquer la leçon 1 sans te sentir perdu.
Ce qu’est Don Quichotte, et pourquoi ça compte encore
Un gentilhomme campagnard de la Manche, entre deux âges, lit trop de romans de chevalerie (les thrillers de gare de 1600, pleins de chevaliers, de géants et de châteaux enchantés) et décide un beau jour qu’ils sont vrais, et qu’il va en être un. Il déterre dans un coin l’armure rouillée de son arrière-grand-père, donne un nom héroïque à son cheval osseux, recrute un paysan du village comme écuyer en lui promettant une île à gouverner, et part redresser les torts du monde. Le monde, qui est une route poussiéreuse du centre de l’Espagne pleine de porchers et d’aubergistes, ne coopère pas.
Ce point de départ a quatre cents ans et il fonctionne toujours, pour une raison qui n’a rien à voir avec le prestige littéraire. Cervantès a été le premier à remarquer que le comique et le déchirant sont le même événement vu de deux distances. De près, un homme qui attaque des moulins est un imbécile. Recule d’un pas : c’est le seul personnage du livre qui pense que quelque chose vaut la peine d’être fait. Toutes les blagues de Don Quichotte reposent sur cette double exposition, et les blagues bâties comme ça ne vieillissent pas.
Le livre est aussi, physiquement, drôle. Les gens tombent. On y vomit beaucoup, on y reçoit beaucoup de coups, on s’y fait berner dans une couverture. Cervantès écrivait pour un public large, bruyant et en bonne partie illettré, qui écoutait lire des livres à voix haute dans les tavernes, et il écrivait pour tenir cette salle.
Et puis il y a Sancho Panza. Le roman commence vraiment au moment où le chevalier se trouve un compagnon bavard, affamé, sceptique, et qui répond. Deux personnes qui marchent et qui parlent, en désaccord sur ce qui est réel. La moitié de tout ce qui a suivi, des comédies de duo aux films de route, descend de ces conversations.
La première phrase donne le ton tout de suite, haussement d’épaules compris :
« En un lugar de la Mancha, de cuyo nombre no quiero acordarme, no ha mucho tiempo que vivía un hidalgo de los de lanza en astillero, adarga antigua, rocín flaco y galgo corredor. »
Dans un village de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait il n’y a pas longtemps un gentilhomme de ceux qui gardent une lance au râtelier, un vieux bouclier, un cheval maigre et un lévrier de course.
Un narrateur qui n’a pas le courage de se rappeler où se passe sa propre histoire. C’est de cette voix-là que tu vas apprendre l’espagnol.
Qui était Cervantès, en quatre paragraphes
Il a été pauvre toute sa vie, et c’était la pauvreté particulière d’une famille à prétentions. Son père était barbier-chirurgien, de ceux qui saignaient les malades et remettaient les os. Il déplaçait la maisonnée de ville en ville pour fuir ses dettes, et il a fait de la prison pour elles. Cervantès a grandi en regardant un homme de bonne naissance supposée ne pas arriver à gagner sa vie, ce qui est exactement la situation du héros qu’il inventera des décennies plus tard.
Jeune homme, il est parti faire la guerre en Italie et s’est battu à Lépante, l’énorme bataille navale contre la flotte ottomane. Il était en bas, malade et fiévreux, et il a exigé qu’on le monte quand même sur le pont pour combattre. Il a pris trois balles. L’une d’elles lui a coûté l’usage de la main gauche pour le reste de sa vie. Il en a été fier jusqu’à sa mort, et l’a écrit noir sur blanc. Quoi que tu penses de Don Quichotte chargeant des moulins, l’homme qui l’a écrit s’était vraiment levé de son lit de malade pour aller à l’ennemi.
En rentrant par la mer avec des lettres de recommandation dans ses bagages, il a été capturé par des corsaires barbaresques et emmené à Alger. Les lettres ont convaincu ses geôliers qu’il était important, ce qui a mis sa rançon hors de portée de sa famille et l’a gardé là-bas cinq ans. Il a organisé quatre évasions. Les quatre ont échoué, les quatre étaient de sa responsabilité, et chaque fois il a pris la faute sur lui devant des hommes qui pouvaient le faire empaler pour ça. Il a été racheté à la dernière minute, sur un navire qui allait appareiller pour Constantinople.
De retour en Espagne, le héros de guerre n’a pas réussi à obtenir un poste décent. Il a réquisitionné du blé et de l’huile pour l’Armada, un travail qui consistait à confisquer la nourriture des villages et à être détesté pour ça, et il a tenu les comptes assez mal pour finir en prison à Séville. Il se peut simplement qu’il ait confié son argent au mauvais homme. Il avait près de soixante ans, avec toute une vie d’échecs derrière lui, quand la première partie de Don Quichotte a paru et l’a rendu célèbre dans toute l’Europe. Ça ne l’a pas rendu riche. Il a écrit la seconde partie, meilleure que la première, en vieil homme, et il est mort quelques jours après avoir fini son dernier livre.
L’Espagne de 1605 où tout se passe
Ce qu’était un hidalgo
Don Quichotte est un hidalgo, et le mot n’a pas d’équivalent français. C’est le plus bas degré de la noblesse : noble en droit, exempté de certains impôts, en droit d’être traité avec respect, et le plus souvent sans un sou. Le piège, c’est que la noblesse espagnole venait avec une interdiction. Un noble ne pouvait ni travailler de ses mains ni faire commerce sans perdre son statut, qui était son seul bien. L’hidalgo type possédait donc une maison, un bout de terre, une épée et un blason, mangeait mal, et ne faisait rien de la journée. Cervantès t’explique dès le premier paragraphe comment part le budget de la maison : viande, œufs et lentilles, et l’essentiel en nourriture. Don Quichotte a un temps libre immense et aucune raison d’être. C’est pour ça qu’il lit. C’est tout le moteur du livre.
Ce qu’était une venta
Pas un hôtel. Une venta était une auberge de bord de route en rase campagne : une cour fermée pour les bêtes, un puits, un feu de cuisine et un grenier à paille où les voyageurs dormaient à plusieurs par chambre, ou à plusieurs par lit. On apportait sa nourriture si on avait un peu de bon sens. C’est dans les ventas que se passe presque tout Don Quichotte, parce qu’une venta est le seul endroit où un muletier, une noble en fuite, un barbier, un soldat et un fou se retrouvent de force dans la même pièce à la nuit tombée.
Pourquoi les routes étaient pleines de gens bizarres
L’Espagne de 1605 était un empire à court d’argent, et ses routes en portaient les conséquences : des soldats revenus de Flandre et d’Italie sans pension, des étudiants qui marchaient d’une université à l’autre, des muletiers qui transportaient tout ce que le pays mangeait, des galériens qu’on menait à la côte enchaînés, des prêtres, des troupes de comédiens, des bergers qui déplaçaient les troupeaux le long des anciennes routes de transhumance, des escrocs et des pèlerins de sincérité variable. Personne ne voyageait pour le plaisir. Tous les gens de cette route avaient une histoire et une raison d’être ailleurs, et Cervantès en laisse un nombre étonnant s’arrêter pour la raconter.
Comment fonctionne ce cours
Le niveau d’espagnol monte avec le roman. Tu commences à zéro absolu, et le texte monte avec toi.
Les trois étapes
Dans les premières leçons, tu lis l’histoire réécrite en phrases courtes et simples : présent, mots courants, une idée par ligne. Tu lis l’histoire de Cervantès, pas encore ses phrases. Au milieu du parcours, la réécriture s’allège : phrases plus longues, temps du passé, vocabulaire de Cervantès gardé partout où il ne gêne pas. Dans la dernière partie, tu lis le texte original presque intact. Une note en bas de page là où un mot a changé de sens depuis, et rien d’autre. Personne ne te met une phrase du XVIIe siècle entre les mains la deuxième semaine.
À quoi ressemble une leçon
Chaque leçon a les mêmes cinq parties, dans cet ordre :
- El textoLe passage de l’histoire, en espagnol, avec le français à portée de main.
- PalabrasDix à quinze mots nouveaux, choisis parce qu’ils reviennent.
- La gramáticaUn point de grammaire, tiré de ce que tu viens de lire et non d’un programme.
- PracticaDes exercices courts : compléter, choisir la forme, remettre la phrase d’aplomb.
- EscuchaLe passage lu à voix haute en espagnol d’Espagne, d’abord lentement, puis à vitesse normale.
Le temps que ça prend
Une leçon faite sérieusement demande 30 à 40 minutes. Trois ou quatre par semaine est un rythme réaliste pour un adulte qui travaille. Tu passeras plus de temps sur la grammaire dans les premières unités et plus de temps sur la lecture dans les dernières. Faire une leçon par jour pendant quinze jours puis rien pendant un mois marche bien plus mal que trois par semaine, indéfiniment.
L’espagnol que tu vas apprendre : celui d’Espagne
Ce cours enseigne l’espagnol d’Espagne, parce que le livre est espagnol et qu’il est lu à voix haute avec une voix d’Espagne. Ce choix ne te coûte rien ailleurs, et il vaut la peine de dire pourquoi.
Vosotros
L’Espagne emploie un « vous » pluriel que l’Amérique latine a abandonné : vosotros pour un groupe qu’on tutoie, ustedes pour un groupe qu’on vouvoie. L’Amérique latine dit ustedes dans les deux cas. Tu apprendras donc une série de terminaisons verbales qu’un élève d’espagnol du Mexique n’apprendra pas : vosotros habláis, vosotros tenéis. C’est un petit coût supplémentaire pour un grand bénéfice, parce que vosotros est partout chez Cervantès et partout en Espagne.
Le son du c et du z
Dans presque toute l’Espagne, le z de zapato et le c de cielo se prononcent comme le th anglais de think : la langue entre les dents. Ce son n’existe pas en français, et c’est le seul de l’espagnol qui te demandera un geste nouveau. En Amérique latine, aux Canaries et dans une bonne partie de l’Andalousie, on prononce un s. Les deux sont parfaitement standard. Ici tu entendras la version d’Espagne. Si tu préfères plus tard le s, tu arrêtes simplement de le faire, et rien d’autre ne change dans la langue.
Deux ou trois choses qui te surprendront plus tard
L’Espagne dit coche pour voiture, le Mexique et une grande partie de l’Amérique disent carro. L’Espagne dit ordenador pour ordinateur, l’Amérique dit computadora. Et en Argentine et en Uruguay tu rencontreras vos au lieu de tú, avec ses propres formes verbales : vos tenés et non tú tienes.
Rien de tout ça n’est une barrière. Un Espagnol et un Péruvien se comprennent parfaitement. L’écart entre Madrid et Bogotá est plus petit que celui entre le français de Marseille et celui du Saguenay, et il porte surtout sur le vocabulaire des voitures, de la nourriture et de l’argot. Ce que tu apprends ici marche de Tijuana à la Terre de Feu.
Dix mots espagnols que tu connais déjà
Le français a pris ces mots directement à l’espagnol. La prononciation indiquée est approximative. Appuie sur la syllabe en gras, et donne à chaque voyelle le son pur décrit à la section suivante.
| Espagnol | Se prononce | En français |
|---|---|---|
| siesta | syèss-TA | la sieste |
| patio | PA-tyo | le patio, en Espagne une cour intérieure |
| plaza | PLA-tha | la place d’un village ou d’une ville |
| embargo | èm-BAR-go | l’embargo ; en espagnol, une saisie ou un empêchement |
| guerrilla | gué-RRI-ya | la guérilla, littéralement « petite guerre » |
| armada | ar-MA-da | l’armada, littéralement « [flotte] armée » |
| mosquito | moss-KI-to | le moustique, littéralement « petite mouche » |
| cargo | KAR-go | la cargaison ; en espagnol aussi une charge, un poste qu’on occupe |
| vainilla | baï-NI-ya | la vanille |
| aficionado | a-fi-thyo-NA-do | l’aficionado, celui qui est passionné de quelque chose |
Tu possèdes déjà aussi fiesta, tornado (tornade), cañón (canyon), rancho, huracán (ouragan), camarada (camarade) et bolero. Lire la liste n’est pas la même chose que connaître les mots, mais ça veut dire que ton vocabulaire de départ n’est pas zéro.
Comment sonne l’espagnol
L’espagnol s’écrit comme il se dit. Une fois que tu connais les règles de cette page, tu peux prononcer n’importe quel mot espagnol que tu n’as jamais vu, y compris des noms propres et des mots que tu ne comprends pas. Le français ne t’offre pas ça, et l’anglais encore moins. Profites-en.
Les cinq voyelles
L’espagnol a cinq sons de voyelle, et cinq seulement. Chaque lettre en a exactement un, toujours, dans tous les mots, accentué ou pas :
| a | comme dans patte | casa (maison) |
| e | comme le é de été, jamais un e muet | mesa (table) |
| i | comme dans lit | libro (livre) |
| o | comme dans botte, bref | como (je mange) |
| u | comme le ou de loup, jamais le u de lune | mucho (beaucoup) |
Les deux pièges du francophone
Il n’y a pas de voyelles nasales en espagnol. Dans un, bien, hombre, tengo, la voyelle se prononce en entier et le n ou le m se prononce aussi, comme deux sons séparés : « oun », « byèn », « OM-bré », « TÈN-go ». Un francophone qui nasalise un à la française est compris, mais on l’entend à trois mots.
Le u espagnol n’est jamais le u français. Mucho se dit « MOU-tcho », pas « mu-cho ». Et le e final ne tombe jamais : noche a deux syllabes bien audibles.
Pourquoi les voyelles comptent autant : en français les voyelles sont déjà nettes, ce qui te donne une avance réelle sur un anglophone. Il te reste à ne pas les nasaliser et à ne pas arrondir le u. Fais ça, et tu es intelligible dès la première semaine.
La jota (j, et g devant e ou i)
Un raclement fait au fond de la gorge, comme le ch allemand de Bach, plus dur qu’un h anglais. Jamón (jambon), hijo (fils), gente (gens). Le français n’a pas ce son : attention à ne pas le remplacer par le j de jamais, qui est un tout autre son et rendrait jamón méconnaissable. Si tu n’y arrives pas encore, un h très soufflé passera.
Les deux r
C’est ta plus grosse différence avec le français. Le r français se fait dans la gorge ; les deux r espagnols se font avec le bout de la langue contre le palais, juste derrière les dents. Un r simple entre voyelles est un coup de langue rapide, très proche du tt de l’anglais américain butter : pero (mais), caro (cher). Un rr double, ou un r en début de mot, est celui qu’on roule : perro (chien), rosa (rose). La différence est réelle : pero et perro sont deux mots différents. Rouler le rr demande des semaines à la plupart des gens. En attendant, personne ne te comprendra de travers.
Ñ
Exactement le gn de montagne. Señor, España, año (année). Celui-là, tu l’as déjà. Note que año (année) et ano (anus) ne diffèrent que par ce tilde, donc ça vaut le coup de le mettre.
Le h muet
La lettre h ne se prononce jamais, comme en français. Hola se dit « O-la », hombre « OM-bré », hay « aï ». Elle est là pour des raisons historiques et ne fait aucun bruit.
Où tombe l’accent tonique
Voilà la vraie difficulté quand on part du français. Le français n’accentue pas les mots : il pose une petite poussée à la fin du groupe de mots, et c’est tout. L’espagnol accentue chaque mot, sur une syllabe précise, et se tromper de syllabe change le mot : hablo (je parle) et habló (il parla), término (terme), termino (je termine) et terminó (il termina). Ce ne sont pas des nuances, ce sont trois mots.
Les deux règles : les mots finissant par une voyelle, par n ou par s s’accentuent sur l’avant-dernière syllabe : CA-sa, ha-BLA-mos. Les mots finissant par n’importe quelle autre consonne s’accentuent sur la dernière : ha-BLAR, ciu-DAD. Tout mot qui casse ces deux règles porte un accent écrit qui te dit où aller à la place : ja-MÓN, Á-gui-la. L’accent n’est pas une décoration. C’est une instruction.
Con esto basta. Dans la leçon 1 tu rencontreras le gentilhomme à la lance au râtelier, et la première phrase espagnole que tu liras parlera de lui. Il est sur le point de prendre une décision qu’aucune personne raisonnable ne prendrait. Comme il le dit plus tard, quand on lui explique qu’il n’est pas celui qu’il croit :
« Yo sé quién soy. »
Je sais qui je suis.
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