Niveau B1 · Leçon 62

Trois paysannes sur la route

Sancho doit montrer à son maître une Dulcinée qui n’existe pas, et il se sert de la première femme qui passe. Don Quichotte voit la vérité et ne peut pas y croire.

Gravure de Gustave Doré : un chevalier seul à cheval, la lance à la main, traversant une vaste plaine vide à l’aube sous des nuages pleins de visions chevaleresques.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Cette leçon est pleine de phrases qui commencent par lo : lo más fácil, lo peor, lo que veía. Ce petit mot n’est pas l’article d’un nom masculin et ce n’est pas le pronom complément que tu connais déjà. C’est un troisième lo, qui transforme un adjectif ou une proposition en idée. Ramasse-les tous au passage, et remarque qu’aucun ne désigne une personne ni un objet qu’on pourrait montrer du doigt. Tu as l’équivalent chez toi, et il s’appelle ce que : garde-le à côté en lisant, il t’expliquera la moitié de la leçon.

L’histoire en espagnol facile

Sancho tenía que presentarle a su amo una Dulcinea que no existía.

Sancho devait présenter à son maître une Dulcinée qui n’existait pas.

Lo más fácil era mentir, y lo difícil era que la mentira se sostuviera.

Le plus facile était de mentir, et le difficile était que le mensonge tienne.

Estuvo un buen rato sentado, dándole vueltas a lo que iba a decir.

Il resta un bon moment assis, à retourner ce qu’il allait dire.

Entonces vio venir por el camino a tres labradoras montadas en tres burros.

Alors il vit arriver sur la route trois paysannes montées sur trois ânes.

Aquello era exactamente lo que necesitaba, y no iba a repetirse.

C’était exactement ce dont il avait besoin, et cela ne se reproduirait pas.

Corrió hasta donde estaba don Quijote y le dijo que saliera deprisa.

Il courut jusqu’où était don Quichotte et lui dit de sortir vite.

Le contó que allí venía la señora Dulcinea con dos de sus damas.

Il lui raconta que la dame Dulcinée arrivait là avec deux de ses suivantes.

Aseguró que las tres eran hermosísimas y que brillaban como el sol.

Il assura que toutes les trois étaient extrêmement belles et brillaient comme le soleil.

El caballero salió al camino, se quitó el sombrero y miró con atención.

Le chevalier sortit sur la route, ôta son chapeau et regarda attentivement.

Lo que veía eran tres mujeres del campo sobre tres burros pequeños.

Ce qu’il voyait, c’était trois femmes de la campagne sur trois petits ânes.

Tenían la cara ancha, la nariz chata y las manos de trabajar.

Elles avaient le visage large, le nez camus et des mains de travailleuses.

«Yo no veo, Sancho, sino a tres labradoras sobre tres borricos», dijo.

« Je ne vois, Sancho, que trois paysannes sur trois bourriques », dit-il.

Sancho le contestó, muy serio, que lo que tenía delante era una princesa.

Sancho lui répondit, très sérieusement, que ce qu’il avait devant lui était une princesse.

Le explicó que lo raro sería verla con su cara verdadera.

Il lui expliqua que l’étrange serait de la voir avec son vrai visage.

Añadió que los encantadores habían cambiado lo hermoso por lo vulgar.

Il ajouta que les enchanteurs avaient échangé le beau contre le commun.

Don Quijote se arrodilló en el polvo del camino, con los ojos bajos.

Don Quichotte s’agenouilla dans la poussière de la route, les yeux baissés.

Una de las mujeres le gritó que se apartara de en medio.

L’une des femmes lui cria de s’écarter du chemin.

Soltó una palabrota bien clara y siguió su camino sin entender nada.

Elle lâcha un gros mot bien net et continua sa route sans rien comprendre.

El burro dio un salto y la labradora estuvo a punto de caerse.

L’âne fit un bond et la paysanne faillit tomber.

Cuando las tres se alejaron, el caballero se quedó callado un rato largo.

Quand les trois se furent éloignées, le chevalier resta silencieux un long moment.

Lo peor no era el desprecio, aunque el desprecio también dolía.

Le pire n’était pas le mépris, même si le mépris faisait mal aussi.

Lo peor era comprender que le habían cambiado a Dulcinea la cara y el olor.

Le pire était de comprendre qu’on avait changé à Dulcinée le visage et jusqu’à l’odeur.

«Lo que más me duele», dijo por fin, «es que no me reconociera».

« Ce qui me fait le plus mal », dit-il enfin, « c’est qu’elle ne m’ait pas reconnu. »

Sancho no dijo lo que sabía, y aquello fue lo más grave de todo.

Sancho ne dit pas ce qu’il savait, et ce fut là le plus grave de tout.

Desde ese día, todo lo que le pasó a don Quijote salió de esa mentira.

À partir de ce jour, tout ce qui arriva à don Quichotte sortit de ce mensonge.

Lo que empezó como una salida rápida acabó durando toda la segunda parte.

Ce qui commença comme une sortie rapide finit par durer toute la seconde partie.

Vocabulaire

Des idées avec lo

lo mejor
le meilleur, le bon côté
lo peor
le pire
lo difícil
le difficile, la difficulté
lo raro
l’étrange, ce qui est bizarre
lo importante
l’important
lo bueno
le bon côté
lo mismo
la même chose
lo de siempre
comme d’habitude

Visages et corps

la cara ancha
le visage large
la nariz chata
le nez camus
hermosísima
extrêmement belle
vulgar
commun, ordinaire
brillar
briller
el olor
l’odeur
la labradora
la paysanne
la dama
la dame, la suivante

Une rencontre qui tourne mal

arrodillarse
s’agenouiller
apartarse
s’écarter, se ranger sur le côté
la palabrota
le gros mot
el desprecio
le mépris, l’affront
doler
faire mal
alejarse
s’éloigner
el encantador
l’enchanteur, le magicien
estar a punto de
être sur le point de

Lo bueno, lo peor, lo que

Lo más fácil era mentir.

Lo peor era el desprecio.

Lo que veía eran tres mujeres.

Il y a trois mots écrits lo en espagnol. Tu en connais déjà deux : le pronom complément de lo vi, je l’ai vu, et celui de lo sé, je le sais, qui ne remplace pas un objet mais toute une idée. Ce dernier est déjà ton le neutre, celui de « je le sais » ou « je le crois » : tu as donc le mécanisme en main avant de commencer. La leçon porte sur le troisième lo, sans genre et sans pluriel, parce qu’il ne désigne jamais une chose qu’on pourrait compter.

1. Lo devant un adjectif

Mets lo devant un adjectif et tu obtiens une idée abstraite. Ta langue fait la même chose avec le, et c’est pour cela que le premier tableau ne te coûtera rien.

espagnolchez toi
Lo peor era el desprecio.le pire était le mépris
Lo más fácil era mentir.le plus facile était de mentir
Lo difícil es sostener la mentira.le difficile, c’est de tenir le mensonge
Lo raro sería verla de verdad.l’étrange serait de la voir vraiment
Cambiaron lo hermoso por lo vulgar.ils ont échangé le beau contre l’ordinaire

Deux réglages, tout de même. Ton le + adjectif reste un peu littéraire quand l’adjectif n’est pas au superlatif : « le difficile, c’est de tenir » se dit, mais tu diras plus volontiers « le plus difficile ». L’espagnol, lui, emploie lo bueno, lo raro, lo malo à longueur de conversation, sans la moindre solennité. Et l’adjectif reste au masculin singulier quoi qu’il arrive, parce qu’il ne s’accorde avec rien : lo importante son los detalles, et jamais los importantes.

2. Lo mejor n’est pas el mejor, et c’est ici que ça se joue pour toi

Voilà la distinction que ta langue ne fait pas du tout. « Le meilleur du livre » et « le meilleur du village » sont chez toi la même suite de mots, et c’est le contexte qui décide s’il s’agit d’une partie ou d’un homme. L’espagnol t’oblige à trancher avant d’ouvrir la bouche.

espagnolchez toidésigne
lo mejor del librole meilleur du livreune idée, une partie
el mejor del pueblole meilleur du villageune personne
la mejor de las tresla meilleure des troisune personne

Retiens la question à se poser : est-ce que je pourrais dire « celui-là » en le montrant du doigt ? Si oui, el ou la. Si c’est un côté de la chose, une part, un aspect, lo.

3. Lo que, et là tu es chez toi

Lo que, c’est le même lo neutre avec une relative accrochée. C’est très exactement ton ce que, avec un avantage : là où tu dois choisir entre ce qui et ce que selon la fonction du relatif, l’espagnol emploie lo que dans les deux cas.

espagnolchez toi
Lo que veía eran tres mujeres.ce qu’il voyait, c’était trois femmes
No dijo lo que sabía.il n’a pas dit ce qu’il savait
Todo lo que pasó salió de ahí.tout ce qui est arrivé est sorti de là
Lo que más me duele es eso.ce qui me fait le plus mal, c’est ça

Deux voisins à ne pas confondre. Lo cual fait le même travail mais renvoie à toute la phrase précédente et appartient à l’écrit : se arrodilló en el polvo, lo cual sorprendió a todos. C’est ton ce qui de « il s’agenouilla dans la poussière, ce qui surprit tout le monde », avec la même nuance de tenue. Et qué avec accent est le mot de la question : ¿qué viste? contre no dijo lo que vio.

Les moulins, à l’envers

Tiens un instant cette scène à côté des moulins, car Cervantes l’a bâtie comme un miroir exact. En 1605, don Quichotte regarde des moulins et voit des géants, tandis que Sancho regarde des moulins et voit des moulins, et le dit. Ici, Sancho regarde trois paysannes et les appelle des princesses en sachant parfaitement ce qu’elles sont, et don Quichotte les regarde et voit trois paysannes sur des ânes, et le dit avec une exactitude complète.

C’est la première fois dans le livre que le chevalier rapporte le monde correctement, et cela le détruit. Tout son système exige que Dulcinée soit une grande dame ; si ses yeux lui montrent une femme au visage large qui l’insulte, c’est donc qu’on a trafiqué ses yeux. Il tire la seule conclusion que sa logique autorise : des enchanteurs s’en sont pris à elle. Que l’enchantement touche l’odeur autant que le visage est un détail auquel Cervantes ne peut pas résister, et c’est ce détail qui fait que la scène blesse au lieu d’amuser.

Structurellement, ce mensonge est le moteur de tout ce qui suit. D’ici à la fin du roman, don Quichotte cherche à faire désenchanter Dulcinée, et le duc et la duchesse bâtiront plus tard d’énormes farces sur ce besoin, y compris une pénitence qui retombera sur Sancho lui-même. L’écuyer a inventé une machine qu’on finira par retourner contre lui, ce qui est une très vieille plaisanterie extrêmement bien racontée.

Cervantes dans le texte · «Yo no veo, Sancho —dijo don Quijote—…»

Yo no veo, Sancho —dijo don Quijote—, sino a tres labradoras sobre tres borricos.

"I see nothing, Sancho," said Don Quixote, "but three peasant girls on three donkeys."

II, 10, et l’une des lignes les plus discrètement dévastatrices du livre. Remarque d’abord qu’elle est simplement vraie. Trois paysannes sur trois ânes décrit exactement ce qui se tient devant lui, et la phrase est bâtie sur le tour no… sino, je ne vois rien sinon, qui ne laisse aucune marge. Ta langue a le même montage, « je ne vois que », et il est aussi sec là-bas qu’ici. Pour une fois le chevalier est le témoin fiable de la scène, et c’est Sancho qui fabrique des géants. Le renversement des moulins est voulu, et Cervantes fait confiance au lecteur pour le sentir sans qu’on le lui dise. La suite est le plus intéressant. Devant le conflit entre ses yeux et son système, don Quichotte n’abandonne pas le système. Il conclut que la preuve a été trafiquée par des enchanteurs, ce qui est logiquement impeccable et complètement fou, puis il passe les cinq cents pages restantes à essayer de défaire l’enchantement. Le mot borrico, au passage, est le mot courant et un peu rude pour l’âne, quelque chose comme ton « bourrique » ; le choisir plutôt que pollino ou asno fait partie de la platitude voulue de la phrase.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.