Niveau A2 · Leçon 39
La valise de la Sierra Morena
Don Quichotte et Sancho se cachent dans la montagne. Entre les rochers ils trouvent un coussin, une valise crevée pleine d’or et un carnet rempli de vers tristes.

Ce que tu sauras faire
- Décrire un paysage : ce qu’il contient et comment il est.
- Dire dans quel état se trouve une chose avec estar et un participe passé.
- Accorder le participe avec le mot qu’il décrit.
Avant de lire
Ce chapitre décrit un lieu, et il le fait avec une machine que tu possèdes déjà : estar suivi d’un mot en -ado ou en -ido, c’est ton être suivi d’un participe passé. La valise est fermée, le cuir est déchiré. En lisant, compte-les : il y en a une bonne douzaine. Et surveille deux choses que ta langue ne te signale pas. D’abord la terminaison, qui change avec le nom et qui, en espagnol, s’entend. Ensuite le verbe choisi : à chaque fois, demande-toi pourquoi c’est estar et jamais ser, alors que toi tu n’aurais eu qu’un seul verbe à ta disposition.L’histoire en espagnol facile
Don Quijote y Sancho subieron a Sierra Morena aquella tarde.
Don Quichotte et Sancho montèrent dans la Sierra Morena cet après-midi-là.
Querían esconderse de la Santa Hermandad durante unos días.
Ils voulaient se cacher de la Santa Hermandad pendant quelques jours.
La sierra estaba llena de peñas altas y de riscos pardos.
La montagne était pleine de hauts rochers et d’escarpements bruns.
Entre las piedras crecían alcornoques viejos y matas espesas.
Entre les pierres poussaient de vieux chênes-lièges et des buissons épais.
Un arroyo pequeño bajaba por el fondo del valle.
Un petit ruisseau descendait au fond de la vallée.
No había camino ni senda. Todo estaba escondido y cerrado.
Il n’y avait ni route ni sentier. Tout était caché et fermé.
A don Quijote se le alegró el corazón en aquel sitio.
Le cœur de don Quichotte se dilata dans ce lieu-là.
Un lugar así estaba hecho para las aventuras de sus libros.
Un endroit pareil était fait pour les aventures de ses livres.
Sancho solo pensaba en la comida que llevaba en el costal.
Sancho, lui, ne pensait qu’à la nourriture qu’il portait dans sa besace.
De pronto vio a su amo parado delante de un bulto.
Soudain il vit son maître arrêté devant une forme posée par terre.
En el suelo había un cojín y una maleta de cuero.
Sur le sol gisaient un coussin et une valise de cuir.
Los dos estaban medio podridos y cubiertos de barro seco.
Tous deux étaient à moitié pourris et couverts de boue sèche.
La maleta estaba cerrada con una cadena y un candado.
La valise était fermée par une chaîne et un cadenas.
Pero el cuero estaba roto por un lado y se veía todo.
Mais le cuir était déchiré sur un côté et on voyait tout au travers.
Dentro había cuatro camisas finas y otras cosas de lienzo.
Dedans il y avait quatre chemises fines et d’autres pièces de toile.
En un pañuelo estaba escondido un buen montón de escudos.
Dans un mouchoir était caché un beau tas de pièces d’or.
«Bendito sea el cielo», dijo Sancho con los ojos abiertos.
« Le ciel soit béni », dit Sancho, les yeux grands ouverts.
Don Quijote le dejó el dinero y se quedó un librillo.
Don Quichotte lui laissa l’argent et garda un petit carnet.
El cuaderno estaba escrito con muy buena letra.
Le carnet était écrit d’une très belle main.
La primera hoja estaba llena de versos tristes de amor.
La première page était pleine de vers d’amour tristes.
La segunda era una carta para una mujer llamada Fili.
La seconde était une lettre pour une femme appelée Fili.
«El dueño de esto está enamorado y está desesperado.»
« Le propriétaire de tout cela est amoureux et il est désespéré. »
Los dos siguieron por la sierra buscando a aquel hombre.
Tous deux poursuivirent leur chemin dans la montagne à la recherche de cet homme.
Cerca del arroyo encontraron una mula caída entre las piedras.
Près du ruisseau ils trouvèrent une mule morte étendue entre les pierres.
La mula estaba ensillada, pero el dueño no aparecía.
La mule était encore sellée, mais le propriétaire restait introuvable.
Un cabrero viejo bajó de la montaña con sus cabras.
Un vieux chevrier descendit de la montagne avec ses chèvres.
Dijo que la mula estaba allí desde hacía seis meses.
Il dit que la mule était là depuis six mois.
De pronto apareció un joven roto y descalzo entre las matas.
Soudain un jeune homme apparut entre les buissons, en haillons et pieds nus.
Tenía la barba negra y la ropa hecha pedazos.
Il avait la barbe noire et ses vêtements étaient déchirés en morceaux.
Don Quijote bajó del caballo y lo abrazó como a un amigo.
Don Quichotte descendit de cheval et l’embrassa comme un ami.
Vocabulaire
Le paysage de montagne
- la sierra
- la chaîne de montagnes
- la peña
- le rocher
- el risco
- l’escarpement
- el valle
- la vallée
- el arroyo
- le ruisseau
- el alcornoque
- le chêne-liège
- la mata
- le buisson
- la senda
- le sentier
- la cueva
- la grotte
Comment c’est et dans quel état c’est
- alto
- haut, grand
- áspero
- rude, âpre
- espeso
- épais, dense
- pardo
- brun, brun terne
- escondido
- caché
- roto
- cassé, déchiré
- podrido
- pourri
- cubierto
- couvert
La trouvaille
- la maleta
- la valise, le sac de voyage
- el cojín
- le coussin
- la cadena
- la chaîne
- el candado
- le cadenas
- la camisa
- la chemise
- el escudo
- l’écu, la pièce d’or
- el librillo
- le petit carnet
- el dueño
- le propriétaire
Décrire un lieu, et estar suivi d’un participe
La maleta estaba cerrada con una cadena.
El cuero estaba roto por un lado.
En un pañuelo estaba escondido un montón de escudos.
La machine de cette leçon est déjà la tienne. La maleta está cerrada, c’est la valise est fermée : un verbe d’état, un participe passé derrière, et l’accord au féminin des deux côtés. Tu n’as rien à comprendre. Tu as en revanche un verbe à couper en deux, un accord à déplacer d’un auxiliaire à l’autre, et une ambiguïté à perdre.
D’abord le décor : trois verbes là où tu en as deux
Pour décrire un lieu, ton français dispose de il y a et de être. L’espagnol a hay, qui est ton il y a trait pour trait, puis coupe ton être en deux.
| verbe | travail | exemple | chez toi |
|---|---|---|---|
| hay | signaler qu’une chose existe là, première mention | Hay un arroyo en el valle. | Il y a un ruisseau dans la vallée. |
| ser | dire comment c’est, en permanence | La sierra es áspera. | La montagne est rude. |
| estar | dire où c’est, et dans quel état c’est | El arroyo está seco. | Le ruisseau est à sec. |
Hay est un cadeau : comme ton il y a, il est invariable même au pluriel, hay dos alcornoques, et comme ton il y a il présente une chose nouvelle, donc avec un ou sans article, jamais avec el. La règle d’usage tient en deux temps : hay introduit, estar situe ensuite. Hay una cueva en la peña. La cueva está detrás del alcornoque.
Estar plus participe : ton être plus participe passé
Le participe se fabrique en deux terminaisons seulement : -ar donne -ado, -er et -ir donnent -ido. Cerrar donne cerrado, esconder donne escondido. Tu l’as rencontré à la leçon 37 derrière haber, dans he cerrado.
Mets-le derrière estar et il cesse d’être un temps : il devient une description, et il nomme l’état où se trouve la chose maintenant, à la suite de ce qui lui est arrivé avant. Quelqu’un a fermé la valise, donc la valise est fermée. C’est mot pour mot ce que fait ta phrase française.
| l’événement | l’état qui en reste | chez toi |
|---|---|---|
| Alguien cerró la maleta. | La maleta está cerrada. | La valise est fermée. |
| Alguien escondió el dinero. | El dinero está escondido. | L’argent est caché. |
| Alguien rompió el cuero. | El cuero está roto. | Le cuir est déchiré. |
| La lluvia cubrió el cojín de barro. | El cojín está cubierto de barro. | Le coussin est couvert de boue. |
L’accord : ton partage avoir / être, transporté tel quel
Voilà le plus joli cadeau de la leçon, et il faut le voir pour ne plus jamais hésiter. Chez toi, le participe reste nu derrière avoir et s’accorde derrière être : j’ai fermé la valise, la valise est fermée. L’espagnol fait exactement le même partage, avec haber d’un côté et estar de l’autre.
| chez toi | espagnol | accord ? |
|---|---|---|
| J’ai fermé la valise. | He cerrado la maleta. | non, ni chez toi ni chez lui |
| La valise est fermée. | La maleta está cerrada. | oui, des deux côtés |
| Les chemises sont cachées. | Las camisas están escondidas. | oui, des deux côtés |
Une seule case de ton système ne se transporte pas, et tu l’as déjà vue à la leçon 37 : l’accord avec le complément d’objet direct placé devant. La valise que j’ai fermée te fait écrire un e ; l’espagnol n’en veut pas, la maleta que he cerrado. Derrière haber, jamais rien ne bouge.
| masculin | féminin | |
|---|---|---|
| singulier | el libro está abierto | la puerta está abierta |
| pluriel | los libros están abiertos | las puertas están abiertas |
Attention tout de même : ton accord à toi est muet. Fermé et fermée se prononcent pareil, ton oreille ne t’a jamais rien réclamé, et c’est ta main seule qui a appris la règle. En espagnol, cerrado et cerrada s’entendent à dix mètres. Ce n’est donc pas la règle qu’il faut apprendre, c’est l’habitude de la prononcer.
Le vrai piège : ton être unique, et ce qu’il cache
Ta phrase la porte est fermée veut dire deux choses et ne tranche pas. Elle peut décrire l’état de la porte, va voir, elle est close. Elle peut raconter un événement, à dix heures on la ferme. L’espagnol sépare les deux, et il les sépare avant que tu ouvres la bouche.
| espagnol | ce que ça veut dire |
|---|---|
| La puerta está cerrada. | l’état : elle est close en ce moment |
| La puerta se cierra a las diez. | l’événement : à dix heures on la ferme |
| La puerta fue cerrada por el ventero. | le passif : l’aubergiste l’a fermée |
Le même piège t’attend avec les verbes pronominaux, et il est plus sournois parce qu’il touche des phrases que tu dis tous les jours. Chez toi, je me suis caché et je suis caché se ressemblent tellement qu’on les confond ; en espagnol, l’un est un temps et l’autre est un état.
| chez toi | espagnol | quoi |
|---|---|---|
| Je me suis caché derrière le rocher. | Me he escondido detrás de la peña. | l’action, avec haber |
| Je suis caché derrière le rocher. | Estoy escondido detrás de la peña. | l’état, avec estar |
| Elle est morte l’an dernier. | Murió el año pasado. | l’action |
| La mule est morte dans le ravin. | La mula está muerta en la hondonada. | l’état, avec estar |
Les huit irréguliers, et c’est tout
Tu traînes une liste d’irréguliers longue comme le bras. L’espagnol en a huit, ce sont les verbes les plus courants, et tu les as déjà appris à la leçon 37. Les revoici au travail avec estar.
| verbe | participe | avec estar |
|---|---|---|
| romper | roto | La silla está rota. |
| abrir | abierto | La maleta está abierta. |
| escribir | escrito | El libro está escrito. |
| hacer | hecho | La comida está hecha. |
| poner | puesto | La mesa está puesta. |
| ver | visto | Eso ya está visto. |
| decir | dicho | Todo está dicho. |
| cubrir | cubierto | Las peñas están cubiertas de nieve. |
Les mots du terrain
Cervantes décrit la Sierra Morena avec une poignée de noms que tu retrouveras dans tous les paysages espagnols : la peña le gros rocher, el risco l’escarpement à pic, el valle la vallée, el arroyo le ruisseau, la senda le sentier par opposition à el camino le chemin, la mata le buisson bas, la cueva la grotte. Deux autres méritent d’être emportées, parce qu’elles sont partout en Espagne : la aspereza, le terrain rude et cassé, et la ladera, le flanc de la colline.
La Sierra Morena, la cachette de l’Espagne
La Sierra Morena est le long mur sombre de collines qui sépare la plaine de la Manche de l’Andalousie. Le nom veut dire la chaîne brune, et de loin les chênes-lièges et les chênes verts la font vraiment paraître presque noire au-dessus du pays à blé, pâle en contrebas.
En 1605 une seule route royale la traversait, par le défilé de Despeñaperros, et de part et d’autre il n’y avait plus que du terrain cassé sans le moindre chemin. C’est ce qui en a fait la cachette attitrée du sud espagnol. Les bandits travaillaient le défilé, les déserteurs vivaient dans les grottes, et quiconque avait une raison de disparaître montait dans les asperezas et y restait. La Santa Hermandad, cette police rurale que Sancho redoute tant, n’allait pas chercher les gens là-haut. C’est exactement pour cela que Sancho pousse son maître vers la montagne après l’affaire des forçats.
Cela compte aussi pour le livre. Jusqu’ici Cervantes nous a donné des routes, des auberges, un moulin et de la plaine ouverte expédiée en une ligne ou deux. La Sierra Morena est le premier endroit du roman qui reçoive un vrai paysage : des rochers, des chênes-lièges, un ruisseau, une mule morte qui pourrit dans un creux, un homme qui saute de pierre en pierre. Le décor ralentit et se met à peser. Presque tout ce qui suit, pendant cent pages, se passe ici, et les personnages qui arrivent un à un, Cardenio, Dorothée, le curé et le barbier déguisés, finissent tous emmêlés dans les mêmes quelques vallées.
Le chêne-liège, el alcornoque, est l’arbre du lieu. On lève son écorce tous les neuf ans et il fait encore vivre toute une industrie dans le sud de l’Espagne et au Portugal. Cervantes fait dormir le jeune fou dans le tronc creux de l’un d’eux. Comme insulte, soit dit en passant, alcornoque veut dire abruti, ce qu’il vaut mieux savoir avant qu’on te le lance.
Cervantes dans le texte · «Apostaré que está mirando la mula de alquiler que…»
Apostaré que está mirando la mula de alquiler que está muerta en esa hondonada.
I will bet you are looking at the hired mule that is lying dead in that hollow.
Le chevrier dit cela à l’instant où il descend de la colline, et c’est la première chose qu’on entend de lui. Il ne salue personne. Il parie. Cervantes donne aux gens de la campagne ce parler-là dans tout le livre : direct, concret, vaguement amusé par les étrangers. La phrase porte par hasard les deux moitiés de la leçon, et elle les porte avec le même verbe : está mirando est l’état de l’homme, está muerta est l’état de la mule. Toi, tu aurais dit « vous êtes en train de regarder » et « elle est morte », donc deux tournures très différentes chez toi et un seul estar chez lui. Et regarde le -a de muerta : c’est ton accord, celui que tu fais déjà, mais ici il s’entend. Le dernier mot est celui du paysage. Une hondonada est un creux du terrain, un fond entre deux montées, et c’est le genre de mot qu’on n’emploie que si l’on a passé sa vie à marcher dessus. La mule y pourrit depuis six mois, ce qui est exactement le temps que le jeune fou passe là-haut, et le chevrier mesure le temps comme il mesure la distance : par ce qu’il a croisé en chemin.