Niveau A2 · Leçon 40
L’histoire de Cardenio
Un chevrier raconte ce qu’il sait du fou de la montagne. Puis le fou lui-même commence son histoire, et don Quichotte l’interrompt en plein milieu.

Ce que tu sauras faire
- Rapporter ce qu’une autre personne a dit, sans citer ses mots.
- Reculer le temps du verbe quand on passe au discours indirect.
- Employer le plus-que-parfait pour ce qui s’était passé avant.
Avant de lire
Ce chapitre ne te raconte pas une histoire : il te raconte quelqu’un en train d’en raconter une. Guette dijo que, contó que et explicó que, et surtout le verbe qui suit. Il n’est presque jamais au temps qu’avait employé celui qui parlait, et le recul se fait exactement comme chez toi. Une forme nouvelle apparaît ici pour la première fois, había llegado, et c’est ton plus-que-parfait au mot près.L’histoire en espagnol facile
El cabrero se sentó en una peña y empezó a hablar.
Le chevrier s’assit sur un rocher et se mit à parler.
Contó que un mancebo había llegado a la majada seis meses antes.
Il raconta qu’un jeune homme était arrivé au campement des bergers six mois plus tôt.
Dijo que venía sobre una mula y que llevaba una maleta.
Il dit que l’homme montait une mule et portait une valise.
Explicó que había preguntado por la parte más áspera de la sierra.
Il expliqua que l’homme avait demandé la partie la plus rude de la montagne.
Los pastores le respondieron que era aquella misma.
Les bergers lui répondirent que c’était précisément celle-là.
El cabrero contó que el joven se había ido sin decir nada.
Le chevrier raconta que le jeune homme était reparti sans un mot.
Días después salió al camino y golpeó a un pastor.
Quelques jours plus tard il sortit sur le chemin et frappa un berger.
Le quitó el pan y el queso y volvió a la sierra.
Il lui prit son pain et son fromage et retourna dans la montagne.
El cabrero dijo que lo habían buscado durante dos días.
Le chevrier dit qu’ils l’avaient cherché pendant deux jours.
Contó que lo habían encontrado dentro de un alcornoque hueco.
Il raconta qu’ils l’avaient trouvé dans un chêne-liège creux.
Dijo que el mancebo había pedido perdón con mucha cortesía.
Il dit que le jeune homme avait demandé pardon avec beaucoup de courtoisie.
Explicó que hacía penitencia por sus muchos pecados.
Il expliqua qu’il faisait pénitence pour ses nombreux péchés.
Añadió que nunca había dicho su nombre a nadie.
Il ajouta qu’il n’avait jamais dit son nom à personne.
En ese momento apareció el hombre roto entre las matas.
À cet instant l’homme en haillons apparut entre les buissons.
Don Quijote lo abrazó y le pidió su historia.
Don Quichotte l’embrassa et lui demanda son histoire.
El joven contestó que primero tenía hambre.
Le jeune homme répondit qu’il avait d’abord faim.
Comió el pan del costal de Sancho sin hablar.
Il mangea le pain de la besace de Sancho sans parler.
Luego dijo que la contaría si nadie lo interrumpía.
Puis il dit qu’il la raconterait si personne ne l’interrompait.
Todos se lo prometieron y se sentaron sobre la hierba.
Tous le lui promirent et s’assirent sur l’herbe.
«Me llamo Cardenio y soy de una ciudad de Andalucía.»
« Je m’appelle Cardenio et je suis d’une ville d’Andalousie. »
Contó que sus padres eran ricos y su linaje noble.
Il raconta que ses parents étaient riches et son lignage noble.
Explicó que había querido a Luscinda desde niño.
Il expliqua qu’il avait aimé Luscinda depuis l’enfance.
Dijo que los dos padres habían visto aquel amor con gusto.
Il dit que les deux pères avaient vu cet amour d’un bon œil.
Contó que había pedido su mano al padre de ella.
Il raconta qu’il avait demandé sa main à son père à elle.
Dijo que el padre le había respondido con buenas palabras.
Il dit que le père lui avait répondu par de belles paroles.
Luego contó que un duque lo había llamado a su casa.
Puis il raconta qu’un duc l’avait appelé chez lui.
Explicó que allí había conocido a don Fernando.
Il expliqua qu’il y avait connu don Fernando.
Dijo que aquel don Fernando era el hijo segundo del duque.
Il dit que ce don Fernando était le second fils du duc.
Contó que le había enseñado a Luscinda por una ventana.
Il raconta qu’il lui avait montré Luscinda par une fenêtre.
Dijo que su amigo se había quedado mudo delante de ella.
Il dit que son ami était resté muet devant elle.
Al final contó que ella le había pedido un libro de caballerías.
Il raconta enfin qu’elle lui avait demandé un livre de chevalerie.
Don Quijote oyó aquello y ya no pudo callarse.
Don Quichotte entendit cela et ne put plus se taire.
Habló del Amadís de Gaula y de su biblioteca.
Il parla de l’Amadis de Gaule et de sa propre bibliothèque.
Cardenio bajó la cabeza y se quedó callado un buen rato.
Cardenio baissa la tête et resta silencieux un bon moment.
Después se levantó furioso y les dio a todos una paliza.
Puis il se leva furieux et les roua tous de coups.
La historia se quedó a la mitad, como una puerta cerrada.
L’histoire resta à moitié dite, comme une porte fermée.
Vocabulaire
Les verbes pour rapporter ce qui a été dit
- decir
- dire
- contar
- raconter
- explicar
- expliquer
- responder
- répondre
- contestar
- répondre
- preguntar
- demander
- añadir
- ajouter
- prometer
- promettre
- jurar
- jurer
Les gens de la montagne
- el cabrero
- le chevrier
- el pastor
- le berger
- la majada
- le campement des bergers
- el ganado
- le bétail
- la cabra
- la chèvre
- el zagal
- le garçon, le jeune berger
L’histoire de Cardenio
- el mancebo
- le jeune homme
- el linaje
- le lignage
- la desventura
- le malheur, l’infortune
- el pecado
- le péché
- la penitencia
- la pénitence
- la locura
- la folie
- el amigo
- l’ami
Rapporter ce qu’un autre a dit
Contó que se llamaba Cardenio.
Dijo que había perdido a Luscinda.
Explicó que hacía penitencia por sus pecados.
L’histoire de Cardenio ne nous arrive jamais en droite ligne. Un chevrier rapporte ce que le jeune homme a dit aux bergers, puis le jeune homme rapporte ce que son père a dit, et ce que don Fernando a promis. Tout, dans cette partie du livre, arrive de seconde main. C’est donc la grammaire sur laquelle tourne le chapitre, et c’est une leçon où tu arrives avec presque tout dans les poches.
Le montage est le tien, et le que aussi
Direct : « Me llamo Cardenio », dijo. On répète les mots tels quels, entre les guillemets espagnols, qui sont les tiens.
Indirect : Dijo que se llamaba Cardenio. On plie les mots dans sa propre phrase avec que.
Ce que est obligatoire, comme le tien. Tu n’as donc rien à surveiller ici : « il a dit qu’il s’appelait » ne se dit pas autrement chez toi non plus.
La concordance des temps : la même, case par case
Quand le verbe qui rapporte est au passé, ce qui est le cas dans tout récit, le verbe rapporté recule d’un cran. Ton français fait exactement le même recul, avec les mêmes cases. Lis le tableau de droite à gauche pour t’en convaincre.
| ce qu’il a dit | ce que tu rapportes | espagnol | chez toi |
|---|---|---|---|
| présent | imparfait | « Tengo hambre » → Dijo que tenía hambre. | Il dit qu’il avait faim. |
| passé simple | plus-que-parfait | « Llegué ayer » → Dijo que había llegado la víspera. | Il dit qu’il était arrivé la veille. |
| passé composé | plus-que-parfait | « He perdido a Luscinda » → Dijo que había perdido a Luscinda. | Il dit qu’il avait perdu Luscinda. |
| futur | conditionnel | « Contaré mi historia » → Dijo que contaría su historia. | Il dit qu’il raconterait son histoire. |
| imparfait | imparfait, rien ne bouge | « Vivía en Andalucía » → Dijo que vivía en Andalucía. | Il dit qu’il vivait en Andalousie. |
Cinq cases, cinq fois le même réflexe. C’est la leçon la plus généreuse de tout le cours : le mécanisme te vient de ta langue maternelle, il ne te reste que les formes à reconnaître.
Le temps nouveau : el pluscuamperfecto, ton plus-que-parfait
On ne rapporte pas un passé sans lui. Il se fabrique avec l’imparfait de haber et le participe passé que tu connais depuis les leçons 37 et 39.
| personne | forme | chez toi |
|---|---|---|
| yo | había llegado | j’étais arrivé |
| tú | habías llegado | tu étais arrivé |
| él, ella, usted | había llegado | il était arrivé |
| nosotros | habíamos llegado | nous étions arrivés |
| vosotros | habíais llegado | vous étiez arrivés |
| ellos, ustedes | habían llegado | ils étaient arrivés |
Il sert aussi hors du discours indirect, et pour la même chose que le tien : marquer le plus ancien de deux passés. Cuando llegamos, el mancebo ya se había ido. Quand nous sommes arrivés, le jeune homme était déjà parti.
Les trois seuls endroits où ta main va se tromper
Regarde la colonne française du tableau ci-dessus : « il était arrivé », « nous étions arrivés ». Voilà tes trois pièges, et ils sont tous dans ce petit mot.
Un seul auxiliaire. Ta liste d’écoliers, celle des verbes qui prennent être, ne sert pas plus ici qu’à la leçon 37. Tout passe par haber, y compris les verbes de mouvement et les pronominaux.
| chez toi | espagnol |
|---|---|
| Il était arrivé six mois plus tôt. | Había llegado seis meses antes. |
| Il était reparti sans un mot. | Se había ido sin decir nada. |
| Elle s’était levée très tôt. | Se había levantado muy temprano. |
Aucun accord. Derrière haber, le participe finit en -o et n’en bouge jamais, même quand le complément d’objet direct passe devant lui. Ta règle du COD antéposé, celle qui te fait écrire « la valise qu’il avait perdue », n’a pas cours ici.
| chez toi, accordé | espagnol, figé |
|---|---|
| Ils l’avaient cherchée deux jours. | La habían buscado dos días. |
| La valise qu’il avait perdue. | La maleta que había perdido. |
| Les livres qu’il avait lus. | Los libros que había leído. |
Rien entre les deux mots. C’est le piège le plus audible. Tu glisses tes adverbes au milieu de la paire sans y penser : il n’avait jamais dit, il avait déjà mangé, il avait beaucoup souffert. L’espagnol soude haber au participe et met l’adverbe devant ou derrière la paire, jamais dedans.
| chez toi | espagnol |
|---|---|
| Il n’avait jamais dit son nom. | Nunca había dicho su nombre. |
| Il était déjà parti. | Ya se había ido. |
| Il avait beaucoup souffert. | Había sufrido mucho. |
Ce qui bouge en plus du temps
Le point de vue change tout entier, donc les pronoms, les possessifs et les mots de temps suivent. Là encore, tu fais déjà pareil.
| direct | indirect | chez toi |
|---|---|---|
| « Mi padre es rico. » | Dijo que su padre era rico. | son père |
| « Te lo prometo. » | Dijo que me lo prometía. | il me le promettait |
| « Llegué ayer. » | Dijo que había llegado la víspera. | la veille |
| « Vivo aquí. » | Dijo que vivía allí. | là |
Rapporter une question, et le seul faux pas qui te guette
Les questions par oui ou non prennent si, comme ton « il demanda s’il avait faim ». Les questions avec un mot interrogatif gardent ce mot, et il garde son accent écrit.
| direct | indirect | chez toi |
|---|---|---|
| « ¿Tienes hambre? » | Preguntó si tenía hambre. | Il demanda s’il avait faim. |
| « ¿Quién eres? » | Preguntó quién era. | Il demanda qui il était. |
| « ¿Dónde vives? » | Preguntó dónde vivía. | Il demanda où il habitait. |
| « ¿Qué quieres? » | Preguntó qué quería. | Il demanda ce qu’il voulait. |
La dernière ligne est ton unique piège de la série. Ton français remplace que par ce que dès qu’il passe à l’indirect, et cette béquille va te faire écrire ✗ Preguntó lo que quería. L’espagnol ne change rien : qué reste qué, accent compris.
Un ordre rapporté, pour plus tard
Sache seulement qu’une chose ne se rapporte pas comme chez toi. Ton « il lui dit de se taire » emploie de plus l’infinitif ; l’espagnol dit le dijo que se callara, avec que et un mode que tu verras plus loin dans le cours. Ne le fabrique pas encore : contente-toi de ne pas être surpris quand tu le croiseras dans le texte.
Des histoires dans l’histoire
À partir de la Sierra Morena, le livre change de forme. D’autres gens y entrent avec une vie à eux, et Cervantes les laisse parler. Cardenio raconte son histoire, Dorothée raconte la sienne, un soldat captif revenu d’Alger en raconte une longue, et un lecteur curieux lit à haute voix une nouvelle entière dans une auberge. Ensemble, ces récits intercalés occupent un bon tiers de la première partie.
C’est la littérature à la mode en 1605 : l’amour, l’honneur, les promesses rompues, une femme déguisée en homme, un mariage empêché devant l’autel. Les lecteurs du temps attendaient précisément cela, et le premier public y prit plaisir. Les lecteurs suivants furent moins tendres. Cervantes entendit les reproches et, dans la seconde partie, publiée en 1615, il abandonna presque entièrement le procédé pour ne plus quitter les deux hommes sur la route.
Ce qui mérite l’attention, c’est la façon dont ces histoires nous parviennent, car c’est la technique sur laquelle tout le livre est bâti. Personne ne parle simplement. Le chevrier rapporte ce que le jeune homme a dit aux bergers. Cardenio rapporte ce que son père a dit, ce que le père de Luscinda a répondu, ce que don Fernando a promis. Cervantes va jusqu’à présenter le roman entier comme la traduction d’un manuscrit écrit en arabe par un historien dont il déclare se méfier un peu. Tout arrive à un degré de distance, et souvent à deux ou trois.
Voilà pourquoi ce chapitre finit comme il finit. Cardenio leur fait promettre de ne pas l’interrompre, don Quichotte l’interrompt quand même sur un détail touchant un livre de chevalerie, et l’histoire se referme au milieu d’une phrase. C’est une plaisanterie, et c’est aussi l’argument du roman en miniature : le récit qu’on te fait dépend entièrement de celui qui le fait, et de ce qu’on le laisse ou non aller jusqu’au bout.
Cervantes dans le texte · «Respondió el cabrero que ya lo había dicho…»
Respondió el cabrero que ya lo había dicho, y que si él no lo había oído, que no era suya la culpa.
The goatherd answered that he had already said so, and that if the other man had not heard it, the fault was not his.
Sancho vient d’être rossé par Cardenio et il reproche au chevrier de ne pas les avoir prévenus que l’homme avait des accès de folie. La réponse contient toute la grammaire de la leçon en une ligne. Pas une citation : Cervantes rapporte, et les verbes rapportés reculent d’un cran exactement comme ils le doivent. Le chevrier aurait dit ya lo he dicho, et cela devient había dicho. Puis si él no lo había oído, et no era suya la culpa. Remarque le que supplémentaire devant la dernière proposition, répété après la subordonnée en si. L’espagnol d’aujourd’hui le supprimerait, mais chez Cervantes il est normal et il aide l’oreille à suivre la longue phrase ; ton ancien français faisait la même chose avec ses conjonctions reprises. Remarque enfin où tombe la faute. Ce minuscule échange, deux hommes qui se disputent pour savoir qui aurait dû dire quoi à qui, est la même plaisanterie que le chapitre vient de faire en grand avec l’histoire inachevée de Cardenio. Quelqu’un a parlé, quelqu’un d’autre n’a pas écouté, et ce qui comptait s’est perdu entre les deux.