Niveau A2 · Leçon 38

Ginés de Pasamonte et les pierres

Don Quichotte brise la chaîne et libère les douze prisonniers. Il leur demande une seule chose en échange, et ils la lui paient d’une pluie de pierres.

Gravure de Gustave Doré : un chevalier à cheval affronte un paysan qui fouette un garçon attaché à un arbre.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Dans ce chapitre, tout le monde donne quelque chose à quelqu’un ou le lui enlève, alors les pronoms arrivent par deux, comme chez toi. Guette se la pidió, se lo dije, nos los puede quitar, contárselo. Traduis chacun en français au passage et compare l’ordre des deux petits mots : c’est là que tout se joue.

L’histoire en espagnol facile

El último preso de la cadena llevaba más hierros que los demás.

Le dernier prisonnier de la chaîne portait plus de fers que les autres.

Se llamaba Ginés de Pasamonte y tenía muchos delitos.

Il s’appelait Ginés de Pasamonte et avait bien des délits derrière lui.

«Estoy escribiendo mi vida en un libro», dijo.

« Je suis en train d’écrire ma vie dans un livre », dit-il.

«Es tan bueno que no puedo contároslo entero aquí.»

« Il est si bon que je ne peux pas vous le raconter en entier ici. »

«¿Y está acabado ese libro?», preguntó don Quijote.

« Et il est fini, ce livre ? », demanda don Quichotte.

«¿Cómo va a estarlo, si mi vida no está acabada?»

« Comment le serait-il, puisque ma vie ne l’est pas ? »

Don Quijote pidió a los guardias la libertad de los presos.

Don Quichotte demanda aux gardes la liberté des prisonniers.

Se la pidió con buenas palabras y se la pidió dos veces.

Il la leur demanda avec de bonnes paroles, et il la leur demanda deux fois.

«Vaya vuestra merced por su camino», contestó el comisario.

« Passez votre chemin, votre grâce », répondit le commissaire.

«Son presos del rey y nadie nos los puede quitar.»

« Ce sont des prisonniers du roi et personne ne peut nous les prendre. »

El caballero no esperó más y atacó al comisario.

Le chevalier n’attendit pas davantage et attaqua le commissaire.

Lo tiró al suelo antes de decírselo otra vez.

Il le jeta à terre avant de le lui redire une fois de plus.

Los presos rompieron la cadena y los guardias huyeron.

Les prisonniers brisèrent la chaîne et les gardes s’enfuirent.

Sancho lo miraba todo y no se lo creía.

Sancho regardait tout cela et n’en croyait pas ses yeux.

Don Quijote reunió a los galeotes y les pidió una cosa.

Don Quichotte rassembla les galériens et leur demanda une chose.

Tenían que ir al Toboso y contárselo todo a Dulcinea.

Ils devaient aller au Toboso et tout raconter à Dulcinée.

«Eso es imposible, señor», dijo Ginés de Pasamonte.

« Cela est impossible, monsieur », dit Ginés de Pasamonte.

«Nos buscan por los caminos y no podemos ir juntos.»

« On nous cherche par les chemins et nous ne pouvons pas aller ensemble. »

«Pues iréis vos solo», contestó don Quijote muy enfadado.

« Eh bien, vous irez seul », répondit don Quichotte, très fâché.

Ginés hizo una señal a los otros presos.

Ginés fit un signe aux autres prisonniers.

Entonces empezó una lluvia de piedras sobre el caballero.

Alors commença une pluie de pierres sur le chevalier.

Rocinante cayó al suelo y su amo cayó detrás.

Rossinante tomba à terre et son maître tomba derrière lui.

Un galeote le quitó la bacía y se la rompió en las espaldas.

Un galérien lui prit le plat à barbe et le lui cassa sur le dos.

A Sancho le quitaron el gabán y lo dejaron en camisa.

À Sancho ils enlevèrent son manteau et le laissèrent en chemise.

«Yo se lo dije antes, señor», murmuró el escudero.

« Moi, je vous l’avais dit, monsieur », murmura l’écuyer.

«Aquella gente no era de fiar y no me hizo caso.»

« Ces gens-là n’étaient pas de confiance et vous ne m’avez pas écouté. »

Vocabulaire

La chaîne se brise

el comisario
le commissaire
los hierros
les fers
la libertad
la liberté
soltar
lâcher, libérer
huir
fuir
la señal
le signal, le signe
la piedra
la pierre

Verbes de donner et d’enlever

dar
donner
quitar
enlever, prendre
pedir
demander
contar
raconter
decir
dire
prestar
prêter
romper
casser, briser

Les couples de pronoms

se lo
le lui, le leur
se la
la lui, la leur
se los
les lui, les leur
me lo
me le
te la
te la
nos los
nous les
os las
vous les

Deux pronoms à la suite

Se la pidió con buenas palabras.

Nadie nos los puede quitar.

Yo se lo dije antes, señor.

Tu as déjà tout l’outillage. Ta langue est l’une des rares, avec l’espagnol, à coller deux pronoms atones devant le verbe : il me le donne, je le lui ai dit, on ne nous les prendra pas. Le bloc, l’absence de préposition, la place devant le verbe conjugué : tout cela est chez toi. La leçon tient donc en un seul point, mais il est brutal, parce que ton système change d’ordre en cours de route et que celui de l’espagnol n’en change jamais.

La règle unique : la personne d’abord, toujours

Le complément d’objet indirect, celui qui reçoit, passe devant le complément d’objet direct, la chose reçue. Sans exception, sans hésitation, quelle que soit la personne.

d’abord : la personne (COI)ensuite : la chose (COD)
me, te, se, nos, oslo, la, los, las

Compare maintenant avec ce que tu fais, toi. Aux deux premières personnes, tu ranges comme l’espagnol. À la troisième, tu inverses.

chez toiton ordreespagnol
Il me le donne.personne, choseMe lo da.
Il nous les prend.personne, choseNos los quita.
Il le lui donne.chose, personneSe lo da.
Il la leur demande.chose, personneSe la pide.

Voilà toute la difficulté de la leçon, et elle est à toi seul. Ton le lui et ton la leur vont te faire écrire ✗ lo le da. Prends l’habitude inverse : dès que tu vois lui ou leur dans ta tête, fais-le passer devant.

Le déguisement : le et les deviennent se

L’espagnol refuse deux pronoms en l commençant de suite. Le lo et les las n’existent pas. Chaque fois que le ou les rencontre lo, la, los, las, il se change en se. Ta langue n’a rien de tel, puisque ton lui reste lui ; c’est donc une pure nouveauté, mais elle n’a qu’une règle et pas d’exception.

phrase entièrefauxjuste
Pidió la libertad a los guardias.Les la pidió.Se la pidió.
Quitaron el gabán a Sancho.Le lo quitaron.Se lo quitaron.
Contó la aventura a Dulcinea.Le la contó.Se la contó.

Ce se n’a rien à voir avec le se pronominal de se llama. C’est un masque que portent le et les, et il est volontairement vague : se lo dije peut vouloir dire je le lui ai dit, je le leur ai dit ou je vous l’ai dit. Là où tu tranches entre lui et leur, l’espagnol ne tranche pas et rajoute la personne à la fin quand il le faut : se lo dije a Sancho.

Le bloc ne se coupe pas, et la négation reste dehors

Ici tu es en terrain connu : ton ne… pas entoure le bloc sans jamais entrer dedans, et l’espagnol fait pareil avec son no.

espagnolchez toi
Se lo dije antes.Je le lui ai dit avant.
No se lo dije antes.Je ne le lui ai pas dit avant.
Nunca se lo he dicho.Je ne le lui ai jamais dit.

Avec deux verbes, tu gagnes une liberté que tu n’as pas

Devant un infinitif ou un gérondif, l’espagnol laisse le choix : le bloc devant le premier verbe, ou collé à la fin du second. Toi, tu n’as que la seconde possibilité, puisque tu dis je vais le lui raconter et jamais je le lui vais raconter. La colonne de gauche est donc à apprendre, la colonne de droite est ton réflexe.

devant, à apprendrecollé, ton habitude
Nadie nos los puede quitar.Nadie puede quitárnoslos.
Se lo voy a contar.Voy a contárselo.
Te la estoy pidiendo.Estoy pidiéndotela.

À l’impératif, tu colles aussi, mais dans l’autre sens

L’impératif affirmatif attache le bloc derrière le verbe, exactement comme ton donne-le-moi. Seulement, ton trait d’union range la chose avant la personne, et l’espagnol garde son ordre à lui.

chez toiespagnol
Raconte-le-lui.Cuéntaselo.
Donne-la-moi.Dámela.
Ne le lui raconte pas.No se lo cuentes.

À l’impératif négatif, tu remets tout devant le verbe et l’espagnol aussi : là, vous êtes d’accord.

L’accent qui sort de nulle part

Coller deux pronoms ajoute deux syllabes et déplace l’accent tonique. L’espagnol le retient sur place en écrivant un tilde : contar donne contárselo, decir donne decírselo, cuenta donne cuéntasela. Ton trait d’union, lui, ne te demandait rien. Si tu attaches deux pronoms, attends-toi à un accent presque à tous les coups.

Un mot de trop qui n’en est pas un

L’espagnol nomme volontiers la personne deux fois, une fois par le pronom et une fois par le nom : le di el libro a Sancho. Chez toi, ce doublement sonne insistant ou familier ; en espagnol c’est la phrase normale, et son absence s’entend. Ne cherche donc pas à supprimer le pronom sous prétexte que le nom est déjà là.

La Sainte Hermandad

À l’instant où les gardes s’enfuient, Sancho cesse de penser à la bagarre et se met à craindre tout autre chose : la Santa Hermandad, la Sainte Hermandad. Le lecteur étranger passe d’ordinaire sur le nom. Cervantes comptait sur un petit frisson.

L’Hermandad était une police rurale payée par les villes et réorganisée par les Rois Catholiques en 1476. Les cités avaient leur guet, mais la route ouverte n’appartenait à personne et les bandits y travaillaient à leur aise. L’Hermandad existait pour leur donner la chasse : des archers à cheval allant de ville en ville, financés par un impôt local, avec pouvoir d’arrêter n’importe où en Castille.

Ce qui la faisait craindre, c’est qu’elle jugeait autant qu’elle arrêtait. Elle avait ses propres tribunaux, sa procédure sommaire et son supplice à elle. L’homme convaincu de vol sur le grand chemin était attaché à un poteau en rase campagne et tué à coups de flèches. L’expression qu’emploie Cervantes, a campana herida, désigne la cloche que l’on frappe pour appeler les hommes aux armes.

Alors, quand don Quichotte libère douze condamnés du roi, il n’a pas fait une farce. Il vient de commettre un crime grave contre la justice royale, devant quatre témoins qui s’en vont justement le rapporter. Sancho le comprend aussitôt, et c’est pourquoi il supplie son maître d’aller se cacher dans la montagne ; c’est aussi la raison pour laquelle la suite du livre se passe dans les solitudes de la Sierra Morena.

Cervantes dans le texte · «Vuestra merced llegue y se lo pregunte a ellos…»

Vuestra merced llegue y se lo pregunte a ellos mesmos, que ellos lo dirán si quisieren.

Let your worship come over and ask them about it themselves, and they will tell you if they choose to.

Un garde dit à don Quichotte d’aller le demander lui-même aux forçats, et il te livre au passage toute la grammaire de la leçon en cinq mots. Se lo pregunte : le se est les hommes de la chaîne, le lo est la question, la personne devant et la chose derrière, exactement comme le veut la règle, et exactement à l’inverse de ton demandez-le-leur. Comme se tout seul est notoirement vague, là où ton leur aurait au moins dit le pluriel, Cervantes fait ce que l’espagnol fait encore aujourd’hui et renomme la personne à la fin, a ellos mesmos, qui n’est pas une répétition mais une réparation. Deux petits points de graphie ancienne : mesmos est la forme du dix-septième siècle de mismos, et vuestra merced, votre grâce, est la formule de politesse qui s’est usée au cours du siècle suivant pour devenir le usted d’aujourd’hui, comme ton monsieur est sorti de mon seigneur. Le garde est poli et méprisant à la fois, ce qui est le ton de tous les hommes de loi dans ce chapitre.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.