Niveau A2 · Leçon 37

Les forçats du roi

Douze hommes attachés par le cou s’en vont aux galères. Don Quichotte les arrête et demande à chacun ce qu’il a fait pour finir ainsi.

Gravure de Gustave Doré : l’aubergiste arme don Quichotte chevalier avec son épée pendant que des femmes lui bouclent l’éperon.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Chaque prisonnier raconte son affaire avec un temps qui est déjà le tien : deux mots, un auxiliaire et un participe passé. He estado, ha cantado, han hecho. En lisant, compte les fois où une forme de haber est suivie d’un mot en -ado ou en -ido : il y en a plus d’une douzaine. Repère surtout ce qui n’arrive jamais : l’auxiliaire ne change pas de verbe et le participe ne change pas de forme.

L’histoire en espagnol facile

Por el camino venían doce hombres atados por el cuello.

Sur le chemin venaient douze hommes attachés par le cou.

Una cadena larga de hierro los unía a todos.

Une longue chaîne de fer les réunissait tous.

Con ellos iban cuatro guardias con espadas y escopetas.

Quatre gardes marchaient avec eux, avec des épées et des fusils.

«Es gente forzada del rey», explicó Sancho.

« Ce sont des forçats du roi », expliqua Sancho.

«Van a las galeras a remar durante muchos años.»

« Ils vont aux galères ramer pendant de longues années. »

Don Quijote se acercó y preguntó a cada uno por sus culpas.

Don Quichotte s’approcha et demanda à chacun ses fautes.

Quería oírlo de su boca y no del papel de los guardias.

Il voulait l’entendre de leur bouche et non du papier des gardes.

«¿Por qué vas así, hermano?», preguntó al primero.

« Pourquoi vas-tu ainsi, mon frère ? », demanda-t-il au premier.

«Porque he estado enamorado», contestó el mozo.

« Parce que j’ai été amoureux », répondit le garçon.

«He querido demasiado una cesta de ropa blanca.»

« J’ai bien trop aimé un panier de linge blanc. »

El segundo iba callado y muy triste.

Le deuxième marchait sans un mot et très triste.

«Este ha cantado», dijeron los otros presos.

« Celui-là a chanté », dirent les autres prisonniers.

«Ha confesado en el tormento que era ladrón de bestias.»

« Il a avoué sous la torture qu’il était voleur de bêtes. »

«Yo voy por diez ducados», dijo el tercero llorando.

« Moi, j’y vais pour dix ducats », dit le troisième en pleurant.

«Nunca los he tenido y por eso me llevan.»

« Je ne les ai jamais eus et c’est pour cela qu’on m’emmène. »

«He pedido ayuda a mucha gente y nadie me la ha dado.»

« J’ai demandé de l’aide à bien des gens et personne ne m’en a donné. »

El cuarto era un viejo con la barba blanca hasta el pecho.

Le quatrième était un vieillard à la barbe blanche jusqu’à la poitrine.

No contestó nada y se puso a llorar.

Il ne répondit rien et se mit à pleurer.

Sancho sacó un real del pecho y le dio una limosna.

Sancho tira une pièce de sa chemise et lui fit l’aumône.

Don Quijote los escuchó a todos con mucha atención.

Don Quichotte les écouta tous avec beaucoup d’attention.

Después miró a los guardias con la cara muy seria.

Puis il regarda les gardes, le visage très grave.

«Estos hombres han hecho cosas malas, pero van a la fuerza.»

« Ces hommes ont fait de mauvaises choses, mais ils y vont de force. »

«Yo he salido al mundo para ayudar a los que sufren.»

« Je suis sorti dans le monde pour aider ceux qui souffrent. »

«Nunca he visto una cadena tan triste como esta.»

« Je n’ai jamais vu une chaîne aussi triste que celle-ci. »

Vocabulaire

La chaîne et ses hommes

el galeote
le galérien
la galera
la galère
la cadena
la chaîne
el hierro
le fer
el preso
le prisonnier
el guardia
le garde
remar
ramer

Le délit et le châtiment

la culpa
la faute, la responsabilité
el delito
le délit
el ladrón
le voleur
confesar
avouer
el tormento
la torture
condenar
condamner
la limosna
l’aumône

Les huit participes irréguliers

hacer, hecho
hacer, faire, fait
decir, dicho
decir, dire, dit
ver, visto
ver, voir, vu
escribir, escrito
escribir, écrire, écrit
poner, puesto
poner, mettre, mis
volver, vuelto
volver, revenir, revenu
abrir, abierto
abrir, ouvrir, ouvert
romper, roto
romper, casser, cassé

Le pretérito perfecto

Porque he estado enamorado.

Este preso ha cantado en el tormento.

Estos hombres han hecho cosas malas.

Ce temps est déjà le tien. He hablado, c’est j’ai parlé : un auxiliaire au présent, un participe passé derrière, dans cet ordre. La machine est la même, le nom est presque le même, et tu n’as rien à comprendre. Tu as en revanche trois habitudes à désarmer, et une quatrième qui est la grande affaire de ton apprentissage de l’espagnol.

Un seul auxiliaire, et ce n’est pas celui que tu crois

L’espagnol n’a pas de partage entre avoir et être. Tout passe par haber, absolument tout : les verbes de mouvement, les verbes pronominaux, les verbes qui chez toi exigent être. Je suis sorti devient he salido. Je me suis levé devient me he levantado. Elle est revenue devient ha vuelto. La moitié de la liste que tu as apprise à l’école ne sert plus à rien ici, et c’est une bonne nouvelle.

Attention pourtant : haber n’est pas tener. Tener veut dire posséder et ne construit pas ce temps. Haber ne sert qu’à cela, et tu en connais déjà une forme, le hay de hay una venta.

personnehaberexemplechez toi
yoheHe pedido ayuda.J’ai demandé de l’aide.
has¿Qué has hecho?Qu’est-ce que tu as fait ?
él, ella, ustedhaHa cantado en el tormento.Il a chanté sous la torture.
nosotroshemosHemos visto la cadena.Nous avons vu la chaîne.
vosotroshabéisMe habéis dicho la verdad.Vous m’avez dit la vérité.
ellos, ustedeshanHan hecho cosas malas.Ils ont fait de mauvaises choses.

Le participe ne s’accorde jamais

Tu as deux règles d’accord et tu les as payées cher : avec être, le participe s’accorde avec le sujet, elle est sortie ; avec avoir, il s’accorde avec le COD placé devant, la chaîne que j’ai vue. Dans ce temps-là, l’espagnol n’a ni l’une ni l’autre. Le participe finit par -o et reste en -o, quoi qu’il arrive.

chez toi, accordéespagnol, figé
Elle est sortie.Ella ha salido.
Elles sont revenues.Ellas han vuelto.
La chaîne que j’ai vue.La cadena que he visto.
Je les ai vus.Los he visto.

Le participe ne s’accorde que lorsqu’il n’est plus un participe mais un adjectif, la puerta está abierta, la porte est ouverte, et là tu fais exactement pareil.

Rien ne se glisse entre les deux mots

Voilà l’écart qui s’entend le plus. Tu coupes la paire sans y penser : je n’ai pas vu, je n’ai jamais vu, j’ai beaucoup ramé. L’espagnol ne la coupe pas. La négation passe devant haber, le pronom aussi, et l’adverbe attend derrière le participe.

chez toiespagnol
Je ne l’ai pas vu.No lo he visto.
Je n’ai jamais vu cela.Nunca he visto eso.
Il me l’a donné.Me lo ha dado.
J’ai beaucoup ramé.He remado mucho.

Le participe : deux terminaisons, huit exceptions

type de verbeparticipeexemple
-ar-adohablar, hablado
-er-idocomer, comido
-ir-idosalir, salido

Deux terminaisons pour toute la langue, là où tu en as quatre familles et une liste d’accidents. Restent huit irréguliers, et ce sont les verbes les plus courants, donc tu les croiseras sans arrêt. Apprends-les comme une comptine : hecho, dicho, visto, escrito, puesto, vuelto, abierto, roto.

infinitifparticipechez toi
hacerhechofait
decirdichodit
vervistovu
escribirescritoécrit
ponerpuestomis
volvervueltorevenu
abrirabiertoouvert
romperrotocassé

Et maintenant la vraie difficulté : quand ne pas l’employer

Chez toi, ce temps a mangé l’autre. Ton passé simple est mort à l’oral, et j’ai vu te sert pour ce matin comme pour l’an dernier comme pour 1571. L’espagnol, lui, garde les deux vivants et les partage selon une frontière très nette : la tranche de temps où tu te tiens est-elle encore ouverte ou déjà fermée ? Si elle est ouverte, he visto. Si elle est fermée, l’indefinido de la leçon 15, vi.

encore ouvertfermé
Hoy he visto una cadena.Ayer vi una cadena.
Esta semana he remado mucho.La semana pasada remé mucho.
Este año han condenado a diez hombres.En 1604 condenaron a diez hombres.
Nunca he estado en galeras.Estuve en galeras cuatro años.

Les mots qui appellent ce temps-ci : hoy, esta mañana, esta semana, este año, ya, todavía no, nunca, alguna vez, siempre. Ceux qui appellent l’indefinido : ayer, anoche, el año pasado, et toute date. Prends l’habitude de repérer le mot de temps d’abord ; le temps du verbe suivra tout seul.

Les galères du roi

Une galère était un long navire de guerre bas sur l’eau et mû à la rame, et l’Espagne en tenait des dizaines en Méditerranée pour combattre la flotte ottomane et les corsaires d’Afrique du Nord. La voile ne sert à rien par calme plat et ne sert à rien pour éperonner : l’empire avait besoin de muscles, et il les a trouvés dans ses propres tribunaux.

Chaque rame était menée par quatre ou cinq hommes enchaînés au banc. Ils mangeaient du biscuit de mer et buvaient de l’eau coupée de vinaigre, ils dormaient là où ils ramaient, et un comite parcourait la coursive le fouet à la main. Une peine de trois ans était courante, six pour un délit grave, dix pour un homme comme Ginés de Pasamonte, ce que le garde de ce chapitre appelle une mort civile.

Ce n’était pas la prison telle que nous l’entendons. C’était du travail forcé assorti d’une durée, et la couronne traitait les condamnés comme une ressource. On demandait aux juges d’envoyer à la rame les hommes valides plutôt qu’en cellule, et vers 1600 la pénurie de rameurs était telle que les peines se voyaient couramment prolongées lorsqu’un navire prenait la mer sans son compte d’hommes.

Cervantes connaissait ces navires de l’intérieur. Il s’est battu à bord de la galère Marquesa à Lépante en 1571, y a reçu trois balles et y a perdu l’usage de la main gauche, et il a été ensuite retenu cinq ans captif à Alger. Quand il met douze hommes enchaînés sur un chemin de la Manche, il n’invente pas un détail pittoresque. Il décrit une machine dans laquelle il a vécu.

Cervantes dans le texte · «De todo cuanto me habéis dicho, hermanos carísimos…»

De todo cuanto me habéis dicho, hermanos carísimos, he sacado en limpio que, aunque os han castigado por vuestras culpas, las penas que vais a padecer no os dan mucho gusto.

From everything you have told me, dearest brothers, I have gathered that, although you have been punished for your offences, the penalties you are going to suffer do not please you much.

Trois pretéritos perfectos dans une seule phrase : habéis dicho, he sacado, han castigado. Ce n’est pas de l’ornement. Don Quichotte résume une conversation qui vient à peine de finir, donc le temps qui garde le passé collé au présent s’impose de lui-même, exactement comme il s’imposerait chez toi. Remarque ensuite la courtoisie et l’ironie assises côte à côte. Il appelle douze condamnés hermanos carísimos, très chers frères, comme il parlerait à des égaux, puis dit que leurs peines no os dan mucho gusto, ne leur font pas grand plaisir, ce qui est la façon la plus douce possible d’annoncer des années de rame. La litote est voulue, et c’est cette phrase qui prépare tout ce qu’il va faire ensuite. Note enfin la forme habéis, le vouvoiement pluriel espagnol qui ne ressemble pas au tien : là où tu n’as qu’un vous, l’espagnol de Castille en a deux, et Don Quichotte choisit celui qui traite les galériens en compagnons.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.