Niveau A2 · Leçon 36
Le heaume de Mambrin
Un barbier traverse la campagne avec un plat à barbe en laiton sur la tête pour ne pas mouiller son chapeau. Don Quichotte y voit de l’or, charge, et emporte son trophée.

Ce que tu sauras faire
- Distinguer por et para dans les phrases de tous les jours.
- Donner le motif de quelque chose avec por et le but avec para.
- Donner un avis personnel avec para mí.
Avant de lire
Ce chapitre tient sur deux petits mots, et tu en as deux toi aussi, pour et par. Le partage ne tombe pourtant pas au même endroit. En lisant, compte les por et les para : il y en a quatorze. Regarde chaque fois ce qui suit, et demande-toi lequel de tes deux mots tu aurais employé. Les quatre dernières phrases tiennent tout le chapitre.L’histoire en espagnol facile
Por la mañana empezó a llover un poco.
Le matin, il commença à pleuvoir un peu.
Sancho quería entrar en el molino de los batanes.
Sancho voulait entrer dans le moulin à foulon.
Don Quijote no quiso entrar allí por vergüenza.
Don Quichotte refusa d’y entrer, par honte.
Torcieron a la derecha y siguieron por otro camino.
Ils tournèrent à droite et continuèrent par un autre chemin.
A lo lejos venía un hombre montado en un asno pardo.
Au loin venait un homme monté sur un âne brun.
Llevaba en la cabeza una cosa que brillaba como el oro.
Sur la tête il portait une chose qui brillait comme de l’or.
«Sancho, ese hombre trae el yelmo de Mambrino», dijo el caballero.
« Sancho, cet homme porte le heaume de Mambrin », dit le chevalier.
«Yo solo veo a un hombre con una cosa que relumbra.»
« Moi, je ne vois qu’un homme avec quelque chose qui reluit. »
«Apártate y déjame solo con él. Ganaré ese yelmo para mí.»
« Écarte-toi et laisse-le-moi. Je gagnerai ce heaume pour moi. »
La verdad era mucho más sencilla y mucho más pobre.
La vérité était bien plus simple et bien plus pauvre.
Aquel hombre era el barbero de un pueblo cercano.
Cet homme était le barbier d’un village voisin.
Iba a sangrar a un enfermo y a afeitar a otro.
Il allait saigner un malade et en raser un autre.
Llevaba una bacía de latón para el agua y el jabón.
Il portait un plat à barbe en laiton pour l’eau et le savon.
Empezó a llover y no quería estropear su sombrero nuevo.
Il se mit à pleuvoir et il ne voulait pas abîmer son chapeau neuf.
Por eso se puso la bacía encima de la cabeza.
C’est pour cela qu’il se posa le plat à barbe sur la tête.
La bacía estaba limpia y relumbraba desde media legua.
Le plat était propre et il reluisait à une demi-lieue.
Don Quijote corrió hacia él con la lanza baja.
Don Quichotte fonça sur lui, la lance baissée.
«Defiéndete o dame por tu voluntad lo que es mío.»
« Défends-toi, ou donne-moi de ton plein gré ce qui est à moi. »
El barbero se tiró del asno y corrió por el campo.
Le barbier se jeta à bas de son âne et courut à travers champs.
Dejó la bacía en el suelo y no volvió por ella.
Il laissa le plat par terre et ne revint pas le chercher.
Don Quijote la cogió y se la puso en la cabeza.
Don Quichotte le ramassa et se le mit sur la tête.
Le daba vueltas y buscaba el encaje, pero no lo encontraba.
Il le tournait et le retournait en cherchant l’emboîtement, mais il ne le trouvait pas.
«A este yelmo le falta la mitad», dijo muy convencido.
« Il manque la moitié à ce heaume », dit-il, tout à fait convaincu.
Sancho oyó aquello y se mordió los labios para no reír.
Sancho entendit cela et se mordit les lèvres pour ne pas rire.
«Para mí, esto es una bacía de barbero», pensó el escudero.
« Pour moi, c’est un plat à barbe de barbier », pensa l’écuyer.
«Para mi amo, es un yelmo de oro purísimo.»
« Pour mon maître, c’est un heaume d’or très pur. »
«La llevaré así por ahora. Sirve para defenderme de una pedrada.»
« Je le porterai ainsi pour l’instant. Il fera l’affaire pour me défendre d’un coup de pierre. »
Los dos siguieron por el camino, contentos por razones distintas.
Tous deux continuèrent par le chemin, contents pour des raisons différentes.
Vocabulaire
Le barbier et son métier
- el barbero
- le barbier
- la bacía
- le plat à barbe
- afeitar
- raser quelqu’un
- sangrar
- saigner quelqu’un
- la barba
- la barbe
- el enfermo
- le malade, le patient
- el jabón
- le savon
Ce que voit don Quichotte
- el yelmo
- le heaume
- el oro
- l’or
- el latón
- le laiton
- relumbrar
- reluire
- la lanza
- la lance
- la pedrada
- le coup de pierre
Tournures figées avec por et para
- por eso
- c’est pourquoi, voilà pourquoi
- por la mañana
- le matin
- por ahora
- pour l’instant
- por fin
- enfin
- para mí
- à mon avis, pour moi
- para siempre
- pour toujours
- para qué
- pour quoi faire
Por et para
El barbero corrió por el campo.
Sirve para defenderme de una pedrada.
Para mí, esto es una bacía de barbero.
Cette leçon est le cauchemar du lecteur anglais, qui n’a qu’un for à mettre partout. Toi, tu arrives avec deux prépositions, et elles se partagent le travail presque comme les deux espagnoles : para regarde devant, vers le but, comme ton pour ; por regarde derrière et de côté, vers la cause et le chemin, comme ton par. Sur les deux tiers des phrases, ton réflexe suffit. Toute la leçon porte sur le tiers restant, c’est-à-dire sur les endroits où ton pour se traduit par por.
Là où tu n’as rien à apprendre : para, c’est ton pour
| emploi | espagnol | chez toi |
|---|---|---|
| but | Sirve para defenderme. | Ça sert à me défendre, c’est pour me défendre. |
| destinataire | Ganaré ese yelmo para mí. | Je gagnerai ce heaume pour moi. |
| destination | Salimos para el Toboso. | Nous partons pour le Toboso. |
| échéance | Estará listo para el domingo. | Ce sera prêt pour dimanche. |
| avis | Para mí, es una bacía. | Pour moi, c’est un plat à barbe. |
Cinq emplois, cinq pour. Retiens la question qui va avec : où est-ce que ça va ?
Là où tu n’as presque rien à apprendre : por, c’est ton par
| emploi | espagnol | chez toi |
|---|---|---|
| cause | No entró por vergüenza. | Il n’est pas entré par honte. |
| chemin parcouru | Corrió por el campo. | Il courut par les champs, à travers champs. |
| moyen | Lo supimos por un arriero. | Nous l’avons su par un muletier. |
| agent du passif | La bacía fue ganada por don Quijote. | Le plat fut gagné par don Quichotte. |
| répartition | dos veces por semana | deux fois par semaine |
Chaque fois que tu dirais par, dis por et tu tomberas juste. La question qui va avec : d’où est-ce que ça vient, ou par où est-ce que ça passe ?
Les six endroits où ton pour devient por
Voilà la leçon. Ce sont six emplois où le français dit pour et où l’espagnol, lui, part du côté de la cause.
| chez toi | espagnol | pourquoi |
|---|---|---|
| Merci pour le heaume. | Gracias por el yelmo. | On remercie toujours d’une cause |
| Je te donne l’âne pour ton plat. | Te doy el asno por tu bacía. | Échange et prix |
| Je l’ai acheté pour quatre réaux. | Lo compré por cuatro reales. | Échange et prix |
| Condamné pour vol. | Condenado por robo. | Ton pour de cause, qui est un por |
| Il est parti pour trois jours. | Se fue por tres días. | Durée |
| Il le prend pour un chevalier. | Lo toma por caballero. | Prendre pour, passer pour |
| Il a parlé pour son maître. | Habló por su amo. | Au nom de, à la place de |
Un septième cas n’est pas un piège mais une nouveauté : por plus un nom veut dire aller chercher. No volvió por ella, il n’est pas revenu la chercher. Ta langue rend cela par un verbe, l’espagnol par une préposition.
La paire qui décide de tout
Mets les deux avec le même verbe. Ton pour dit les deux et ne tranche pas ; l’espagnol tranche toujours, et il tranche avant que tu ouvres la bouche.
| espagnol | ce que ça veut dire |
|---|---|
| Lo hago por ti. | Je le fais à cause de toi, pour l’amour de toi. |
| Lo hago para ti. | Je le fais pour te le donner. |
| Corrió por el miedo. | Il courut parce qu’il avait peur. |
| Corrió para salvarse. | Il courut afin de se sauver. |
Le raccourci qui ne rate presque jamais
Si un infinitif suit et que tu peux remplacer ton pour par afin de, c’est para. Se mordió los labios para no reír. La seule exception à connaître un jour est por plus infinitif au sens de ce qui reste à faire, la cama está por hacer, le lit est à faire, et tu peux la laisser pour plus tard.
Un détail qui te trahira à l’oral
Les moments de la journée prennent por en espagnol alors que ton français ne met rien du tout : tu dis le matin, le soir, et lui dit por la mañana, por la tarde, por la noche. La préposition n’a l’air de rien et son absence s’entend tout de suite.
Les tournures à apprendre en bloc
Les emplois les plus fréquents sont figés. Ne les analyse pas, apprends-les : por eso voilà pourquoi, por fin enfin, por ahora pour l’instant, por supuesto bien sûr, por favor, por ejemplo ; et de l’autre côté para siempre pour toujours, para qué pour quoi faire, para nada pas du tout.
Le barbier, qui était aussi le chirurgien
L’homme que don Quichotte charge n’est pas un coiffeur. En 1605, le barbier était le chirurgien du village, et il ne chômait pas. Il coupait les cheveux et rasait les barbes, oui, mais il arrachait aussi les dents, pansait les plaies, réduisait les petites fractures et, surtout, saignait les gens. La saignée était le traitement de presque tout, et elle se faisait avec une petite lame et un plat tenu sous le bras. Le médecin d’université savait le latin et la théorie et ne touchait presque jamais un malade. Le travail des mains, c’était le barbier.
Son plat, la bacía, était l’outil du métier et l’enseigne accrochée devant sa porte. C’est un large plat de laiton avec une encoche demi-circulaire taillée dans le bord, là où vient se caler la gorge du client. Le laiton tenu propre a la couleur de l’or en pleine lumière.
Retourne-le maintenant et pose-le sur une tête. L’encoche est devant. Ce que tu as sous les yeux ressemble étonnamment à la moitié basse d’un heaume, la pièce qui protège le menton, à qui manquerait le dessus. Don Quichotte n’a pas simplement la berlue, et c’est ce qui sépare cette aventure de celle des moulins. Il regarde l’objet, y voit un heaume dont la moitié a disparu, et raisonne jusqu’à une explication : un propriétaire ignorant aura fondu le haut pour en tirer l’or. Sa logique est parfaite. Seule la première prémisse est folle.
Cervantes a assez aimé l’objet pour le garder. Le plat voyage avec eux tout le reste de la première partie, et beaucoup plus tard, dans une auberge, toute une salle finit par se disputer pour savoir si c’est un plat à barbe ou un heaume, jusqu’à ce que Sancho forge le mot qui ne règle rien et dit tout : baciyelmo, le plat-heaume.
Cervantes dans le texte · «Dime, ¿no ves aquel caballero que hacia nosotros…»
Dime, ¿no ves aquel caballero que hacia nosotros viene, sobre un caballo rucio rodado, que trae puesto en la cabeza un yelmo de oro?
Tell me, do you not see that knight coming towards us, on a dapple grey horse, wearing a golden helmet on his head?
La phrase est une question, non une affirmation, et c’est là tout le métier. Don Quichotte n’annonce pas qu’un chevalier arrive : il demande à Sancho s’il le voit, ce qui invite le lecteur à regarder lui aussi. Sancho répond alors avec exactement la même scène, traduite en langue ordinaire : un homme sur un âne brun avec quelque chose de brillant sur la tête. Rien dans l’une des deux descriptions ne contredit l’autre. Seuls les mots changent. Rucio rodado est un terme technique, le gris pommelé, la robe chère d’un cheval de guerre, et l’asno pardo de Sancho est un âne brun tout simple comme le sien. Cervantes met les deux vocabulaires côte à côte et ne te dit jamais lequel préférer, et c’est pour cela que c’est ici, et non aux moulins, que les lecteurs s’aperçoivent d’ordinaire de ce que ce livre est vraiment en train de faire.