C1 · Deuxième partie, chapitre 53

Abrid camino : Sancho renonce à son île

Après une semaine de gouvernement, une fausse invasion et une raclée, Sancho selle son âne et s’en va. Ses adieux sont simples, équilibrés et pleins de proverbes, et ils finissent sur une phrase qu’il a déjà citée : nu je suis né, nu je me trouve. Cette unité porte sur la grammaire de la préférence, más quiero ... que, et sur un proverbe employé comme bilan comptable.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 53. Sans adaptation.

Abrid camino, señores míos, y dejadme volver a mi antigua libertad; dejadme que vaya a buscar la vida pasada, para que me resucite de esta muerte presente. Yo no nací para ser gobernador, ni para defender ínsulas ni ciudades de los enemigos que quisieren acometerlas. Mejor se me entiende a mí de arar y cavar, podar y ensarmentar las viñas, que de dar leyes ni de defender provincias ni reinos. Bien se está San Pedro en Roma: quiero decir, que bien se está cada uno usando el oficio para que fue nacido. Mejor me está a mí una hoz en la mano que un cetro de gobernador; más quiero hartarme de gazpachos que estar sujeto a la miseria de un médico impertinente que me mate de hambre; y más quiero recostarme a la sombra de una encina en el verano y arroparme con un zamarro de dos pelos en el invierno, en mi libertad, que acostarme con la sujeción del gobierno entre sábanas de holanda y vestirme de martas cebollinas. Vuestras mercedes se queden con Dios, y digan al duque mi señor que, desnudo nací, desnudo me hallo: ni pierdo ni gano; quiero decir, que sin blanca entré en este gobierno y sin ella salgo, bien al revés de como suelen salir los gobernadores de otras ínsulas.

Faites place, messieurs, et laissez-moi retourner à mon ancienne liberté. Laissez-moi aller chercher ma vie passée, pour qu’elle me ressuscite de cette mort présente. Je ne suis pas né pour être gouverneur, ni pour défendre des îles ou des villes contre les ennemis qui voudraient les attaquer. Je m’entends mieux à labourer et à bêcher, à tailler et à provigner la vigne, qu’à donner des lois ou à défendre des provinces ou des royaumes. Saint Pierre est bien à Rome, je veux dire que chacun est bien dans le métier pour lequel il est né. Une faucille dans la main me va mieux qu’un sceptre de gouverneur. J’aime mieux me gaver de gaspacho que d’être soumis à la misère d’un médecin impertinent qui me fait mourir de faim, et j’aime mieux m’allonger à l’ombre d’un chêne l’été et m’envelopper d’une peau de mouton épaisse l’hiver, libre, que de me coucher sous le joug du gouvernement entre des draps de Hollande et de m’habiller de martre. Que vos grâces restent avec Dieu, et dites au duc mon seigneur que nu je suis né, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne. Je veux dire que je suis entré dans ce gouvernement sans un sou et que j’en sors sans un sou, bien au rebours de la façon dont sortent d’habitude les gouverneurs d’autres îles.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Abridme paso, señores, y dejadme volver a mi antigua libertad. Dejadme ir a buscar mi vida de antes, para que me resucite de esta muerte de ahora. Yo no nací para ser gobernador, ni para defender islas ni ciudades de los enemigos que quieran atacarlas. Yo entiendo más de arar y cavar, de podar y plantar viñas, que de dar leyes o defender provincias y reinos. Bien está San Pedro en Roma, quiero decir, que cada uno está bien haciendo el oficio para el que nació. Me va mejor una hoz en la mano que un cetro de gobernador. Prefiero hartarme de gazpachos a estar sometido a la miseria de un médico impertinente que me mate de hambre, y prefiero tumbarme a la sombra de una encina en verano y taparme con una zamarra en invierno, siendo libre, a acostarme bajo el peso del gobierno entre sábanas de lino fino y vestirme de pieles de marta. Quédense con Dios, y díganle al duque mi señor que desnudo nací y desnudo me hallo: ni pierdo ni gano. Quiero decir que entré en este gobierno sin un céntimo y sin un céntimo salgo, todo lo contrario de como suelen salir los gobernadores de otras islas.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
Abrid caminoabridme pasoUn impératif pluriel de vos à toute la maisonnée.
que quisieren acometerlasque quieran atacarlasFutur du subjonctif pour un ennemi hypothétique.
Mejor se me entiende a mí deentiendo más deEntendérsele a uno de algo, s’y connaître en quelque chose. Une tournure impersonnelle avec la personne au datif.
ensarmentarplantar sarmientosProvigner la vigne, enterrer un sarment pour qu’il prenne racine. Un mot de vigneron.
Bien se está San Pedro en Romalo mismo hoyUn proverbe toujours en usage : laissez les choses à leur place.
el oficio para que fue nacidoel oficio para el que nacióPara que sans article, et fue nacido, un passif de nacer aujourd’hui impossible.
más quiero hartarme ... que estarprefiero hartarme ... a estarMás quiero ... que pour la préférence. Aujourd’hui prefiero ... a, ou antes ... que. Ton j’aime mieux fait le même chemin.
zamarro de dos peloszamarra gruesaUne veste en peau de mouton, ici bien épaisse.
sábanas de holandasábanas de lino finoLa Hollande, la toile de lin fine des Pays-Bas.
martas cebollinaspieles de martaLa martre zibeline, la fourrure la plus chère qui fût.
desnudo nací, desnudo me hallolo mismo hoyDu livre de Job, et Sancho l’a déjà dit. Ici, c’est vrai au pied de la lettre.

La syntaxe

Le discours est bâti sur des comparaisons de préférence, l’une après l’autre : mejor se me entiende a mí de ... que de, mejor me está ... que, más quiero ... que, más quiero ... que. Chaque paire oppose le village au palais, et chaque fois le village gagne. Puis Sancho glose ses propres proverbes avec quiero decir, deux fois, comme s’il se traduisait lui-même pour le duc, et la dernière glose est un bilan : sin blanca entré y sin ella salgo.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Le gouvernement était une farce montée par le duc et la duchesse pour rire de Sancho, et elle a mal tourné pour eux, parce que Sancho a bien gouverné. Il a jugé avec justice, n’a pris aucun pot-de-vin et repart sans rien, ce qui est tout le sens de sa dernière phrase : les autres gouverneurs repartent riches. La phrase de Job, desnudo nací, desnudo me hallo, est celle qu’il employait dans la première partie à propos des amours de son maître, et c’est maintenant un état exact de ses finances. C’est la seule sortie de charge du livre qu’on aurait envie d’imiter.

Là où le cours t’y prépare