Niveau B2 · Leçon 81
Sancho quitte le gouvernement
On le réveille en pleine nuit en criant qu’on attaque l’île, on le ficelle entre deux planches, et au matin il s’en va sans un réal.

Ce que tu sauras faire
- Parler d’un passé qui n’a pas eu lieu, avec ojalá et avec como si.
- Dire ce que tu as ressenti à propos de quelque chose de déjà arrivé.
- Reconnaître hubiera en dehors des phrases avec si.
Avant de lire
Surveille hubiera et hubiese quand ils ne suivent pas un si. Ils apparaissent après ojalá, après como si, et derrière les verbes de sentiment et de doute au passé. La forme est celle de la leçon précédente ; ce sont les emplois qui changent. Et c’est là que ton français va te lâcher : tu as bien un subjonctif, mais celui-là, celui du passé accompli, tu ne le fabriques plus. L’espagnol le fabrique tous les jours.L’histoire en espagnol facile
La séptima noche de su gobierno, Sancho dormía en la cama del gobernador de Barataria.
La septième nuit de son gouvernement, Sancho dormait dans le lit du gouverneur de Barataria.
No estaba harto de pan ni de vino, sino de juzgar y de hacer ordenanzas.
Il n’était rassasié ni de pain ni de vin, mais de juger et de faire des règlements.
De pronto lo despertaron campanas, gritos y trompetas, como si se hundiera la ínsula entera.
Soudain il fut réveillé par des cloches, des cris et des trompettes, comme si l’île entière était en train de sombrer.
Salió a la puerta del aposento y vio venir más de veinte personas con hachas encendidas.
Il sortit à la porte de sa chambre et vit venir plus de vingt personnes avec des torches allumées.
Traían las espadas desnudas y gritaban que habían entrado enemigos en la ínsula.
Elles portaient l’épée nue et criaient que des ennemis étaient entrés dans l’île.
Le dijeron que se armara y que saliera a la plaza a ser su capitán y su guía.
On lui dit de s’armer et de sortir sur la place pour être leur capitaine et leur guide.
Sancho contestó que él de armas no entendía nada y que aquello era cosa de su amo.
Sancho répondit qu’il n’entendait rien aux armes et que c’était là l’affaire de son maître.
Le trajeron dos paveses grandes y se los pusieron encima de la camisa, uno delante y otro detrás.
On lui apporta deux grands boucliers et on les lui posa par-dessus la chemise, un devant et un derrière.
Se los liaron con unas cuerdas tan apretadas que quedó emparedado entre las dos tablas.
On les lui ficela avec des cordes si serrées qu’il resta emmuré entre les deux planches.
Quedó derecho como un huso, sin poder doblar las rodillas ni dar un solo paso.
Il resta droit comme un fuseau, incapable de plier les genoux ni de faire un seul pas.
Le pusieron una lanza en las manos y le mandaron caminar delante de todos.
On lui mit une lance dans les mains et on lui ordonna de marcher devant tout le monde.
Quiso andar y se cayó al suelo de un golpe tan grande que se creyó hecho pedazos.
Il voulut avancer et tomba par terre avec un fracas tel qu’il se crut en morceaux.
Allí se quedó, boca abajo dentro de su caparazón, como un galápago entre sus conchas.
Il resta là, face contre terre dans sa carapace, comme une tortue entre ses écailles.
Apagaron las antorchas y volvieron a gritar más fuerte que antes.
On éteignit les torches et on se remit à crier plus fort qu’avant.
Corrían todos por encima de él en la oscuridad y le daban cuchilladas sobre las tablas.
Tous couraient par-dessus lui dans le noir et donnaient des coups d’épée sur les planches.
Uno se le subió encima un buen rato y desde allí, como desde una torre, mandaba los ejércitos.
Un homme lui monta dessus un bon moment et de là, comme du haut d’une tour, commandait les armées.
Gritaba que trincheraran las calles con colchones y que trajeran calderas de aceite ardiendo.
Il criait qu’on barricade les rues avec des matelas et qu’on apporte des chaudrons d’huile bouillante.
Sancho, debajo, sudaba y pedía a Dios que se acabase de perder aquella ínsula.
Sancho, dessous, suait et priait Dieu que cette île finisse une bonne fois par se perdre.
Duró aquello una hora larga, hasta que empezaron a gritar victoria y a llamarlo invencible.
Cela dura une bonne heure, jusqu’à ce qu’on se mette à crier victoire et à l’appeler invincible.
Lo desliaron, le dieron un trago de vino y él se desmayó del susto y del trabajo.
On le détacha, on lui donna une gorgée de vin, et il s’évanouit de frayeur et de fatigue.
A los burladores ya les pesaba que la burla hubiera salido tan pesada.
Les farceurs regrettaient déjà que la plaisanterie ait été si lourde.
Cuando volvió en sí preguntó qué hora era, y le dijeron que ya amanecía.
Quand il revint à lui, il demanda quelle heure il était, et on lui dit que le jour se levait.
Calló, y sin decir una palabra más empezó a vestirse muy despacio.
Il se tut, et sans un mot de plus se mit à s’habiller très lentement.
Fue derecho a la caballeriza, donde estaba el rucio, y lo abrazó y le besó la frente.
Il alla droit à l’écurie, où était son âne gris, et il l’embrassa et lui baisa le front.
Le habló como a un compañero, y le dijo que ojalá no hubiera dejado nunca los caminos.
Il lui parla comme à un compagnon, et lui dit qu’il aurait mieux valu ne jamais quitter les chemins.
Mientras habían andado juntos, su único cuidado había sido remendarle los aparejos.
Tant qu’ils avaient marché ensemble, son seul souci avait été de rapiécer le harnais de l’âne.
Desde que había subido a las torres de la ambición y de la soberbia, se le habían metido mil miserias en el alma.
Depuis qu’il était monté aux tours de l’ambition et de l’orgueil, mille misères lui étaient entrées dans l’âme.
Luego volvió a la sala y habló a todos los que lo habían servido aquella semana.
Puis il revint dans la salle et parla à tous ceux qui l’avaient servi cette semaine-là.
Les pidió que le abrieran camino y que lo dejaran volver a su antigua libertad.
Il leur demanda de lui ouvrir le passage et de le laisser retourner à son ancienne liberté.
Dijo que él no había nacido para gobernador ni para defender ínsulas de enemigos.
Il dit qu’il n’était né ni pour être gouverneur ni pour défendre des îles contre des ennemis.
Le pidieron que se quedara, y él contestó que se le daba mejor la hoz que el cetro.
On le pria de rester, et il répondit qu’il maniait mieux la faucille que le sceptre.
Prefería hartarse de gazpachos a estar sujeto a un médico impertinente que lo mataba de hambre.
Il aimait mieux se remplir de gaspacho que d’être à la merci d’un médecin qui le faisait mourir de faim.
El mayordomo le recordó que todo gobernador tiene que dar residencia antes de irse.
Le majordome lui rappela que tout gouverneur doit rendre ses comptes avant de partir.
Sancho respondió que saliendo desnudo, como salía, no hacía falta otra señal.
Sancho répondit qu’en sortant nu, comme il sortait, il n’y avait pas besoin d’autre preuve.
Salió de la ínsula como había entrado, sin blanca y sin haber tocado un solo cohecho.
Il quitta l’île comme il y était entré, sans un sou et sans avoir touché un seul pot-de-vin.
Si hubiera querido robar, habría podido hacerlo aquella semana sin que nadie lo notara.
S’il avait voulu voler, il aurait pu le faire cette semaine-là sans que personne s’en aperçoive.
Solo pidió un poco de cebada para el rucio y medio queso y medio pan para él.
Il demanda seulement un peu d’orge pour l’âne gris, et un demi-fromage et un demi-pain pour lui.
Se ató las alforjas y se fue por el camino, más ligero que un gobernador y mucho más contento.
Il attacha ses besaces et prit la route, plus léger qu’un gouverneur et beaucoup plus content.
Vocabulaire
La fausse attaque
- el pavés
- le grand bouclier de corps
- liar
- ficeler
- emparedado
- emmuré
- el huso
- le fuseau
- el caparazón
- la carapace
- el galápago
- la tortue
- la antorcha
- la torche
- la espada desnuda
- l’épée nue
Les adieux à l’âne gris
- la caballeriza
- l’écurie
- remendar
- raccommoder
- los aparejos
- le harnais
- la ambición
- l’ambition
- la soberbia
- l’orgueil
- la miseria
- la misère
- el compañero
- le compagnon
- la antigua libertad
- son ancienne liberté
Sortir les mains propres
- la hoz
- la faucille
- el cetro
- le sceptre
- el gazpacho
- le gaspacho
- la residencia
- la reddition de comptes de fin de charge
- el cohecho
- le pot-de-vin
- sin blanca
- sans un sou
- la cebada
- l’orge
- ligero
- léger
Hubiera en dehors des phrases avec si
Ojalá no hubiera dejado nunca los caminos.
Gritaban como si se hubiera hundido la ínsula entera.
Les pesaba que la burla hubiera salido tan pesada.
Tu as rencontré hubiera dans la moitié en si d’une condition impossible. Ce n’est qu’un de ses emplois, et probablement pas le plus fréquent. Son vrai métier, c’est d’être le plus-que-parfait du subjonctif : il apparaît partout où un subjonctif est exigé et où l’événement est déjà terminé.
| déclencheur | exemple | sens |
|---|---|---|
| ojalá | Ojalá no hubiera aceptado la ínsula. | si seulement je n’avais pas accepté, et j’ai accepté |
| como si | Gritaba como si lo hubieran herido. | comme si on l’avait blessé, et on ne l’avait pas blessé |
| sentiment, au passé | Le pesaba que hubieran hecho aquello. | il regrettait qu’ils aient fait cela |
| doute ou négation, au passé | No creía que hubiese robado nada. | il ne croyait pas qu’il ait rien volé |
| volonté, au passé | Quería que se hubiera ido antes. | il voulait qu’il soit parti plus tôt |
| superlatif suivi de que | La peor noche que hubiera pasado nunca. | la pire nuit qu’il ait jamais passée |
Le point qui va vraiment te coûter : la concordance des temps
Regarde la colonne du milieu et la colonne de droite des lignes « sentiment », « doute » et « volonté ». Tu as mis un subjonctif, comme l’espagnol : ta grammaire fonctionne. Mais tu as mis un passé du subjonctif, qu’ils aient fait, alors que le verbe principal était au passé. L’espagnol, lui, recule d’un cran : verbe principal au passé, subordonnée au plus-que-parfait du subjonctif. Ta langue a abandonné cette mécanique il y a un siècle, la sienne l’applique encore sans y penser.
| verbe principal | en espagnol |
|---|---|
| présent : Le pesa | que lo hayan hecho |
| passé : Le pesaba, le pesó | que lo hubieran hecho |
C’est mécanique et sans exception : si le verbe qui commande est au passé, ce qui suit est en -ra ou en -se. Prends l’habitude de regarder d’abord le premier verbe.
Como si : la règle est l’inverse exact de la tienne
Ton « comme si » n’accepte que l’indicatif : comme s’il avait été là. Como si n’accepte que le subjonctif en -ra ou en -se, jamais l’indicatif, jamais le subjonctif présent : como si fuera, como si tuviera, como si hubiera pasado. Et cela vaut même quand le verbe principal est au présent : habla como si hubiera estado allí, il parle comme s’il y avait été. Deux langues, deux règles absolues, opposées. Apprends celle-là par cœur, elle ne te pardonnera rien.
Ojalá et ses trois époques
| forme | exemple | ce que cela veut dire |
|---|---|---|
| ojalá + subjonctif présent | Ojalá venga. | pourvu qu’il vienne, c’est encore possible |
| ojalá + subjonctif imparfait | Ojalá viniera. | si seulement il venait, c’est peu probable |
| ojalá + hubiera + participe | Ojalá hubiera venido. | si seulement il était venu, il est trop tard |
Tu as deux mots là où l’espagnol n’en a qu’un, et ils ne se construisent pas pareil : « pourvu que » demande un subjonctif comme ojalá, « si seulement » demande un indicatif. Ojalá demande toujours le subjonctif, quelle que soit l’époque, et il ne prend jamais de que après lui. Le mot vient de l’arabe law šā llāh, s’il plaisait à Dieu, ce qui explique qu’il commande un subjonctif depuis le début.
Et le participe ne bouge pas
Derrière haber, le participe reste en -o quoi qu’il arrive : Ojalá no la hubiera aceptado. Ton accord avec le complément placé avant n’a pas d’équivalent là-bas.
La reddition de comptes et le gouverneur qui n’a pas volé
Le juicio de residencia n’a pas été inventé pour ce chapitre. C’était une institution réelle de l’empire espagnol : à la fin de sa charge, tout corregidor, gouverneur ou vice-roi devait rester sur place pendant qu’un juge entendait les plaintes déposées contre lui et vérifiait ses comptes. Toute l’administration américaine fonctionnait là-dessus. Quand le majordome arrête Sancho à la porte et lui réclame sa residencia, il applique donc une règle authentique, et la réponse de Sancho est un argument juridique plutôt qu’une plaisanterie. Partir sans rien, c’est déjà la vérification.
Cervantes connaissait ce monde-là par le mauvais côté. Il a passé des années à réquisitionner du blé et de l’huile, puis à collecter l’impôt en Andalousie, et il a été emprisonné au moins deux fois pour des comptes qui ne tombaient pas juste, une fois parce que le banquier qui détenait l’argent avait fait faillite. La phrase sur celui qui entre sans rien et sort sans rien vient d’un homme à qui l’on avait fait justifier chaque pièce.
Lis la fin lentement, parce que Cervantes a réglé l’ordre exprès. Sancho n’annonce pas d’abord sa démission pour aller ensuite dire adieu à l’âne. Il va d’abord à l’écurie, seul, et il parle à la bête avant de parler à un être humain. Le discours qu’il tient là est ce qu’il dit de plus solennel dans tout le livre, bâti sur l’opposition entre les chemins et les tours de l’ambition, et il est adressé à un âne. Personne dans la maison n’a été jugé digne de l’entendre.
Cervantes dans le texte · «digan al duque mi señor que, desnudo nací…»
digan al duque mi señor que, desnudo nací, desnudo me hallo: ni pierdo ni gano; quiero decir, que sin blanca entré en este gobierno y sin ella salgo
tell my lord the duke that naked I was born and naked I find myself, I neither lose nor gain, by which I mean that I came into this governorship without a penny and without one I leave it
Sancho cite un proverbe puis, dans le même souffle, l’explique, ce qu’il ne fait presque jamais. Desnudo nací, desnudo me hallo est une formule qui remonte au livre de Job et qui servait en espagnol à hausser les épaules devant une perte ; tu as la même chez toi, « je suis né nu, je mourrai nu ». Puis vient quiero decir, et la seconde moitié convertit l’image en comptabilité : rien n’est entré, rien n’est sorti. Il tient les deux registres à la fois, le dicton du paysan et la déclaration d’un homme qui dépose ses livres. Le mot qui porte tout le poids est blanca, la plus petite pièce alors en circulation, si peu de chose que estar sin blanca survit aujourd’hui sans que personne se rappelle la monnaie, exactement comme ton « sans un rond ». Et l’affirmation est sérieuse pour l’époque. Un gouverneur qui sortait de charge sans être plus riche qu’en y entrant était assez rare pour qu’on en fasse état, et c’est précisément pour cela que Cervantes lui fait demander qu’on rapporte le message au duc.