Niveau B1 · Leçon 43

La princesse Micomicona

Le curé et le barbier montent dans la Sierra Morena chercher don Quichotte et tombent sur Dorotea. Elle propose de jouer la princesse, et c’est ainsi que commencent le bloc B1 et le subjonctif.

Gravure de Gustave Doré : un vieux gentilhomme dans son cabinet, l’épée levée, entouré de visions fantastiques de chevaliers et de monstres sortis de ses livres de chevalerie.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Compte les fois où le petit mot que revient dans cette histoire. Presque chaque fois, il y a deux personnes différentes : l’une veut quelque chose, une autre doit le faire. Tu connais parfaitement cette construction, tu la fais tous les jours en français. Regarde seulement la forme que prend le verbe après ce que : elle est nouvelle dans ce cours, et c’est ce que le B1 avait gardé pour toi.

L’histoire en espagnol facile

Don Quijote llevaba semanas en Sierra Morena, medio desnudo entre las rocas, porque hacía penitencia por amor a Dulcinea.

Don Quichotte passait des semaines dans la Sierra Morena, à demi nu au milieu des rochers, parce qu’il faisait pénitence par amour pour Dulcinée.

No quería marcharse de allí, aunque el cura y el barbero de su pueblo habían venido a buscarlo.

Il ne voulait pas quitter cet endroit, bien que le curé et le barbier de son village soient venus le chercher.

«Yo quiero que vuelva a casa», dijo el cura con paciencia, «pero no quiere que nadie le mande nada.»

« Moi, je veux qu’il rentre à la maison », dit le curé avec patience, « mais lui ne veut pas qu’on lui donne d’ordres. »

Don Quijote solo obedece las reglas de sus libros de caballerías.

Don Quichotte n’obéit qu’aux règles de ses romans de chevalerie.

En aquellos días encontraron en el monte a una muchacha muy hermosa.

Ces jours-là, ils trouvèrent dans la montagne une jeune fille très belle.

Iba vestida de hombre y lloraba sentada junto a un arroyo.

Elle était habillée en homme et pleurait, assise au bord d’un ruisseau.

Se llamaba Dorotea y también huía, porque un noble le había prometido matrimonio y luego se había marchado.

Elle s’appelait Dorotea et fuyait elle aussi, parce qu’un noble lui avait promis le mariage puis s’en était allé.

Dorotea escuchó el plan del cura y sonrió despacio.

Dorotea écouta le plan du curé et sourit lentement.

Era joven, pero había leído muchos libros de caballerías y sabía cómo hablan las princesas.

Elle était jeune, mais elle avait lu quantité de romans de chevalerie et savait comment parlent les princesses.

«Deje usted que lo haga yo», dijo la muchacha, «porque esto lo he leído muchas veces.»

« Laissez-moi faire », dit la jeune fille, « car cette scène-là, je l’ai lue bien des fois. »

«Quiero que me busquen un vestido rico y una mula, y seré una princesa perdida que viene de lejos.»

« Je veux que vous me trouviez une robe riche et une mule, et je serai une princesse égarée venue de loin. »

Así nació la princesa Micomicona, señora del reino de Micomicón.

Ainsi naquit la princesse Micomicona, dame du royaume de Micomicón.

Su reino estaba en Guinea, muy al sur, según ella.

Son royaume se trouvait en Guinée, très au sud, à l’en croire.

Un gigante espantoso se lo había quitado hacía mucho tiempo.

Un géant épouvantable le lui avait pris il y avait bien longtemps.

Solo un caballero andante podía devolvérselo, y por eso ella venía a buscarlo.

Seul un chevalier errant pouvait le lui rendre, et c’est pour cela qu’elle venait en chercher un.

El barbero se puso una barba postiza de cola de buey.

Le barbier se mit une fausse barbe faite d’une queue de bœuf.

Iba con ella como escudero y hablaba lo menos posible, porque en el pueblo conocían su voz.

Il l’accompagnait comme écuyer et parlait le moins possible, car au village on connaissait sa voix.

El cura los miraba y no sabía si reírse o santiguarse.

Le curé les regardait et ne savait s’il devait rire ou se signer.

Todo el engaño dependía de un vestido y de dos disfraces.

Toute la ruse tenait à une robe et à deux déguisements.

«Espero que salga bien», dijo el cura en voz baja, «y ojalá no se le ocurra pedir más pruebas.»

« J’espère que ça marchera », dit le curé à voix basse, « et pourvu qu’il ne lui prenne pas l’idée de demander d’autres preuves. »

Dorotea fingía tan bien que hasta el barbero la creía.

Dorotea feignait si bien que le barbier lui-même la croyait.

Nadie sabía todavía cómo iba a terminar aquella comedia.

Personne ne savait encore comment finirait cette comédie.

Sancho no estaba allí, porque había bajado al pueblo con la carta.

Sancho n’était pas là, car il était descendu au village avec la lettre.

Volvería pronto y se encontraría con una princesa nueva.

Il reviendrait bientôt et se retrouverait devant une princesse toute neuve.

El cura tenía miedo de que su amigo lo reconociera, así que decidió quedarse detrás, callado y bien tapado.

Le curé craignait que son ami ne le reconnaisse, aussi décida-t-il de rester en arrière, muet et bien emmitouflé.

Vocabulaire

La ruse et le déguisement

el engaño
la ruse, la tromperie
el disfraz
le déguisement
disfrazarse
se déguiser en
fingir
feindre, faire semblant
la barba postiza
la fausse barbe
la comedia
la comédie, la mise en scène
la prueba
la preuve

Le monde des romans de chevalerie

el reino
le royaume
la princesa
la princesse
el gigante
le géant
el caballero andante
le chevalier errant
la doncella
la demoiselle
la promesa
la promesse
espantoso
épouvantable

Vouloir, espérer, souhaiter

querer que
vouloir que
esperar que
espérer que
desear que
souhaiter que
preferir que
préférer que
ojalá
pourvu que, si seulement
necesitar que
avoir besoin que
el deseo
le souhait, le désir

Le subjonctif présent : la forme, et le souhait

Yo quiero que vuelva a casa.

Quiero que me busquen un vestido rico y una mula.

Espero que salga bien.

Voici la porte du B1, et voici la bonne nouvelle : elle est déjà ouverte chez toi. Tout ce que tu as appris jusqu’ici était de l’indicatif, le mode qui rapporte ce qui est. Le subjonctif est celui qui dit ce que quelqu’un voudrait qui soit, et l’espagnol interdit de dire la seconde chose avec la machinerie de la première. Exactement comme le français. Tu dis « je veux qu’il rentre », et tu n’as jamais dit « je veux qu’il rentrera ». Le mode, tu l’as. Ce qui change tient en trois points : la recette pour fabriquer la forme, le fait qu’elle s’entend toujours, et un déclencheur qui a changé de camp.

1. La forme de la phrase : rien à apprendre

Quiero que vuelva a casa. Deux personnes : moi qui veux, lui qui rentre, et que entre les deux. Si les deux moitiés ont le même sujet, il n’y a ni que ni subjonctif, mais un infinitif. C’est ta règle mot pour mot.

même personnedeux personneschez toi
Quiero volver a casa.Quiero que vuelva a casa.je veux rentrer / je veux qu’il rentre
Espero salir pronto.Espero que salga pronto.j’espère partir / j’espère que…
Prefiero hablar yo.Prefiero que hables tú.je préfère parler / je préfère que tu parles

2. La recette, et elle n’est pas la tienne

Toi, tu fabriques ton subjonctif à partir de la troisième personne du pluriel : ils parlent donne que je parle. L’espagnol part d’ailleurs : de la forme yo du présent. On coupe le o final et on ajoute les terminaisons de l’autre famille. Un verbe en -ar prend des terminaisons en -e, un verbe en -er ou -ir prend des terminaisons en -a. On appelle cela changer de camp, et c’est tout le mécanisme.

hablar (hablo)comer (como)vivir (vivo)
yohablecomaviva
hablescomasvivas
él, ella, ustedhablecomaviva
nosotroshablemoscomamosvivamos
vosotroshabléiscomáisviváis
ellos, ustedeshablencomanvivan

Et voici la différence la plus utile de toute la leçon. Chez toi, le subjonctif est le plus souvent muet : que je parle se prononce comme je parle, que tu manges comme tu manges. Tu ne l’entends que sur une poignée de verbes, sois, aie, fasse, puisse. En espagnol il se voit et s’entend à chaque fois, sur tous les verbes, sans exception : habla devient hable, come devient coma. Le mode que tu emploies sans y penser depuis l’enfance devient tout à coup visible. C’est un avantage énorme, à condition d’accepter de le fabriquer à voix haute au lieu de le laisser passer.

3. Les irréguliers, moins nombreux qu’il n’y paraît

Comme la forme sort du yo du présent, tout verbe dont le yo est bizarre transmet sa bizarrerie telle quelle, et tu récupères la série entière sans rien apprendre de neuf.

infinitifyo, présentsubjonctif présent
tenertengotenga, tengas, tenga, tengamos, tengáis, tengan
decirdigodiga, digas, diga, digamos, digáis, digan
hacerhagohaga, hagas, haga, hagamos, hagáis, hagan
salirsalgosalga, salgas, salga, salgamos, salgáis, salgan
venirvengovenga, vengas, venga, vengamos, vengáis, vengan
conocerconozcoconozca, conozcas, conozca, conozcamos, conozcáis, conozcan

Les verbes qui se cassent au milieu continuent de se casser : querer donne quiera, poder donne pueda, volver donne vuelva. Et comme au présent, les formes nosotros et vosotros se remettent à plat, queramos, podamos, volvamos. Tu connais ce comportement : c’est le tien, que je veuille mais que nous voulions, que je puisse mais que nous puissions. Les changements d’orthographe sont pour l’oreille et non pour la grammaire, comme ton nous mangeons et ton nous commençons : buscar donne busque pour garder le son dur, llegar donne llegue, empezar donne empiece.

Six verbes sont à apprendre par cœur, et ce sont les six dont tu te serviras le plus : ser donne sea, ir donne vaya, haber donne haya, saber donne sepa, dar donne avec un accent pour le distinguer de la préposition, et estar donne esté. Six, exactement comme chez toi.

4. Ce qui le déclenche ici, et le piège

Les verbes de volonté et d’espoir, et rien d’autre pour l’instant. Querer que, desear que, preferir que, necesitar que : ceux-là fonctionnent comme les tiens, et tu peux te fier à ton oreille.

Un seul change de camp, et il faut le retenir tout de suite parce qu’il est très fréquent : esperar que. Ton « j’espère que » est suivi de l’indicatif, « j’espère qu’il va bien », « j’espère que ça marchera ». L’espagnol met le subjonctif : espero que esté bien, espero que salga bien. C’est la seule chose de cette page que ta langue t’apprend à faire de travers.

Reste un mot qui n’a besoin d’aucun verbe devant lui : ojalá. Il est venu de l’arabe, où il voulait dire si Dieu le veut, et il fonctionne aujourd’hui comme un souhait nu suivi directement du subjonctif. Ojalá salga bien. Ojalá vuelva pronto. C’est ton pourvu que en un seul mot, et sans le que, même si l’on peut en ajouter un.

Enfin, tu as déjà croisé cette forme sans qu’on te le dise. Tu te souviens de espero que estés bien, la phrase que la leçon 41 t’a interdite en te disant que tu n’étais pas prêt ? Tu l’es. C’est pour cela qu’elle avait été mise de côté.

Un royaume qui n’existe pas, et un nom qui l’avoue

Le nom est la plaisanterie, et Cervantes la place dès la première ligne du plan pour que le lecteur soit dans la confidence depuis le début. Mico est un petit singe. Répète-le, habille-le en nom de pays, et tu obtiens Micomicón, le royaume des petits singes, dont la dame ne peut donc être que la princesse Micomicona. Tous les lecteurs de 1605 l’entendaient aussitôt. Don Quichotte, qui a lu mille royaumes aux noms bâtis exactement de la même façon, n’y entend qu’une géographie parfaitement ordinaire.

La scène que joue Dorotea n’est pas improvisée non plus. La princesse errante qui arrive d’un pays lointain, s’agenouille devant un chevalier et le supplie d’anéantir un géant est l’un des morceaux obligés des romans de chevalerie, aussi reconnaissable pour ce public qu’une scène de tribunal l’est pour nous. Ce qui fait de l’épisode plus qu’une farce, c’est l’identité de celle qui la joue. Dorotea n’est pas une simple paysanne dont des hommes habiles se serviraient. C’est une lectrice. Elle a lu les mêmes livres que don Quichotte, et en une page elle a pris le contrôle du plan inventé par le curé, l’a amélioré et s’est distribué le premier rôle. Les hommes deviennent ses comparses, le barbier hérite d’une queue de bœuf collée au menton, et le curé reste sur le côté sans savoir s’il doit rire ou se signer.

Son déguisement a une seconde épaisseur, avec sa propre histoire. Quand ils la trouvent, elle est habillée en homme, et la femme en habit masculin était l’un des ressorts les plus populaires du théâtre du Siècle d’or espagnol, si populaire que des moralistes firent campagne pendant des années pour le faire interdire de la scène. Le public en raffolait. Cervantes l’emploie puis le replie sur lui-même : une femme déguisée en homme est redéguisée en princesse afin de piéger un homme qui s’est déguisé en chevalier.

Et il reste une dernière ironie à garder en tête. Le curé est celui-là même qui, à la leçon 18, avait passé en revue la bibliothèque de don Quichotte et brûlé les romans de chevalerie dans la cour, persuadé qu’ils avaient rendu son ami fou. Son remède, maintenant, consiste à en construire un. Il monte un roman de chevalerie autour d’un homme vivant, dans l’espoir de le ramener chez lui par l’intérieur. D’ici à la fin de la première partie, plus personne dans ce livre ne sait de quel côté de l’histoire il se tient.

Cervantes dans le texte · «la princesa Micomicona, porque…»

la princesa Micomicona, porque, llamándose su reino Micomicón, claro está que ella se ha de llamar así

the Princess Micomicona, because, her kingdom being called Micomicón, it is clear that she must be called that.

C’est le curé qui invente un nom royal en direct, puis le justifie par un raisonnement si bien rangé que personne ne remarque qu’il tourne en rond. Son royaume s’appelle Micomicón, donc elle doit s’appeler Micomicona. La logique est impeccable et ne repose sur rien, ce qui décrit assez bien le plan tout entier. Grammaticalement, c’est une bonne marche où poser le pied juste avant l’arrivée du subjonctif. La phrase tient sur une subordonnée de cause, llamándose su reino Micomicón, un gérondif qui fait le travail de ton « son royaume s’appelant » ou d’un « puisque son royaume s’appelle ». Et tous les verbes y sont à l’indicatif, parce que le curé ne souhaite rien : il informe, même si l’information est de son invention et date de trente secondes. Compare avec les phrases de l’histoire, où quelqu’un veut quelque chose et où le verbe change de forme. C’est exactement le partage que tu fais chez toi entre « puisque son royaume s’appelle » et « je veux qu’il s’appelle ». Remarque aussi se ha de llamar, une vieille manière de dire tiene que llamarse, encore vivante dans l’espagnol soutenu et très fréquente chez Cervantes. Et remarque enfin que Cervantes n’explique pas une seule fois la plaisanterie sur mico. Il te fait confiance pour l’entendre.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.