Niveau B1 · Leçon 44

Le don que demande la princesse

Dorotea s’agenouille devant don Quichotte et lui demande un don sans dire lequel. Avec cette promesse, le chevalier ne peut plus s’arrêter en chemin, et le chemin passe par son village.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte s’éloigne de sa maison, lance et bouclier à la main, tandis que deux femmes courent derrière lui, des chèvres paissant dans la cour et le portail d’une ferme au fond.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Dans la leçon précédente, on désirait. Ici presque personne ne se contente de désirer : on demande, on supplie, on ordonne, on interdit, et chacun de ces verbes est une main posée sur quelqu’un d’autre. La forme du verbe est exactement celle de la leçon 43. Ce qui change, c’est la raison de sa présence, et surtout le fait que ta langue, elle, va prendre un autre chemin : là où l’espagnol conjugue, toi tu diras « je lui demande de parler ». Repère chaque que de l’histoire et traduis-le dans ta tête : tu verras le de arriver tout seul.

L’histoire en espagnol facile

Dorotea, vestida de princesa, llegó al lugar donde estaba don Quijote.

Dorotea, habillée en princesse, arriva à l’endroit où se tenait don Quichotte.

El vestido era rico y la mula caminaba muy despacio, como en los libros.

La robe était riche et la mule avançait très lentement, exactement comme dans les livres.

Antes de decir una palabra, se bajó de la mula y se arrodilló.

Avant de dire un mot, elle descendit de la mule et s’agenouilla.

«No me levantaré de aquí hasta que vuestra grandeza me prometa un don», dijo con voz firme y clara.

« Je ne me relèverai pas d’ici avant que votre grandeur me promette un don », dit-elle d’une voix ferme et claire.

Don Quijote la mandó levantarse enseguida, muy alarmado, porque ninguna doncella debía estar de rodillas ante un caballero andante.

Don Quichotte lui ordonna de se relever aussitôt, fort alarmé, car aucune demoiselle ne devait rester à genoux devant un chevalier errant.

«Le pido que hable sin miedo y sin prisa», dijo él.

« Je vous demande de parler sans crainte et sans hâte », dit-il.

«Y le ruego que me pida todo lo que necesite.»

« Et je vous prie de me demander tout ce dont vous avez besoin. »

Entonces Dorotea contó su historia con muchos detalles inventados, y todos la escucharon en silencio.

Alors Dorotea raconta son histoire avec quantité de détails inventés, et tous l’écoutèrent en silence.

Un gigante llamado Pandafilando de la Fosca Vista le había quitado el reino.

Un géant nommé Pandafilando à la Vue Louche lui avait pris son royaume.

«Pido que un caballero venga conmigo y lo mate», dijo.

« Je demande qu’un chevalier vienne avec moi et le tue », dit-elle.

«Solo le pido una cosa más», añadió la princesa.

« Je ne vous demande qu’une chose de plus », ajouta la princesse.

«Le pido que no se meta en ninguna otra aventura hasta llegar a mi reino.»

« Je vous demande de ne vous lancer dans aucune autre aventure avant d’arriver à mon royaume. »

Era lo que el cura le había mandado decir, porque con esa promesa don Quijote no podría detenerse.

C’était ce que le curé lui avait dit de dire, car avec cette promesse don Quichotte ne pourrait plus s’arrêter.

Y el camino, casualmente, pasaba por su propio pueblo.

Et le chemin, comme par hasard, passait par son propre village.

El caballero aceptó la petición muy serio y sin dudar nada.

Le chevalier accepta la requête, très grave et sans hésiter un instant.

«Sancho, te ordeno que prepares a Rocinante ahora mismo y te pido que limpies la armadura antes de salir.»

« Sancho, je t’ordonne de préparer Rossinante à l’instant même, et je te demande de nettoyer l’armure avant notre départ. »

Sancho estaba encantado con aquella princesa y con su vestido.

Sancho était enchanté de cette princesse et de sa robe.

Si su amo mataba al gigante, se casaría con ella.

Si son maître tuait le géant, il l’épouserait.

Y entonces él sería gobernador de una provincia entera.

Et alors lui-même serait gouverneur d’une province entière.

El barbero, detrás, se tocaba la barba, porque tenía miedo de perder la cola de buey delante de todos.

Le barbier, derrière, n’arrêtait pas de toucher sa barbe, car il avait peur de perdre la queue de bœuf devant tout le monde.

«No mires a Sancho», le susurró el cura, «y te ruego que aguantes la risa hasta la venta.»

« Ne regarde pas Sancho », lui chuchota le curé, « et je te prie de retenir ton rire jusqu’à l’auberge. »

Nadie le preguntó a Dorotea dónde estaba Micomicón, porque el reino ya existía en la cabeza del caballero.

Personne ne demanda à Dorotea où se trouvait au juste Micomicón, car le royaume existait déjà dans la tête du chevalier.

La penitencia había terminado y el disfraz empezaba a funcionar.

La pénitence était finie et le déguisement commençait à faire son effet.

Vocabulaire

Demander et commander

pedir que
demander que
rogar que
supplier que, prier de
ordenar que
ordonner que
mandar que
commander que
aconsejar que
conseiller que
prohibir que
interdire que
permitir que
permettre que
exigir que
exiger que

La scène de la requête

el don
le don, la faveur
la petición
la demande, la requête
arrodillarse
s’agenouiller
de rodillas
à genoux
la grandeza
la grandeur
la doncella
la demoiselle
el gigante espantoso
le géant épouvantable

Ce qu’espère Sancho

el gobernador
le gouverneur
la provincia
la province
la ínsula
l’île
casarse con
épouser, se marier avec
el premio
la récompense
detenerse
s’arrêter
la prisa
la hâte

Demander, supplier, ordonner : le subjonctif d’influence

Le pido que hable sin miedo y sin prisa.

Te ordeno que prepares a Rocinante ahora mismo.

Te ruego que aguantes la risa hasta llegar a la venta.

À la leçon 43, le subjonctif apparaissait parce que quelqu’un désirait. Ici il apparaît parce que quelqu’un pèse sur quelqu’un d’autre. Les grammairiens appellent cela le subjonctif d’influence, et il couvre tout, de la supplication chuchotée à l’ordre sec. La machine est celle de la leçon 43. Ce qui est neuf, c’est le nombre de verbes qui la déclenchent, et surtout le fait que ta langue, cette fois, change de voie.

1. Les verbes d’influence, et ce que tu en fais chez toi

espagnolexemple de la leçonta tournure
pedir queLe pido que hable sin miedo.je lui demande de parler
rogar queTe ruego que aguantes la risa.je te prie de retenir
ordenar queTe ordeno que prepares a Rocinante.je t’ordonne de préparer
mandar queEl cura manda que salgamos ya.le curé ordonne que nous partions
aconsejar queLe aconsejo que no mire a Sancho.je lui conseille de ne pas regarder
recomendar queLe recomiendo que descanse.je lui recommande de se reposer
prohibir queLe prohíbo que entre aquí.je lui interdis d’entrer
permitir queNo permito que nadie se ría.je ne permets à personne de rire
exigir queExijo que me devuelvan mi reino.j’exige qu’on me rende mon royaume
hacer queEl miedo hace que hable despacio.la peur le fait parler lentement

2. Le vrai écart : ton « de » suivi d’un infinitif

Regarde la colonne de droite. Dès qu’un complément d’objet indirect apparaît, ta langue abandonne la subordonnée et passe à de plus infinitif. Tu dis « je te demande de parler » et non « je demande que tu parles », alors que la seconde phrase est pourtant correcte chez toi. C’est une habitude, pas une règle, et c’est justement pour cela qu’elle est dangereuse : tu ne la sens pas.

L’espagnol ne l’accepte pas ici, et la raison mérite d’être sue. Dans la phrase espagnole, la deuxième personne n’est pas l’objet de ta demande, elle est le sujet de son propre verbe, donc le verbe se conjugue pour elle. Ton infinitif se déplie en trois morceaux : que, un sujet si tu en as besoin, et un verbe conjugué au subjonctif. Prends l’habitude de te poser la question à voix haute avant de parler : qui fait le deuxième verbe ? Si ce n’est pas toi, l’infinitif est interdit.

chez toien espagnol
je te demande de parlerTe pido que hables.
je te prie d’attendreTe ruego que esperes.
je lui conseille de se reposerLe aconsejo que descanse.

3. Decir a deux visages, et toi aussi

Voici la partie qui ne te coûtera rien. Decir que peut rapporter un fait ou donner un ordre, et l’espagnol les sépare par le seul mode du verbe. Tu fais exactement la même chose : « il dit qu’il vient » est une nouvelle, « dis-lui qu’il vienne » est un ordre. Le mécanisme est identique, mot pour mot, mode pour mode.

ce qu’il faitmodeexemplechez toi
informeindicatifDice que el gigante vive en Micomicón.il dit que le géant vit à Micomicón
commandesubjonctifDice que vayas a Micomicón.il dit que tu ailles à Micomicón
informeindicatifEl cura dice que Dorotea es princesa.le curé dit que Dorotea est princesse
commandesubjonctifEl cura dice que Dorotea sea princesa.le curé dit que Dorotea soit la princesse

Le même partage vaut pour insistir en que et escribir que. Attention tout de même à la préposition : ton « j’insiste pour que » devient insisto en que, avec en et jamais para.

4. Cinq verbes t’autorisent l’infinitif, et ce sont les tiens

Mandar, dejar, permitir, prohibir et hacer tolèrent le raccourci, et Cervantes s’en sert dans cette scène même : Don Quijote la mandó levantarse au lieu de mandó que se levantara. Les deux sont corrects et le court est plus courant à l’oral. Reconnais la liste : c’est exactement ta série causative, faire, laisser, permettre, interdire, ordonner. Ton instinct a donc raison une fois sur cinq et tort les quatre autres.

avec queavec un infinitif
Mandó que se levantara.La mandó levantarse.
No permitió que entráramos.No nos permitió entrar.
Le prohibió que saliera.Le prohibió salir.

Le reste de la liste n’a aucun raccourci. Pedir, rogar, ordenar, aconsejar, exigir et querer exigent le que entier et le subjonctif dès qu’une deuxième personne agit.

5. Ton « demander » se coupe en deux

Un mot chez toi, deux verbes en espagnol, et ils ne se mélangent jamais. Pedir est demander quelque chose, réclamer, solliciter : il pousse quelqu’un et il appelle le subjonctif. Preguntar est poser une question : il ne pousse personne et il n’appelle jamais le subjonctif. « Je lui demande de venir » donne le pido que venga ; « je lui demande s’il vient » donne le pregunto si viene. Choisis le verbe avant de choisir le mode, et le mode suivra tout seul.

6. Même sujet, pas de que

La règle de la leçon 43 tient toujours et tiendra toujours, et c’est encore la tienne. Pido hablar con el caballero veut dire que c’est moi qui parlerai. Pido que hable el caballero veut dire que c’est lui. Un que et une voyelle décident qui ouvre la bouche.

Le don en blanc : promettre avant de savoir quoi

La scène repose sur un point d’étiquette chevaleresque qu’on appelle el don en blanco, la faveur en blanc. Une dame s’agenouille, refuse de se relever et demande au chevalier de lui accorder un don sans lui dire lequel. Il l’accorde. Ce n’est qu’ensuite qu’elle dit ce qu’elle veut, et par les règles de son monde il y est désormais tenu, quoi qu’il advienne. C’est un piège courtois, et il revient de roman en roman, ce qui explique précisément que Dorotea puisse le tendre sans répétition. Elle a lu le même rayon de livres que celui qui a rendu don Quichotte fou, et elle connaît l’étiquette mieux que le curé qui a inventé le plan.

Le géant est nommé avec le même soin. Pandafilando de la Fosca Vista, Pandafilando à la Vue Louche, est un nom monté avec la sonorité du genre : trop de syllabes, une épithète sur son strabisme, un parfum d’italien. Cervantes fait même expliquer par Dorotea que le géant louche, et qu’il le fait exprès pour effrayer les gens. Personne, à aucun moment, ne demande comment un royaume de Guinée se retrouve avec un géant au nom italien, parce que la seule personne en droit de le demander est ravie de tout l’arrangement.

La réaction de Sancho est la part qui deviendra le reste du livre. Il entend gouverneur et province, et il se met à calculer. Les lecteurs de 1605 ne trouvaient pas cela aussi absurde que cela nous paraît : l’Espagne distribuait des gouvernements à travers un empire, et un homme sans naissance qui s’attachait à la bonne expédition pouvait réellement revenir titré. Sancho ne rêve pas de magie. Il rêve d’une place dans l’administration coloniale. Six cents pages plus loin, Cervantes la lui donnera pour de bon, et la plaisanterie se découvrira une âme.

Cervantes dans le texte · «De aquí no me levantaré, ¡oh valeroso y esforzado…»

De aquí no me levantaré, ¡oh valeroso y esforzado caballero!, fasta que la vuestra bondad y cortesía me otorgue un don

I shall not rise from here, O valiant and mighty knight, until your goodness and courtesy grant me a favour.

Toute la formule du don en blanc en une phrase, et le point de grammaire servi sur un plateau. Le verbe otorgue est un subjonctif présent, et il est là pour la raison exacte qu’expose cette leçon : Dorotea n’informe de rien, elle pousse. Compare avec l’espagnol moderne que tu écris dans les exercices : seul le vocabulaire a changé, la forme n’a pas bougé en quatre cents ans. Remarque au passage que ta traduction spontanée, « je ne me relèverai pas avant que votre bonté m’accorde un don », met elle aussi un subjonctif au même endroit : sur ce point-là, ta langue et la sienne n’ont jamais divergé. Trois détails de langue ancienne méritent l’œil. Fasta est hasta dans l’orthographe volontairement archaïque des romans de chevalerie, gardant un f initial que l’espagnol avait déjà adouci en h muet, le même f que tu as croisé dans ferido pour herido, dans la lettre d’amour de la leçon 41. La vuestra bondad place un article devant un possessif, ce qui était normal alors et sonne aujourd’hui impossiblement vieux, comme ton ancien français disait « la vostre merci ». Et l’exclamation jetée au milieu de la phrase, oh valeroso y esforzado caballero, est de la pure rhétorique de roman. Dorotea ne parle pas comme une femme en détresse. Elle parle comme un livre, exprès, à un homme qui n’écoute que les livres.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.