Niveau B1 · Leçon 45

La nuit à l’auberge

Le groupe arrive à l’auberge même où Sancho a été berné dans une couverture. En bas on lit une nouvelle à voix haute et, en haut, dans une chambre pleine d’outres de vin, don Quichotte dort les yeux ouverts.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte étendu dans la poussière à côté de son cheval tombé, son armure, sa lance et son bouclier éparpillés autour de lui sur une colline déserte.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Cette leçon va te sembler facile, et elle l’est : tu dis déjà « je suis content qu’on ait un toit » avec un subjonctif, exactement là où l’espagnol en met un. Ne t’endors pas pour autant. Ce qui te guette n’est pas le mode, c’est ce qui l’entoure : une préposition que tu oublies dans alegrarse de que, un petit ne que tu vas vouloir glisser après temer que et qui, en espagnol, retourne la phrase, et un verbe d’espoir qui ne se comporte pas comme le tien.

L’histoire en espagnol facile

El grupo llegó a la venta al caer la tarde, la misma donde habían manteado a Sancho.

Le groupe arriva à l’auberge à la tombée du soir, celle-là même où l’on avait berné Sancho dans une couverture.

El pobre escudero la miró con muy poco cariño.

Le pauvre écuyer la regarda sans la moindre tendresse.

«Me alegro de que tengamos techo esta noche», dijo, «pero no me alegro nada de que sea este.»

« Je suis content que nous ayons un toit ce soir », dit-il, « mais je ne suis pas content du tout que ce soit celui-ci. »

El ventero, en cambio, estaba contentísimo aquella tarde.

L’aubergiste, lui, était ravi ce soir-là.

«Me encanta que lleguen viajeros con dinero», pensaba, y aquella tarde llegaban muchos con mulas y maletas.

« J’adore que des voyageurs avec de l’argent arrivent chez moi », pensait-il, et ce soir-là il en arrivait beaucoup, avec des mules et des sacs.

Don Quijote venía cansado del camino, así que pidió una cama y se retiró a un cuarto pequeño.

Don Quichotte revenait fatigué de la route, aussi demanda-t-il un lit et se retira-t-il dans une petite chambre.

Allí el ventero guardaba varios cueros de vino tinto.

C’était là que l’aubergiste gardait plusieurs outres de vin rouge.

«Siento que se acueste tan pronto», dijo el cura, «pero me alegro de que descanse y no ataque a nadie.»

« Je regrette qu’il se couche si tôt », dit le curé, « mais je suis content qu’il se repose et qu’il n’attaque personne. »

Los demás se quedaron junto al fuego de la sala, y alguien sacó unos papeles de una maleta vieja.

Les autres restèrent près du feu de la salle, et quelqu’un sortit des papiers d’une vieille valise.

Eran una novela entera, escrita a mano por un desconocido.

C’était une nouvelle entière, écrite à la main par un inconnu.

El cura la leyó en voz alta durante casi dos horas.

Le curé la lut à voix haute pendant près de deux heures.

«Me gusta que la leas despacio», le pidió Dorotea, que seguía vestida de princesa junto al fuego.

« J’aime que tu la lises lentement », lui demanda Dorotea, toujours habillée en princesse près du feu.

«Me extraña que este engaño funcione tan bien», pensaba, «y temo que alguien se eche a reír.»

« Je trouve étrange que cette tromperie marche si bien », pensait-elle, « et je crains que quelqu’un éclate de rire. »

Nadie se rio, porque todos fingían muy bien aquella noche.

Personne ne rit, car tout le monde jouait très bien la comédie cette nuit-là.

Arriba, en el cuarto oscuro, don Quijote dormía con los ojos abiertos.

En haut, dans la chambre obscure, don Quichotte dormait les yeux ouverts.

Los cueros de vino colgaban de la pared, gordos y redondos, muy quietos y sin molestar a nadie.

Les outres de vin pendaient au mur, grosses et rondes, parfaitement immobiles et sans déranger personne.

«Me alegro de que la noche esté tan tranquila», dijo el ventero.

« Je suis content que la nuit soit si tranquille », dit l’aubergiste.

«Me da pena que se acabe tan pronto la novela», añadió Cardenio.

« Cela me fait de la peine que la nouvelle se termine si vite », ajouta Cardenio.

Fuera empezaba a llover y el viento movía la puerta.

Dehors il commençait à pleuvoir et le vent faisait bouger la porte.

El cura cerró los papeles y miró hacia la escalera.

Le curé referma les papiers et regarda vers l’escalier.

«Me temo que esta noche no vamos a dormir nada», dijo.

« Je crains bien que nous ne dormions pas du tout cette nuit », dit-il.

«Ojalá te equivoques», contestó Dorotea sin mucha convicción.

« Pourvu que tu te trompes », répondit Dorotea sans grande conviction.

Arriba, en la oscuridad, algo empezó a moverse muy despacio.

En haut, dans l’obscurité, quelque chose se mit à bouger très lentement.

Vocabulaire

Les sentiments

alegrarse de que
être content que
sentir que
regretter que
lamentar que
déplorer que
temer que
craindre que
tener miedo de que
avoir peur que
dar pena que
être triste que
extrañar que
trouver étrange que
molestar que
être agacé que

L’auberge par le dedans

el cuero de vino
l’outre de vin
el techo
le toit
la escalera
l’escalier
la sala
la salle
la maleta
le sac de voyage
colgar
pendre, accrocher
retirarse
aller se coucher

Lire à voix haute

la novela
la nouvelle, le récit
los papeles
les papiers, le manuscrit
escrito a mano
écrit à la main
en voz alta
à voix haute
el desconocido
l’inconnu
quieto
immobile
redondo
rond

Le subjonctif d’émotion : me alegro de que

Me alegro de que tengamos techo esta noche.

Siento que se acueste tan pronto.

Me extraña que este engaño funcione tan bien.

Voici une leçon que tu peux traverser en confiance. Le manuel anglais consacre ici des pages entières à démontrer qu’un fait vrai peut prendre le subjonctif, parce que son lecteur n’a pas de subjonctif du tout. Toi, tu l’as fait ce matin sans y penser : « je suis content que tu sois là » alors que la personne est là, sous tes yeux. L’espagnol raisonne exactement comme toi. Le fait est acquis, la phrase ne sert pas à l’annoncer mais à dire ce qu’on en éprouve, et le verbe passe au subjonctif présent.

1. Les expressions, et ta tournure en face

espagnolexemple de la leçonta tournure
alegrarse de queMe alegro de que tengamos techo.je suis content que nous ayons
sentir queSiento que se acueste tan pronto.je regrette qu’il se couche
lamentar queLamento que llueva esta noche.je déplore qu’il pleuve
temer queTemo que alguien se eche a reír.je crains que quelqu’un éclate de rire
tener miedo de queTengo miedo de que nos reconozca.j’ai peur qu’il nous reconnaisse
extrañar queMe extraña que funcione tan bien.ça m’étonne que ça marche si bien
dar pena queMe da pena que se acabe la novela.ça me fait de la peine que
encantar queMe encanta que lleguen viajeros.j’adore que des voyageurs arrivent
molestar queMe molesta que hablen tan alto.ça m’agace qu’ils parlent si fort
estar contento de queEstoy contento de que estés aquí.je suis content que tu sois là

Regarde la colonne de droite : dix lignes, dix subjonctifs français. La forme espagnole est celle que tu connais depuis la leçon 43, la mécanique est la tienne, et il n’y a rien de neuf à apprendre du côté du mode.

Remarque au passage que la moitié de ces verbes fonctionnent comme gustar, que tu manies depuis la leçon 14 : le sentiment atteint une personne par me, te, le, et ce qu’on ressent vient après. Me extraña, me molesta, me da pena, me encanta. Ton « ça m’étonne que », « ça m’agace que » est bâti pareil, pronom compris.

2. La préposition, qui est le vrai travail de cette leçon

C’est ici que ta langue ne t’aide plus du tout. Tu dis « je suis content que » sans rien entre les deux, et l’espagnol exige un de : alegrarse de que, tener miedo de que, estar contento de que. D’autres n’en veulent aucune : sentir que, temer que, lamentar que. Il n’y a pas de logique à deviner, seulement une habitude à prendre : apprends chaque expression avec sa préposition collée, comme tu as appris gustar avec son pronom.

Petite consolation : les Espagnols eux-mêmes avalent ce de à l’oral, si souvent que la faute porte un nom, le queísmo. À l’écrit elle reste une faute.

3. Ton « ne » explétif, qui ici change le sens

Tu écris « je crains qu’il ne tombe » et ce ne ne nie rien : c’est un ornement, un reste de latin, et personne ne comprend « je crains qu’il ne tombe pas ». Pose ce réflexe sur l’espagnol et la phrase se retourne. Temo que se caiga est je crains qu’il ne tombe. Temo que no se caiga est je crains qu’il ne tombe pas, ce qui est le contraire. L’espagnol n’a pas d’explétif : chaque no nie pour de bon. Même chose après antes de que et a menos que, que tu croiseras plus loin.

4. Esperar, le verbe qui ne se conduit pas comme le tien

Ton « j’espère que » est suivi de l’indicatif : j’espère qu’il vient. L’espagnol esperar que, lui, appelle le subjonctif comme n’importe quelle expression d’attente ou d’émotion : espero que venga. C’est l’un des rares endroits de cette leçon où ton instinct te donne franchement la mauvaise réponse, et il revient tous les jours dans la conversation.

5. Un seul sujet, pas de que

La règle des leçons 43 et 44 tient, et c’est encore la tienne : même sujet des deux côtés, infinitif et pas de que. Tu ne dis pas « je suis content que je sois là ».

une personnedeux personnes
Me alegro de tener techo.Me alegro de que tengas techo.
Siento llegar tarde.Siento que llegues tarde.
Temo perder la barba.Temo que pierdas la barba.

6. Me temo que, l’exception utile

Temer que avec un subjonctif est une vraie crainte : temo que se caiga, je crains qu’il ne tombe. Mais me temo que, avec le pronom réfléchi et un indicatif, ne craint plus rien : il annonce une mauvaise nouvelle dont on est sûr, comme ton « je crains bien que » ou « j’ai bien peur que ». Me temo que no vamos a dormir, j’ai bien peur que nous ne dormions pas. C’est celui qu’emploie le curé à la fin de l’histoire, et il a raison.

7. Et quand le sentiment porte sur du passé

Là encore ta langue te suit pas à pas. Tu dis « je suis content qu’il soit venu » avec un subjonctif passé ; l’espagnol dit me alegro de que haya venido, avec le même auxiliaire et le même participe. Rien à désapprendre.

Une nouvelle dans le roman

Les papiers tirés de cette vieille valise sont un roman court complet intitulé El curioso impertinente, Le Curieux impertinent, et il occupe trois chapitres entiers au milieu de la première partie. Il n’a strictement rien à voir avec don Quichotte, qui le passe tout entier à dormir en haut. Un personnage trouve un manuscrit dans une valise, à l’auberge, le lit à voix haute à qui se trouve près du feu, et pendant quarante pages le livre que tu tiens devient un autre livre.

Lire à voix haute en groupe n’était pas une coutume pittoresque : c’était ainsi que la plupart des gens rencontraient la plupart des livres. Les volumes imprimés coûtaient cher, une grande partie de la population ne savait pas lire du tout, et une seule personne lettrée avec un manuscrit pouvait tenir une salle toute une soirée. Cervantes bâtit la scène sur cette réalité et ajoute le détail qui la rend plausible : le manuscrit n’appartient pas à l’aubergiste et celui-ci n’a aucune idée de ce qu’il contient. Les voyageurs laissaient des choses derrière eux. Les auberges accumulaient du papier.

Beaucoup de lecteurs n’ont pas aimé l’interruption, et ils l’ont dit. Cervantes les a entendus. Dix ans plus tard, dans les premiers chapitres de la seconde partie, il fait discuter ouvertement la critique par ses personnages, il leur donne raison, et la seconde partie ne contient plus aucune nouvelle insérée. C’est l’un des tout premiers cas, dans la littérature européenne, d’un romancier qui révise publiquement sa méthode parce que ses lecteurs ont protesté, et cela se passe à l’intérieur du roman lui-même, ce qui est tout à fait la manière de ce livre.

Regarde en même temps ce que le chapitre fait de ton attention. En bas, tout le monde est absorbé par une histoire inventée. En haut, un homme dort à l’intérieur d’une histoire inventée qui est la sienne, une épée à portée de main et toute la réserve de vin de l’aubergiste accrochée au mur à côté de lui. Cervantes laisse cela reposer une page et demie avant de s’en servir.

Cervantes dans le texte · «Sosegados todos, el cura quiso acabar de leer la…»

Sosegados todos, el cura quiso acabar de leer la novela, porque vio que faltaba poco.

Once everyone had settled down, the priest wanted to finish reading the novella, because he saw that little of it was left.

Toute la scène de la leçon en treize mots : une salle devenue silencieuse, un curé avec sa liasse de papiers, et une histoire presque finie. C’est aussi une pièce à conviction pour la grammaire, car il n’y a pas un seul subjonctif dedans. Vio que faltaba poco est de l’information pure, donc l’indicatif, exactement comme chez toi : il vit qu’il en restait peu. Mets cette phrase à côté de me da pena que se acabe la novela, plus haut dans l’histoire. Le fait est le même, la nouvelle se termine, mais la seconde phrase n’est pas là pour te l’apprendre. Elle est là pour dire ce que quelqu’un en éprouve, et l’espagnol marque la différence dans le verbe, comme ta langue la marquerait. Remarque encore l’ouverture, sosegados todos, deux mots qui font le travail d’une proposition entière. Tu as la même construction, « tout le monde une fois calmé », mais tu l’emploies rarement et lui s’en sert sans arrêt : c’est l’une des raisons pour lesquelles ses phrases avancent plus vite que leur longueur ne le laisse croire. Et note le petit détail humain que Cervantes ne prend jamais la peine d’expliquer : le curé veut finir parce qu’il en reste peu. Qui a déjà fait la lecture à voix haute devant une pièce pleine sait exactement ce que cela veut dire.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.