C1 · Deuxième partie, chapitre 74

No se muera vuestra merced : Sancho au chevet

Alonso Quijano, redevenu sain d’esprit, demande à Sancho de lui pardonner de l’avoir rendu fou. Sancho le supplie de ne pas mourir, propose de prendre sur lui la faute de sa défaite et suggère qu’ils partent vivre en bergers. Son maître répond par un proverbe sur les nids d’oiseaux et la phrase la plus célèbre de la fin. Cette unité porte sur l’impératif de la supplication, et sur le passé simple de ser.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 74. Sans adaptation.

Perdóname, amigo, de la ocasión que te he dado de parecer loco como yo, haciéndote caer en el error en que yo he caído, de que hubo y hay caballeros andantes en el mundo. — ¡Ay! —respondió Sancho, llorando—: no se muera vuestra merced, señor mío, sino tome mi consejo y viva muchos años, porque la mayor locura que puede hacer un hombre en esta vida es dejarse morir, sin más ni más, sin que nadie le mate, ni otras manos le acaben que las de la melancolía. Mire no sea perezoso, sino levántese desa cama, y vámonos al campo vestidos de pastores, como tenemos concertado: quizá tras de alguna mata hallaremos a la señora doña Dulcinea desencantada, que no haya más que ver. Si es que se muere de pesar de verse vencido, écheme a mí la culpa, diciendo que por haber yo cinchado mal a Rocinante le derribaron; cuanto más, que vuestra merced habrá visto en sus libros de caballerías ser cosa ordinaria derribarse unos caballeros a otros, y el que es vencido hoy ser vencedor mañana. — Así es —dijo Sansón—, y el buen Sancho Panza está muy en la verdad destos casos. — Señores —dijo don Quijote—, vámonos poco a poco, pues ya en los nidos de antaño no hay pájaros hogaño: yo fui loco, y ya soy cuerdo; fui don Quijote de la Mancha, y soy agora, como he dicho, Alonso Quijano el Bueno. Pueda con vuestras mercedes mi arrepentimiento y mi verdad volverme a la estimación que de mí se tenía, y prosiga adelante el señor escribano.

Pardonne-moi, ami, de t’avoir donné l’occasion de paraître aussi fou que moi, en te faisant tomber dans l’erreur où je suis tombé, qu’il y eut et qu’il y a des chevaliers errants dans le monde. Ah ! répondit Sancho en pleurant. Ne mourez pas, votre grâce, mon seigneur, mais suivez mon conseil et vivez de longues années, car la plus grande folie qu’un homme puisse faire en cette vie est de se laisser mourir, comme ça, sans que personne le tue ni qu’aucune autre main l’achève que celle de la mélancolie. Allons, ne soyez pas paresseux, levez-vous de ce lit et partons aux champs habillés en bergers, comme nous en étions convenus. Peut-être derrière quelque buisson trouverons-nous madame doña Dulcinée désenchantée, et il n’y aura plus rien à désirer. Si vous mourez de chagrin d’avoir été vaincu, rejetez la faute sur moi, en disant qu’on vous a désarçonné parce que j’avais mal sanglé Rossinante. D’autant que votre grâce aura vu dans ses livres de chevalerie que c’est chose ordinaire que les chevaliers se désarçonnent les uns les autres, et que le vaincu d’aujourd’hui soit le vainqueur de demain. C’est vrai, dit Sansón, et le bon Sancho Pança est tout à fait dans le vrai. Messieurs, dit don Quichotte, allons doucement, car dans les nids d’antan il n’y a pas d’oiseaux cette année. Je fus fou, et maintenant je suis sage. Je fus don Quichotte de la Manche, et je suis maintenant, comme je l’ai dit, Alonso Quijano le Bon. Puissent mon repentir et ma sincérité me rendre l’estime que vous aviez pour moi, et que monsieur le notaire poursuive.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Perdóname, amigo, por haberte dado ocasión de parecer tan loco como yo, haciéndote caer en el error en que yo he caído, de que hubo y hay caballeros andantes en el mundo. ¡Ay!, respondió Sancho llorando, no se muera vuestra merced, señor mío, sino hágame caso y viva muchos años, porque la mayor locura que puede hacer un hombre en esta vida es dejarse morir, sin más, sin que nadie lo mate ni lo acaben otras manos que las de la tristeza. Mire, no sea perezoso, levántese de esa cama y vámonos al campo vestidos de pastores, como habíamos quedado: quizá detrás de alguna mata encontremos a la señora doña Dulcinea desencantada, y no haya más que pedir. Si se muere de pena por verse vencido, écheme la culpa a mí, diciendo que lo derribaron porque yo até mal la cincha de Rocinante. Además, vuestra merced habrá visto en sus libros de caballerías que es cosa corriente que unos caballeros derriben a otros, y que el vencido de hoy sea el vencedor de mañana. Así es, dijo Sansón, y el buen Sancho Panza tiene toda la razón en esto. Señores, dijo don Quijote, vayamos poco a poco, que en los nidos de antaño no hay pájaros hogaño. Yo fui loco, y ya soy cuerdo. Fui don Quijote de la Mancha, y ahora soy, como he dicho, Alonso Quijano el Bueno. Que mi arrepentimiento y mi sinceridad me devuelvan la estima que me teníais, y que siga adelante el señor escribano.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
Perdóname deperdóname porPerdonar de, là où aujourd’hui on dit perdonar por.
no se muera vuestra mercedno se muera ustedUn ordre négatif à vuestra merced, à la troisième personne du présent du subjonctif. C’est encore ainsi qu’on supplie quelqu’un qu’on vouvoie.
sin más ni mássin másComme ça, sans raison. Se dit encore sous les deux formes.
Mire no sea perezosomire, no sea perezosoMirar que avec le que omis, comme mise en garde.
como tenemos concertadocomo habíamos quedadoTener suivi du participe pour un projet convenu et toujours valable.
que no haya más que very no haya más que pedirEt voilà tout. Une formule de l’oral.
cinchadoatado la cinchaCinchar, serrer la sangle. Un mot d’écurie dans un discours au chevet d’un mourant.
en los nidos de antaño no hay pájaros hogañolo mismo hoyAntaño, c’est l’an passé, et hogaño cette année. Un proverbe qu’on cite encore : ce qui est passé est passé. Ton antan vient du même mot.
fui loco, y ya soy cuerdolo mismo hoySer au passé simple pour un état terminé. Fui loco, j’ai été fou et je ne le suis plus.
agoraahoraLa forme ancienne. Don Quichotte l’emploie jusqu’au bout.
Pueda con vuestras mercedesque consiga con ustedesPoder con alguien, l’emporter sur quelqu’un. Un souhait au subjonctif sans que.

La syntaxe

La supplication de Sancho est une suite d’ordres au subjonctif de troisième personne, no se muera, tome, viva, mire, levántese, écheme, les formes qui vont avec vuestra merced, adoucies par quizá et par une plaisanterie sur la sangle. Don Quichotte répond par les phrases les plus courtes de tout le livre. Fui loco, soy cuerdo, fui don Quijote, soy Alonso Quijano : le passé simple de ser ferme une identité et le présent en ouvre une autre, et il n’y a rien entre les deux.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Sancho, qui a passé tout le livre à être le raisonnable, supplie maintenant son maître de continuer à être fou, parce que la folie était leur vie commune, et il propose de mentir sur la sangle de Rossinante pour faciliter les choses. C’est le moment le plus tendre du livre, et il vient de l’homme qui a été roué de coups, berné dans une couverture et moqué pendant mille pages. La réponse de don Quichotte est douce et définitive. Le proverbe des nids d’antan veut dire que la saison est finie, et il se remet aussitôt à dicter son testament.

Là où le cours t’y prépare