Niveau C1 · Première partie, chapitre 14

Marcela et le discours qui répond

Une bergère accusée d’avoir tué un homme en refusant de l’aimer répond à l’accusation pendant son enterrement. Le discours est construit comme une plaidoirie, en phrases courtes et parallèles, et c’est un des passages les plus cités du livre. Cette unité porte sur la grammaire d’une défense : l’ellipse, le complément placé en tête, et un gérondif qui porte la preuve.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 14. Domaine public, et ni adapté, ni raccourci, ni modernisé en quoi que ce soit.

Yo nací libre, y para poder vivir libre escogí la soledad de los campos. Los árboles destas montañas son mi compañía, las claras aguas destos arroyos mis espejos; con los árboles y con las aguas comunico mis pensamientos y hermosura. Fuego soy apartado y espada puesta lejos. A los que he enamorado con la vista he desengañado con las palabras. Y si los deseos se sustentan con esperanzas, no habiendo yo dado alguna a Grisóstomo ni a otro alguno, el fin de ninguno dellos bien se puede decir que antes le mató su porfía que mi crueldad.

Je suis née libre, et pour pouvoir vivre libre j’ai choisi la solitude des champs. Les arbres de ces montagnes sont ma compagnie, les eaux claires de ces ruisseaux mes miroirs. Avec les arbres et avec les eaux je partage mes pensées et ma beauté. Je suis un feu tenu à l’écart et une épée posée au loin. Ceux que j’ai rendus amoureux par la vue, je les ai détrompés par mes paroles. Et si les désirs se nourrissent d’espérances, comme je n’en ai donné aucune à Grisóstomo ni à personne, on peut bien dire de la fin de chacun d’eux que c’est son obstination qui l’a tué plutôt que ma cruauté.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Nací libre, y para poder vivir libre elegí la soledad del campo. Los árboles de estas montañas son mi compañía, y las aguas claras de estos arroyos, mis espejos. Con los árboles y con las aguas comparto mis pensamientos y mi belleza. Soy un fuego apartado y una espada puesta lejos. A los que he enamorado con mi aspecto los he desengañado con mis palabras. Y si los deseos se alimentan de esperanzas, como yo no le di ninguna a Grisóstomo ni a nadie, bien se puede decir que a cualquiera de ellos lo mató su insistencia antes que mi crueldad.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
destas, destosde estas, de estosLa préposition et le démonstratif soudés, comme partout dans le livre.
las claras aguas destos arroyos mis espejoslas aguas claras son mis espejosLe verbe son est dit une fois et sous-entendu dans la seconde moitié. Une ellipse, pas un mot oublié.
Fuego soy apartadosoy un fuego apartadoLe nom, puis le verbe, puis l’adjectif qui appartient au nom. Un ordre poétique, et parfaitement voulu.
A los que he enamorado ... he desengañadoa los que he enamorado los he desengañadoPas de pronom de reprise. L’espagnol moderne reprend le complément placé en tête avec los, comme ton français avec les.
no habiendo yo dado algunacomo no le di ningunaUn gérondif avec son propre sujet, qui porte la cause. Et alguna après une négation, là où aujourd’hui il faut ninguna.
a otro algunoa nadie másAlguno placé après le nom, avec un sens négatif. Encore possible à l’écrit : sin duda alguna.
antes le mató su porfía que mi crueldadlo mató su insistencia antes que mi crueldadAntes ... que pour plutôt que. Et le comme complément direct pour un homme, encore normal dans une grande partie de l’Espagne.
porfíainsistencia, terquedadL’obstination. Le mot s’emploie encore, et porfiar est toujours le verbe.

La syntaxe

Le discours est construit comme une démonstration. Chaque phrase est courte, équilibrée, parallèle : les arbres et les eaux, le feu et l’épée, la vue et les paroles. Puis la logique arrive en une seule condition, si los deseos se sustentan con esperanzas, suivie d’un gérondif qui apporte le fait et d’une conclusion qui retourne l’accusation. C’est le genre d’argumentation qu’on enseignait à l’université, et c’est une bergère qui la tient devant une foule d’hommes, à un enterrement.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Marcela répond à une accusation. Grisóstomo est mort d’amour pour elle, et ses amis viennent de la traiter de meurtrière au bord de sa tombe. Les deux images, fuego apartado et espada puesta lejos, sont le cœur de sa défense : un feu ne brûle et une épée ne coupe que celui qui s’en approche. On lit souvent ce passage comme l’un des premiers de la littérature européenne où une femme revendique le droit de dire non, et Cervantès la laisse repartir dans la forêt sans que personne puisse lui répondre.

Là où le cours t’y prépare