Niveau C1 · Première partie, chapitre 11

La phrase longue : Cervantès et le style périodique

Une seule phrase qui tient une négation, une relative, une parenthèse et un subjonctif imparfait, et qui ne se résout qu’aux cinq derniers mots. C’est la forme de la prose espagnole soutenue en 1605, et une fois que tu vois l’armature elle cesse d’être difficile. Ton XVIIe siècle écrivait exactement de cette façon.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 11. Domaine public, et ni adapté, ni raccourci, ni modernisé en quoi que ce soit.

Dichosa edad y siglos dichosos aquéllos a quien los antiguos pusieron nombre de dorados, y no porque en ellos el oro, que en esta nuestra edad de hierro tanto se estima, se alcanzase en aquella venturosa sin fatiga alguna, sino porque entonces los que en ella vivían ignoraban estas dos palabras de tuyo y mío.

Heureux l’âge et heureux les siècles auxquels les anciens donnèrent le nom de dorés, et non pas parce que l’or, si prisé en notre âge de fer, se gagnait en ce temps fortuné sans le moindre effort, mais parce que ceux qui y vivaient ignoraient ces deux mots, le tien et le mien.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Feliz edad y siglos felices aquellos a los que los antiguos llamaron dorados, y no porque en ellos el oro, tan valorado en esta nuestra edad de hierro, se consiguiera sin ningún esfuerzo, sino porque entonces los que vivían en ella no conocían estas dos palabras: tuyo y mío.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
a quien los antiguosa los que los antiguosQuien avec un antécédent pluriel. Aujourd’hui quien est singulier seulement.
pusieron nombre de doradosllamaron doradosUne locution figée pour nommer, aujourd’hui disparue.
se alcanzasese alcanzaraSubjonctif imparfait, et les deux terminaisons sont encore correctes.
en aquella venturosaen aquella edad venturosaLe nom edad est omis et l’adjectif le porte tout seul.
ignorabanno conocíanIgnorar au sens simple de ne pas savoir, comme ton « ignorer » de la langue soutenue.

La syntaxe

L’armature est no porque ... sino porque, et tout le reste pend à l’intérieur. La raison niée prend le subjonctif, se alcanzase, parce qu’elle est niée. La raison affirmée prend l’indicatif, ignoraban. Ce contraste de modes dans une seule phrase est la chose la plus utile à remarquer à ce niveau, et ton français le fait aussi sans que tu y penses.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Il récite un morceau de bravoure de la rhétorique de la Renaissance sur l’âge d’or, et il le récite à des chevriers qui mangent des glands et n’en suivent pas un mot. Cervantès lui donne un discours réellement beau et un auditoire complètement inadapté, et le comique est dans l’écart plutôt que dans les mots.

Là où le cours t’y prépare