Niveau C1 · Première partie, chapitre 2

Vuestra merced : comment on se vouvoyait en 1605

Usted n’existait pas encore. Ce qui existait, c’était vuestra merced, qui prend un verbe à la troisième personne parce que c’est grammaticalement un nom, et vos, et tú, et le choix entre les trois disait tout de la personne à qui l’on parlait. Ici, c’est l’aubergiste qui répond à un fou avec une courtoisie parfaite et une moquerie ouverte à la fois.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 2. Domaine public, et ni adapté, ni raccourci, ni modernisé en quoi que ce soit.

Según eso, las camas de vuestra merced serán duras peñas, y su dormir, siempre velar; y siendo así, bien se puede apear, con seguridad de hallar en esta choza ocasión y ocasiones para no dormir en todo un año, cuanto más en una noche.

À ce compte-là, les lits de Votre Grâce doivent être de la roche dure et son sommeil une veille perpétuelle, et s’il en est ainsi vous pouvez certainement mettre pied à terre, sûr de trouver dans cette masure occasion et occasions largement suffisantes pour ne pas dormir d’une année entière, sans parler d’une seule nuit.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Según eso, sus camas serán duras rocas y su dormir un velar continuo; y siendo así, puede bajarse del caballo tranquilo, seguro de encontrar en esta choza motivos de sobra para no dormir en todo un año, y no digamos en una noche.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
vuestra mercedustedLittéralement « Votre Grâce ». Usted en est l’usure, et le verbe à la troisième personne en est le fossile. Ton « vous » ne change pas de personne, donc c’est le mécanisme à installer.
su dormirel hecho de dormirUn infinitif employé comme nom, avec un possessif devant. Tu fais pareil avec « son dormir » en poésie.
apearbajar del caballoToujours employé, mais surtout aujourd’hui pour descendre d’un train.
cuanto másy no digamosUne comparaison qui vaut « sans parler de », encore vivante et soutenue.
chozacabañaL’aubergiste appelle sa propre auberge une cabane, ce qui fait partie de la plaisanterie.

La syntaxe

Vuestra merced commande un verbe à la troisième personne : serán, se puede. La seconde moitié tourne à l’ellipse, le verbe manquant dans su dormir, siempre velar, et le lecteur le fournit. Ces deux habitudes survivent dans l’espagnol écrit et aucune ne survit à l’oral.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

L’aubergiste a parfaitement compris à qui il a affaire et répond dans le même style élevé, ce qui est la forme de moquerie la moins chère et la plus efficace qui soit. Il approuve chaque mot : oui, vos lits sont de la roche, et ici vous trouverez occasion et occasions de ne pas dormir. Il promet une mauvaise nuit dans la langue de la chevalerie.

Là où le cours t’y prépare