Niveau B1 · Leçon 49
Les armes et les lettres
Après le souper, don Quichotte se lève et prononce un discours grave sur ce qui vaut le plus, la vie du soldat ou celle de l’étudiant. Il parle si bien que personne ne rit.

Ce que tu sauras faire
- Organiser une argumentation avec en primer lugar, por otra parte et en resumen.
- Distinguer l’espagnol formel de l’espagnol de tous les jours.
- Défendre une opinion point par point, sans répéter además à chaque fois.
Avant de lire
Don Quichotte parle ici comme un livre, pas comme on parle dans la rue. Presque chacune de ses phrases s’ouvre sur un panneau indicateur : en primer lugar, por otra parte, en cambio, por último, en resumen. Ces panneaux sont le point de grammaire, et ils vont te sembler familiers, parce que l’école française t’a fait faire exactement cela pendant dix ans. Garde l’œil sur deux d’entre eux seulement : ton « enfin » et ton « en effet » ont glissé de sens en français, et leurs cousins espagnols sont restés où ils étaient.L’histoire en espagnol facile
Aquella noche hubo cena para todos, porque el ventero quería olvidar el desastre del vino.
Cette nuit-là, il y eut un souper pour tout le monde, parce que l’aubergiste voulait oublier le désastre du vin.
Cuando terminaron de comer, don Quijote pidió silencio y se puso en pie muy despacio.
Quand ils eurent fini de manger, don Quichotte réclama le silence et se leva très lentement.
Empezó a hablar como quien ha preparado el discurso durante años y espera su momento.
Il se mit à parler comme un homme qui prépare son discours depuis des années et qui attend son heure.
El tema era antiguo y serio, y en aquella época se discutía en todas las universidades.
Le sujet était ancien et grave, et à cette époque on en débattait dans toutes les universités.
¿Qué vale más, la vida del soldado o la vida del estudiante?
Qu’est-ce qui vaut le plus, la vie du soldat ou la vie de l’étudiant ?
Es decir, ¿qué vale más, las armas o las letras?
Autrement dit, qu’est-ce qui vaut le plus, les armes ou les lettres ?
Nadie en la sala esperaba una respuesta ordenada.
Personne dans la salle ne s’attendait à une réponse ordonnée.
«En primer lugar», dijo, «hay que mirar el fin que persigue cada una de las dos».
« En premier lieu », dit-il, « il faut regarder la fin que chacune des deux poursuit ».
«El fin de las letras es la justicia, que es un fin altísimo y muy difícil».
« La fin des lettres est la justice, qui est une fin très haute et très difficile ».
«Pero el fin de las armas es la paz, y no hay bien mayor que ese en la tierra».
« Mais la fin des armes est la paix, et il n’y a pas de plus grand bien sur la terre ».
«Por otra parte», continuó, «se dice que el estudiante pasa hambre y frío».
« D’autre part », poursuivit-il, « on dit que l’étudiant souffre de la faim et du froid ».
«Es verdad, aunque el soldado pasa lo mismo y además pasa miedo todas las noches».
« C’est vrai, bien que le soldat souffre autant et qu’il ait peur en plus, toutes les nuits ».
«El estudiante, en efecto, termina sus años de estudio y consigue un puesto tranquilo».
« L’étudiant, en effet, achève ses années d’étude et obtient un poste tranquille ».
«En cambio, el soldado termina cojo, o manco, o sencillamente no termina».
« Le soldat, en revanche, finit boiteux, ou manchot, ou tout simplement il ne finit pas ».
«Por último», dijo, y aquí se le puso la voz más grave, «quiero hablar de la artillería».
« Enfin », dit-il, et ici sa voix devint plus grave, « je veux parler de l’artillerie ».
«Una bala disparada desde lejos por una mano cobarde mata al hombre más valiente del mundo».
« Une balle tirée de loin par une main de lâche tue l’homme le plus vaillant du monde ».
«Por eso lamento haber nacido en una edad que ya no premia el valor de nadie».
« C’est pourquoi je regrette d’être né dans un âge qui ne récompense plus le courage de personne ».
«En resumen, quien inventó la pólvora no ayudó a la valentía, sino que la castigó».
« En résumé, celui qui a inventé la poudre n’a pas aidé le courage, il l’a puni ».
El discurso duró casi media hora y no le tembló la voz.
Le discours dura près d’une demi-heure et sa voix ne trembla pas une seule fois.
Cuando se sentó, nadie se rió, y en la sala se hizo un silencio largo.
Quand il se rassit, personne ne rit, et un long silence tomba sur la salle.
Los que lo escuchaban se miraron entre ellos con lástima y no supieron qué decir.
Ceux qui l’avaient écouté se regardèrent avec pitié et ne surent quoi dire.
Hablaba tan bien de todo lo demás y tan mal de sí mismo.
Il parlait si bien de tout le reste et si mal de lui-même.
Sancho, que no había entendido ni la mitad, aplaudió con las dos manos.
Sancho, qui n’en avait pas compris la moitié, applaudit des deux mains.
Su amo le dio las gracias con una inclinación de cabeza.
Son maître le remercia d’une petite inclinaison de tête.
Vocabulaire
Ouvrir, poursuivre et fermer un discours
- en primer lugar
- en premier lieu
- por otra parte
- d’autre part
- en cambio
- en revanche
- en efecto
- en effet, effectivement
- es decir
- c’est-à-dire
- por último
- enfin, pour finir
- en resumen
- en résumé, en somme
- sin embargo
- cependant, pourtant
Les armes
- el soldado
- le soldat
- la bala
- le boulet
- la pólvora
- la poudre
- la valentía
- le courage
- cobarde
- lâche
- cojo
- boiteux
- manco
- manchot
- la paz
- la paix
Les lettres
- el estudiante
- l’étudiant
- el estudio
- l’étude
- la universidad
- l’université
- la justicia
- la justice
- el puesto
- le poste
- el discurso
- le discours
- el fin
- le but
- la lástima
- la pitié
Les marqueurs du discours et le registre formel
En primer lugar, hay que mirar el fin de cada cosa.
Por otra parte, se dice que el estudiante pasa hambre.
En resumen, quien inventó la pólvora castigó la valentía.
Tu sais raconter et tu sais enchaîner des faits dans le temps. Ce que tu ne sais pas encore faire, c’est argumenter, et argumenter en espagnol n’est pas le même travail que raconter. Un récit tient par le moment où les choses se produisent ; une argumentation tient par ce que chaque phrase fait à la précédente, et l’espagnol le dit à voix haute, en tête de phrase, avant la virgule.
Bonne nouvelle avant de commencer : cette leçon est presque déjà la tienne. L’école française t’a fait construire des plans, annoncer des parties et poser des transitions pendant dix ans, et la liste ci-dessous est la traduction mot à mot de ce que tu écrivais en dissertation. Là où le lecteur anglais doit apprendre un réflexe entier, tu n’as que trois mots à réviser.
1. Les neuf qu’il te faut
| marqueur | chez toi | ce qu’il promet à celui qui écoute |
|---|---|---|
| en primer lugar | en premier lieu | une liste numérotée de raisons commence |
| por otra parte | d’autre part | une autre raison, différente sans être contraire |
| en efecto | en effet, effectivement | oui, c’est bien vrai, et en voici la preuve |
| en cambio | en revanche | le cas opposé, posé juste à côté |
| sin embargo | cependant, pourtant, néanmoins | une véritable objection à ce qui vient d’être dit |
| es decir | c’est-à-dire | la même idée, dite plus clairement |
| por eso | c’est pourquoi | la conséquence de tout ce qui précède |
| por último | enfin, pour finir | la dernière raison, alors écoute bien |
| en resumen | en résumé, en somme | toute l’argumentation en une phrase |
2. Les trois qui ont glissé chez toi
Ton français a fait bouger trois de ces mots et l’espagnol ne les a pas suivis. Ce sont les seuls endroits de la leçon où tu peux te tromper.
Ton « enfin ». Il fait au moins trois métiers en français : il annonce le dernier point, il se corrige, « enfin, presque », et il sert de soupir, « enfin, bref ». L’espagnol a séparé tout cela. Por último ne fait que le premier métier, celui de la dernière raison. Et en fin existe bien en espagnol, mais c’est le soupir, le « bref, tant pis » de quelqu’un qui renonce à expliquer. Ouvrir la dernière partie d’un discours par en fin ne fait pas solennel : cela fait fatigué.
Ton « en effet ». Chez toi il confirme, mais il justifie aussi très souvent : « il n’est pas venu, en effet il était malade », où le sens est plus proche de « car ». L’espagnol en efecto ne fait que confirmer un fait déjà posé, et il est nettement plus rare que le tien ; efectivamente est même plus courant à l’oral. Pour la justification, l’espagnol dit pues, ya que, puesto que. Et attention à ton « en fait », qui n’est pas ton « en effet » et qui ne se dit ni en efecto ni de efecto : c’est en realidad ou de hecho.
Ton « par contre ». Il n’a pas de calque acceptable. ✗ Por contra ne s’écrit pas dans un texte soigné ; l’espagnol dit en cambio ou, plus fort, por el contrario. Et méfie-toi de la ressemblance avec a cambio de, qui n’est pas un marqueur du tout et qui veut dire « en échange de ».
3. Où ils se placent
Comme chez toi : en tête de phrase, avec une virgule. Don Quichotte le fait cinq fois dans cette leçon.
| place | exemple |
|---|---|
| en tête, avec virgule | En resumen, la pólvora castigó la valentía. |
| après le sujet, entre virgules | La pólvora, en efecto, castigó la valentía. |
| en tête d’une subordonnée | Dijo que, por último, quería hablar de artillería. |
La position médiane est plus formelle encore, et légèrement littéraire : le marqueur coupe la phrase et impose une pause, exactement l’effet que cherche un orateur appliqué. Ta langue fait la même chose avec « la poudre, en effet, a puni le courage ».
4. Le registre lui-même
Les marqueurs ne font que la moitié du travail. L’autre moitié est le registre, et c’est là qu’il faut se méfier, parce que tes leviers à toi n’existent pas de l’autre côté. Chez toi, on monte d’un cran en gardant le ne de la négation, en pratiquant l’inversion dans les questions, en remplaçant on par nous et, à l’écrit, en passant au passé simple. Aucun de ces quatre leviers n’a d’équivalent espagnol. Sa négation ne se relâche jamais, ses questions n’ont pas d’inversion à perdre, et son passé simple est celui de tous les jours : se levantó n’est pas plus solennel que ton « il s’est levé ».
L’espagnol monte le registre par trois autres moyens.
| tous les jours | formel |
|---|---|
| bueno, pues, o sea | en primer lugar, es decir |
| pero | sin embargo, no obstante |
| hay que mirar una cosa | hay que mirar el fin que persigue cada cosa |
Regarde la troisième ligne. Le formel espagnol n’est pas seulement un vocabulaire plus poli : les phrases sont plus longues, et elles sont plus longues parce qu’elles portent une relative en que. El fin de las letras es la justicia, que es un fin altísimo aurait pu faire deux phrases. N’en faire qu’une, c’est le registre.
Le se impersonnel appartient au même dispositif, et ici tu es mieux servi que le lecteur anglais, qui n’a rien pour cela. Se dice que el estudiante pasa hambre, c’est ton « on dit que l’étudiant souffre de la faim », au mot près : on affirme sans dire qui affirme, ce qui permet d’introduire une objection pour la démolir ensuite sans l’attribuer à personne dans la salle. Une seule limite à cette belle correspondance : ton on sert aussi de nous familier, « on est arrivés hier », et le se espagnol ne fait jamais ce travail-là.
Le discours d’un manchot sur les manchots
Cervantes fut soldat avant d’être écrivain. En 1571, il combattit à Lépante, la grande bataille navale contre la flotte ottomane, et il y combattit avec la fièvre, ayant refusé de rester à l’abri sous le pont. Il reçut ce jour-là trois coups d’arquebuse, deux à la poitrine et un à la main gauche, et cette main ne servit plus jamais. L’Espagne l’appela el manco de Lepanto, le manchot de Lépante, et il porta ce nom avec une fierté ouverte : il écrivit plus tard que cette blessure lui était belle, parce qu’il l’avait reçue dans la plus grande occasion qu’eussent vue les siècles.
Alors, quand don Quichotte dit que l’étudiant achève ses études et obtient un poste, tandis que le soldat finit boiteux, ou manchot, ou ne finit pas du tout, la phrase n’est pas un ornement de rhétorique. C’est un homme qui lève sa propre main. Cervantes rentra de la guerre, fut pris par des pirates en chemin, passa cinq ans esclave à Alger, fut racheté au tout dernier moment, puis manqua d’argent le reste de sa vie, employé au recouvrement de l’impôt et jeté en prison pour des comptes qui ne tombaient pas juste. La fin des armes, dans son cas, ne fut pas la paix. Ce fut la paperasse.
Le débat lui-même était un exercice convenu de l’époque, discuté dans les universités et imprimé dans des dizaines de livres, et tous les lettrés attablés ce soir-là l’auraient reconnu à la première phrase. C’est une part de la plaisanterie et une part de la tristesse. Don Quichotte ne délire pas ici. Son raisonnement est ordonné, ses marqueurs sont à leur place, et sa conclusion sur la poudre, qu’un lâche puisse désormais tuer de loin le plus vaillant des hommes, fut l’angoisse de tout le seizième siècle. Il parle avec un sens parfait, dans un registre parfait, et tous les gens présents savent déjà qu’il prend une outre de vin pour un géant.
Cervantes ne te donne aucun signal sur la façon de prendre la chose. Il rapporte simplement que personne ne rit et que ceux qui l’écoutaient se regardèrent avec pitié. C’est la première fois dans le livre que la plaisanterie ne fonctionne pas, et le lecteur reste seul avec elle sur les bras.
Cervantes dans le texte · «Así que, aunque es mayor el trabajo del soldado…»
Así que, aunque es mayor el trabajo del soldado, es mucho menor el premio
And so, although the soldier’s labour is greater, the reward is far smaller.
Treize mots, et toute la leçon est dedans. Commence par le début : así que annonce une conclusion, ce qui signifie que tout ce qui précédait n’était que préparation et que celui qui écoute sait maintenant qu’il faut dresser l’oreille. Vient ensuite aunque, une concession, et c’est ici qu’il faut ralentir, parce que c’est le seul endroit de la phrase où ta langue va te tendre un piège. Chez toi, « bien que » impose le subjonctif sans discussion : bien que le travail soit plus grand. L’espagnol, lui, choisit. Quand la concession porte sur un fait admis, comme ici, il reste tranquillement à l’indicatif : aunque es mayor el trabajo. Ton équivalent exact n’est donc pas « bien que » mais « même si le travail est plus grand », avec l’indicatif. Retiens la correspondance, elle te servira cent fois : aunque + indicatif pour ce qui est vrai, aunque + subjonctif pour ce qui n’est qu’une hypothèse. Le reste de la phrase est un modèle d’équilibre. Les deux comparatifs, mayor et menor, se font face de part et d’autre d’une virgule, sans que le verbe soit répété : la phrase est montée comme une balance, ce qui est précisément le sujet du débat. Et remarque ce qui n’y est pas : ni y, ni pero, rien qui vienne de la conversation. Chaque jointure est une jointure formelle, et c’est pour cela qu’un lecteur espagnol entend un homme qui prononce un discours, et non un homme qui parle.