Niveau B1 · Leçon 50

Le captif d’Alger

Un soldat qui a passé vingt-deux ans hors d’Espagne arrive à l’auberge. Il raconte comment son père partagea son argent entre 3 fils et comment lui-même finit captif à Alger.

Gravure de Gustave Doré : un chevalier monte la garde la nuit à côté de son armure posée sur une auge de pierre, sous la pleine lune.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Le captif raconte ce soir-là des choses arrivées vingt ans plus tôt. Pour cela il lui faut un temps qui dise déjà, avant cela, plus tôt que le plus tôt : había elegido, il avait choisi. C’est ton plus-que-parfait, deux mots, un auxiliaire et un participe, et il se construit exactement comme le tien. Une seule chose est à surveiller, et elle se trouve au bout du participe. Compte les e et les s que tu ajoutes machinalement en français, puis cherche-les dans le texte espagnol.

L’histoire en espagnol facile

A la venta llegó aquella noche un hombre vestido a la morisca, con una mujer muy callada.

Cette nuit-là arriva à l’auberge un homme habillé à la mauresque, accompagné d’une jeune femme très silencieuse.

Se llamaba Ruy Pérez de Viedma y había pasado veintidós años lejos de su tierra.

Il s’appelait Ruy Pérez de Viedma et il avait passé vingt-deux ans loin de son pays.

La mujer no hablaba español, y nadie supo al principio quién era ni de dónde venía.

La femme ne parlait pas espagnol, et personne ne sut d’abord qui elle était ni d’où elle venait.

Cuando terminaron de cenar, le pidieron que contara su historia, y él empezó por el principio.

Quand ils eurent fini de souper, ils lui demandèrent de raconter son histoire, et il commença par le commencement.

Nadie en la venta lo interrumpió.

Personne dans l’auberge ne l’interrompit.

Su padre había sido un hombre generoso hasta la ruina.

Son père avait été un homme généreux jusqu’à la ruine.

Un día había reunido a sus 3 hijos y había repartido su dinero en 4 partes.

Un jour, il avait réuni ses 3 fils et avait partagé son argent en 4 parts.

Les había dicho que eligieran camino, porque en su casa ya no quedaba nada.

Il leur avait dit de choisir une route, parce qu’il ne restait plus rien à la maison.

Uno de los hermanos había elegido las letras y se había marchado a Salamanca.

L’un des frères avait choisi les lettres et était parti pour Salamanque.

Otro había elegido América, donde muchos habían hecho fortuna en pocos años.

Un autre avait choisi l’Amérique, où beaucoup avaient fait fortune en peu d’années.

Él había elegido las armas, que era el camino más corto y el más peligroso.

Lui avait choisi les armes, qui étaient la route la plus courte et la plus dangereuse.

Sirvió en Italia y después en la gran batalla naval de Lepanto, contra los turcos.

Il servit en Italie, puis à la grande bataille navale de Lépante, contre les Turcs.

Aquel día, entre el humo de la pólvora, ganaron todos menos él.

Ce jour-là, dans la fumée de la poudre, tout le monde gagna sauf lui.

Cuando terminó el combate, se encontró prisionero a bordo de una galera enemiga.

Quand le combat prit fin, il se retrouva prisonnier à bord d’une galère ennemie.

No lo había herido ninguna bala, pero había perdido la libertad para muchos años.

Aucune balle ne l’avait blessé, mais il avait perdu la liberté pour de longues années.

Lo llevaron a Constantinopla y más tarde a Argel, el gran mercado de cautivos.

On le conduisit à Constantinople et, plus tard, à Alger, le grand marché aux captifs.

Allí lo encerraron en un patio grande, con otros cristianos que también habían sido soldados.

Là, on l’enferma dans une grande cour, avec d’autres chrétiens qui avaient été soldats eux aussi.

A los cautivos ricos los trataban bien, porque su familia había prometido pagar un rescate.

Les captifs riches étaient bien traités, parce que leur famille avait promis de payer une rançon.

A los pobres los tenían encadenados y les daban de comer una vez al día.

Les pauvres, on les gardait enchaînés et on leur donnait à manger une fois par jour.

Él no era ni una cosa ni la otra, y esperaba sin saber qué esperaba.

Lui n’était ni l’un ni l’autre, et il attendait sans savoir ce qu’il attendait.

Habían pasado ya muchos años cuando ocurrió algo que él no había esperado nunca.

Bien des années avaient déjà passé quand il arriva une chose qu’il n’avait jamais attendue.

Una mañana, por una ventana muy alta de la casa vecina, bajó una caña.

Un matin, par une fenêtre très haute de la maison voisine, descendit un roseau.

De la caña colgaba un pañuelo blanco atado, y dentro del pañuelo había algo.

Au roseau pendait un mouchoir blanc noué, et dans le mouchoir il y avait quelque chose.

Los cautivos del patio levantaron la cabeza y ninguno se atrevió a moverse.

Les captifs de la cour levèrent la tête et aucun d’eux n’osa bouger.

Sancho lo escuchaba todo con la boca abierta.

Sancho écoutait tout cela bouche bée.

Vocabulaire

La guerre sur mer

la galera
la galère
el combate
le combat
la bala
le boulet
la pólvora
la poudre
el soldado
le soldat
la valentía
le courage
manco
manchot
el enemigo
l’ennemi

La captivité

el cautivo
le captif
el rescate
la rançon
encadenado
enchaîné
el patio
la cour
la libertad
la liberté
el prisionero
le prisonnier
cobarde
lâche
esperar
attendre, espérer

La maison et l’héritage

repartir
partager
la ruina
la ruine
elegir
choisir
la fortuna
la fortune
generoso
généreux
el hermano
le frère
la tierra
le pays natal
el camino
la route

Le plus-que-parfait : ce qui avait déjà eu lieu

Su padre había sido un hombre generoso hasta la ruina.

Uno de los hermanos había elegido las letras.

Ocurrió algo que él no había esperado nunca.

Tu as déjà quatre temps du passé. Voici le cinquième, et c’est le plus facile de tous, parce qu’il se fabrique une fois pour toutes et ne bouge plus jamais. Tu le connais d’ailleurs sous son nom français : c’est le plus-que-parfait, et l’espagnol s’en sert exactement comme toi.

1. Comment il se fabrique

Imparfait de haber, puis le participe. Voilà toute la règle.

personneformechez toi
yohabía elegidoj’avais choisi
habías elegidotu avais choisi
él, ella, ustedhabía elegidoil, elle avait choisi
nosotroshabíamos elegidonous avions choisi
vosotroshabíais elegidovous aviez choisi
ellos, ustedeshabían elegidoils, elles avaient choisi

Le participe est celui que tu as appris pour le passé composé à la leçon 18 : -ar donne -ado, -er et -ir donnent -ido. Les irréguliers sont la même courte liste, et cette histoire en emploie quatre. Tu reconnaîtras tes propres irréguliers derrière les leurs.

infinitifparticipedans cette histoire
decirdicho, comme ton ditles había dicho que eligieran
hacerhecho, comme ton faitmuchos habían hecho fortuna
sersido, comme ton étésu padre había sido generoso
vervisto, comme ton vuno había visto nunca aquella ventana

2. Le participe ne bouge jamais, et c’est tout le problème

Voilà l’unique difficulté de la leçon, et elle ne vient pas de l’espagnol : elle vient de trois réflexes français que tu vas devoir désarmer. Chez toi, le participe s’accorde dans trois situations. En espagnol, avec haber, il ne s’accorde dans aucune. Il finit par -o, toujours, quel que soit le sujet, quel que soit ce qui précède.

ton réflexeen françaisen espagnol
accord avec le sujetelle était partiese había marchado
accord avec le COD placé devantla lettre qu’il avait écritela carta que había escrito
accord au plurielils étaient venushabían venido

Le participe espagnol ne s’accorde que lorsqu’il cesse d’être un participe et devient un adjectif, avec ser ou estar : la puerta estaba cerrada. C’est une autre construction, et elle arrive à la leçon 55. Tant qu’il y a un había devant, le mot se termine par -o et par rien d’autre.

3. Un seul auxiliaire, et il n’y a pas de choix à faire

Deuxième cadeau, celui-là sans contrepartie. Tu passes ta vie à choisir entre avoir et être, et à retenir la liste des verbes de mouvement et des pronominaux qui prennent être. L’espagnol n’a pas cette liste, parce qu’il n’a qu’un seul auxiliaire : haber, pour tous les verbes, sans exception.

chez toien espagnol
il était alléhabía ido
elle était néehabía nacido
il s’en était allése había marchado
ils s’étaient regardésse habían mirado

Retiens surtout la troisième et la quatrième ligne. Les verbes pronominaux gardent leur pronom, qui passe devant, mais l’auxiliaire reste haber : ✗ se era marchado n’existe pas.

4. À quoi il sert

Un récit espagnol a un maintenant. Ici, le maintenant est la nuit à l’auberge, et tout ce que le captif décrit se tient à une certaine distance derrière. Le plus-que-parfait, c’est la façon de dire derrière, et c’est le même travail que chez toi.

ce qui s’est passé d’abordet ensuite
Su padre había repartido el dineroles dijo que eligieran camino
Habían pasado muchos añoscuando bajó la caña
No lo había herido ninguna balapero se encontró prisionero

Regarde la ligne du milieu, très fréquente et très commode : habían pasado muchos años cuando…, il s’était passé bien des années quand… L’espagnol mesure ainsi une durée déjà close au moment où la suite arrive.

5. Rien ne se glisse entre les deux mots

Ici ta langue te trahit franchement, parce qu’elle t’autorise ce que l’espagnol interdit. Tu dis « il n’avait jamais attendu », « il avait toujours choisi », avec l’adverbe posé entre l’auxiliaire et le participe. En espagnol, rien ne passe entre les deux. Ils sont soudés, et l’adverbe se met avant ou après le bloc.

fauxjuste
✗ había nunca esperadonunca había esperado
✗ había nunca esperado✓ no había esperado nunca
✗ habían muchos años pasado✓ habían pasado muchos años

Les pronoms, eux, ne posent aucun problème : ils se placent devant l’auxiliaire, exactement comme les tiens. Tu dis « aucune balle ne l'avait blessé » et l’espagnol dit no lo había herido ninguna bala. Même geste, même endroit.

Alger, la ville des captifs

Au seizième siècle, Alger vivait pour une grande part du commerce des chrétiens capturés. Les estimations de l’époque parlent de plus de vingt mille captifs détenus en même temps, et la ville était organisée autour d’eux : les cours où on les gardait, le marché où on les vendait, les intermédiaires qui portaient les lettres, les ordres religieux qui arrivaient par bateau avec l’argent recueilli dans les paroisses espagnoles pour racheter les plus pauvres. Un captif n’était pas d’abord un esclave. C’était un placement, et la façon dont on le traitait dépendait presque entièrement de la somme qu’on espérait arracher à sa famille.

Cervantes savait tout cela parce qu’il l’avait vécu. En 1575, il rentrait d’Italie, où il avait été soldat, quand son navire fut pris par des corsaires. On l’emmena à Alger, où il resta cinq ans. Il portait sur lui des lettres de recommandation de don Juan d’Autriche, le commandant de Lépante, et ces lettres lui rendirent le pire des services : ses ravisseurs les lurent, en conclurent qu’il était un personnage d’importance et fixèrent sa rançon à un prix impossible. Sa famille vendit ce qu’elle avait. Cela ne suffit pas. Il fut enfin libéré en septembre 1580, quelques jours avant d’être embarqué pour Constantinople, d’où l’on ne revenait pas.

C’est pourquoi le récit du captif ne ressemble à rien de ce qui l’entoure. Il n’y a pas de moulins dedans et rien n’y est pris pour autre chose. La cour est une vraie cour, la rançon est une vraie somme d’argent, et l’attente est celle que Cervantes a attendue. Les lecteurs remarquent depuis quatre siècles que cette histoire est logée dans Don Quichotte comme un morceau d’un autre livre, et c’est très exactement ce qu’elle est : Cervantes cherchait depuis des années à faire imprimer cette matière-là.

Garde un détail en tête pour la suite. Ruy Pérez dit qu’il n’était ni riche ni pauvre et qu’il se contentait d’attendre. Cette position intermédiaire, trop précieux pour qu’on le tue au travail et pas assez pour qu’on le rachète, était la pire de toutes, et ce fut celle de Cervantes.

Cervantes dans le texte · «En un lugar de las Montañas de León tuvo principio…»

En un lugar de las Montañas de León tuvo principio mi linaje

In a place in the mountains of León my family had its beginning.

Relis les cinq premiers mots, puis relis les cinq premiers mots du roman : En un lugar de la Mancha, dans un village de la Manche. Le captif ouvre sa vie sur la formule même qui ouvrait le livre, et aucun lecteur de 1605 ne pouvait manquer l’écho. Cervantes te dit tranquillement que cet homme entame un récit du même poids que celui de don Quichotte, et le plus beau est qu’il a raison. Le récit du captif est le seul morceau du roman qui soit presque une autobiographie : cinq ans à Alger, une rançon que la famille n’a pas pu réunir, et le retour dans une Espagne qui avait continué sans lui. Regarde aussi le verbe. Tuvo principio, eut son commencement, est une tournure de chronique écrite, pas la façon dont un homme parle dans une auberge, et ta langue possède la même solennité dans « mon lignage prit naissance ». Note bien d’où vient cette solennité, puisque tu sors de la leçon 49 : elle ne vient pas du temps employé, car tuvo est le passé espagnol le plus ordinaire qui soit, mais du nom principio et de la construction. C’est un soldat qui raconte sa propre vie dans le registre de l’histoire, ce que fait exactement quelqu’un qui répète ce récit dans sa tête depuis vingt-deux ans sans que personne le lui ait jamais demandé.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.