Niveau B1 · Leçon 51
Les lettres de Zoraida
Par la fenêtre de la maison voisine descend un roseau avec de l’or et une lettre en arabe. Elle est écrite par une femme qui veut s’échapper d’Alger et ne peut le dire à personne.

Ce que tu sauras faire
- Rapporter ce qu’une autre personne a dit sans répéter ses mots exacts.
- Faire reculer le temps du verbe quand tu passes au discours indirect.
- Rapporter la question d’un autre avec si et avec les mots interrogatifs.
Avant de lire
Presque tout ce texte est une lettre qu’un homme relit à voix haute. Autrement dit, phrase après phrase, quelqu’un rapporte les mots d’un autre : decía que, contaba que, preguntaba si, le pedía que. Le recul des temps qui suit chacune de ces formules, tu le fais déjà chez toi sans y penser, et tu le reconnaîtras du premier coup d’œil. Surveille plutôt deux choses. D’abord le petit mot que, qui revient devant chaque proposition et ne se laisse jamais sous-entendre. Ensuite ce qui arrive après pedir, là où ta langue mettrait un infinitif.L’histoire en espagnol facile
La caña volvió al día siguiente, y al otro, y siempre a la misma hora.
Le roseau revint le lendemain, et le jour d’après, et toujours à la même heure.
Dentro del pañuelo había monedas de oro y un papel escrito en árabe.
Dans le mouchoir il y avait des pièces d’or et un papier écrit en arabe.
Ruy Pérez no sabía leer aquella lengua y no se atrevía a enseñarle el papel a nadie.
Ruy Pérez ne savait pas lire cette langue et il n’osait montrer le papier à personne.
Buscó por fin a un renegado, un español que había cambiado de religión en Argel.
Il finit par chercher un renégat, un Espagnol qui avait changé de religion à Alger.
Le pidió que se lo tradujera y le prometió una parte del oro.
Il lui demanda de le lui traduire et lui promit une part de l’or.
El renegado le advirtió que aquella carta podía costarle la vida a cualquiera.
Le renégat l’avertit que cette lettre pouvait coûter la vie à n’importe qui.
La carta decía que quien escribía era una mujer y que se llamaba Zoraida.
La lettre disait que celle qui écrivait était une femme et qu’elle s’appelait Zoraida.
Explicaba que era hija de Agi Morato, uno de los hombres más ricos de la ciudad.
Elle expliquait qu’elle était la fille d’Agi Morato, l’un des hommes les plus riches de la ville.
Contaba que, cuando era niña, una esclava cristiana le había hablado de Lela Marién.
Elle racontait que, lorsqu’elle était enfant, une esclave chrétienne lui avait parlé de Lela Marién.
Añadía que desde entonces quería ser cristiana y salir de aquella casa.
Elle ajoutait que depuis lors elle voulait être chrétienne et quitter cette maison.
Preguntaba si él era un hombre de bien y si sabría guardar un secreto.
Elle demandait s’il était un homme d’honneur et s’il saurait garder un secret.
Le pedía que no se lo contara a nadie, porque su padre la mataría.
Elle le priait de n’en parler à personne, parce que son père la tuerait.
Decía que la echaría a un pozo y que la cubriría de piedras.
Elle disait qu’il la jetterait dans un puits et qu’il la couvrirait de pierres.
Y añadía algo más, que era lo importante de toda la carta.
Et elle ajoutait encore une chose, qui était l’essentiel de toute la lettre.
Si él encontraba la manera de escapar, ella pagaría el viaje entero.
S’il trouvait un moyen de s’échapper, elle paierait le voyage entier.
Quería que la llevara con él y que se casara con ella en tierra de cristianos.
Elle voulait qu’il l’emmène avec lui et qu’il l’épouse au pays des chrétiens.
Aquel papel valía más que todo el rescate que su familia no había podido pagar.
Ce papier valait plus que toute la rançon que sa famille n’avait jamais pu payer.
Ruy Pérez leyó la traducción 3 veces antes de creerla.
Ruy Pérez lut la traduction 3 fois avant d’y croire.
Contestó por la misma caña, con la letra más pequeña que pudo.
Il répondit par le même roseau, de la plus petite écriture dont il fut capable.
Le escribió que sí, que era hombre de palabra y que no la engañaría nunca.
Il lui écrivit que oui, qu’il était un homme de parole et qu’il ne la tromperait jamais.
Le prometió que haría exactamente lo que ella le pedía.
Il lui promit qu’il ferait exactement ce qu’elle lui demandait.
Desde el patio se veía aquella ventana alta, cerrada durante todo el día.
Depuis la cour on voyait cette fenêtre haute, fermée toute la journée.
En la venta, mientras él hablaba, la mujer joven escuchaba en silencio.
À l’auberge, pendant qu’il parlait, la jeune femme écoutait en silence.
No entendía casi nada de lo que se decía en aquella sala.
Elle ne comprenait presque rien de ce qui se disait dans cette salle.
Pero cuando oyó su propio nombre, sonrió y repitió que ella era María.
Mais quand elle entendit son propre nom, elle sourit et répéta qu’elle était María.
Todos se volvieron a mirarla y nadie supo qué contestar.
Tous se retournèrent pour la regarder, et personne ne sut quoi répondre.
Vocabulaire
Rapporter ce qu’un autre a dit
- decir que
- dire que
- contar que
- raconter que
- explicar que
- expliquer que
- añadir que
- ajouter que
- preguntar si
- demander si
- pedir que
- demander que
- prometer que
- promettre que
- advertir que
- avertir que
La lettre et la langue
- la carta
- la lettre
- la letra
- l’écriture
- traducir
- traduire
- la traducción
- la traduction
- la lengua
- la langue
- el secreto
- le secret
- el discurso
- le discours
- el papel
- le papier
L’or et le danger
- la moneda
- la pièce de monnaie
- el oro
- l’or
- el rescate
- la rançon
- el pozo
- le puits
- escapar
- s’échapper
- engañar
- tromper
- la esclava
- l’esclave (une femme)
- la ruina
- la ruine
Le discours indirect au passé
La carta decía que era una mujer y que se llamaba Zoraida.
Preguntaba si él era un hombre de bien.
Le prometió que haría lo que ella le pedía.
Bonne nouvelle d’entrée de jeu : le mécanisme de cette leçon, tu l’as déjà. Le discours indirect espagnol recule les temps comme le tien, dans le même ordre et pour la même raison. Ce qui suit sert donc à deux choses seulement : vérifier les correspondances de formes, et désarmer trois réflexes français qui, eux, ne passent pas la frontière.
1. Le recul des temps, exactement le tien
Quand le verbe qui rapporte est au passé, et ici il l’est toujours, chaque verbe rapporté recule d’un cran. Lis la troisième colonne et vérifie : c’est le même geste.
| ses mots | rapporté | chez toi |
|---|---|---|
| Soy una mujer. | Decía que era una mujer. | elle disait qu’elle était |
| Una esclava me habló de ella. | Contaba que una esclava le había hablado de ella. | qu’une esclave lui avait parlé |
| He querido ser cristiana. | Decía que había querido ser cristiana. | qu’elle avait voulu |
| Pagaré el viaje. | Añadía que pagaría el viaje. | qu’elle paierait |
| Llévame contigo. | Pedía que la llevara consigo. | qu’on l'emmène avec lui |
| Yo era niña entonces. | Decía que era niña entonces. | qu’elle était enfant |
L’imparfait et le plus-que-parfait ne bougent pas : ils sont déjà au fond du passé, dans les deux langues. La seule ligne où l’espagnol ne te suit pas est l’avant-dernière, et elle a sa section un peu plus bas.
2. Le que ne se supprime jamais, et il se répète
Voici le premier réflexe à désarmer, et il est discret. En français, tu enchaînes volontiers deux propositions rapportées avec un seul que : « il écrivit qu’il était un homme de parole et ne la tromperait jamais ». L’espagnol ne l’admet pas. Chaque proposition rapportée porte le sien.
| faux | juste |
|---|---|
| ✗ Le escribió que sí, era hombre de palabra y no la engañaría. | ✓ Le escribió que sí, que era hombre de palabra y que no la engañaría. |
| ✗ Decía que era una mujer y se llamaba Zoraida. | ✓ Decía que era una mujer y que se llamaba Zoraida. |
Trois que dans une seule phrase n’ont rien de lourd en espagnol : c’est la norme, et l’oreille les attend. Quant à le faire disparaître tout à fait, ✗ Dijo era hombre de bien, c’est la faute du lecteur anglais, pas la tienne : sa langue le lui permet, la tienne pas plus que l’espagnole.
3. Rapporter un ordre ou une prière : que + subjonctif
Voilà le vrai piège de la leçon, et il est entièrement français. Pour rapporter une demande, tu passes à l’infinitif : « elle lui demanda de l’emmener », « il lui dit de se taire ». L’espagnol garde une proposition complète, avec que et un verbe conjugué au subjonctif.
| chez toi | en espagnol |
|---|---|
| elle lui demanda de l’emmener | le pidió que la llevara |
| elle le pria de n’en parler à personne | le pedía que no se lo contara a nadie |
| il lui dit de traduire la lettre | le dijo que tradujera la carta |
Et ne recule pas devant llevara. C’est bien ton subjonctif imparfait, celui que tu n’écris plus qu’en plaisantant, « qu’il l’emmenât », sauf qu’en espagnol il est vivant et parfaitement ordinaire. La forme ne te surprend pas ; c’est l’idée qu’on l’emploie tous les jours qui demande un effort.
Attention aussi à ne pas lui substituer le subjonctif présent : ✗ Le pidió que la lleve. Le verbe qui rapporte est au passé, donc le subjonctif recule avec les autres.
4. Rapporter une question
Deux formes, selon la question de départ.
| type de question | mot de liaison | exemple |
|---|---|---|
| oui ou non | si | Preguntaba si era hombre de bien. |
| avec un mot interrogatif | le même mot, accent compris | Preguntó dónde estaba la caña. |
La première ligne ne te dépayse pas : tu dis « il demandait s’il était un homme d’honneur ». La seconde, si. Là où ta langue fabrique « ce que » et « ce qui », l’espagnol reprend le mot interrogatif tel quel.
| chez toi | en espagnol |
|---|---|
| il demanda ce qu’elle voulait | Preguntó qué quería. |
| il demanda ce qui se passait | Preguntó qué pasaba. |
| il demanda où était le roseau | Preguntó dónde estaba la caña. |
Deux détails d’écriture. L’accent reste sur dónde, quién, cuándo, qué, alors même qu’il n’y a plus de point d’interrogation : le mot continue d’interroger, donc il garde sa marque. Et les signes espagnols disparaissent tous les deux, celui du début comme celui de la fin. Preguntó si era hombre de bien se termine par un point.
5. Ce qui bouge en plus du verbe
Le point de vue passe de celle qui parlait à celui qui rapporte, et les petits mots suivent. Le principe t’est familier ; ce sont les formes qu’il faut retenir.
| dans ses mots | dans le récit |
|---|---|
| yo, mi | ella, su |
| tú, tu | él, su |
| aquí | allí |
| hoy | aquel día |
| mañana | al día siguiente |
| este, esta | aquel, aquella |
Lela Marién, et les mots qu’on ne traduit pas
Lela Marién, c’est lella Maryam, madame Marie, la Vierge, dans l’arabe qu’on parlait à Alger. Cervantes l’écrit sous cette forme et l’y laisse. Il fait la même chose avec d’autres mots tout au long de cet épisode, et l’effet sur un lecteur espagnol est voulu : on entend ce qui se dit, on devine à peu près ce que cela veut dire, et on ne le possède jamais tout à fait. C’est la situation de tout le monde dans cette histoire. Ruy Pérez ne sait pas lire la lettre qui va changer sa vie. Zoraida ne dit pas un mot de la langue du pays où elle veut aller. Le renégat se tient entre les deux et aucun des deux ne lui fait confiance.
Les renégats ont existé et ils étaient des milliers : des chrétiens passés à l’islam à Alger, quelques-uns par conviction, la plupart par calcul, puisqu’un converti pouvait posséder une maison, commander un navire et cesser d’être une marchandise. L’Espagne les regardait avec une horreur où il entrait beaucoup de peur, parce que chacun connaissait une famille qui en comptait un. Cervantes, qui a passé cinq ans à observer le mécanisme de l’intérieur, refuse de faire de celui-ci un scélérat. Il traduit la lettre honnêtement, il prend sa part et il fait ce qu’il avait promis.
Reste le moment de la fin, l’un des plus discrets du livre. La jeune femme a écouté une longue histoire dans une langue qu’elle ne parle pas, au milieu d’inconnus. Elle entend un mot qu’elle reconnaît, son propre nom, et elle le corrige. Pas Zoraida. María. En quatre mots elle dit à toute la salle qui elle a décidé d’être, et la salle ne sait absolument pas quoi lui répondre.
Cervantes dans le texte · «adonde dice Lela Marién quiere decir Nuestra Señora…»
adonde dice Lela Marién quiere decir Nuestra Señora la Virgen María
where it says Lela Marién it means Our Lady the Virgin Mary.
C’est le renégat au travail, et c’est du discours indirect à l’état pur : un homme qui te dit ce que dit un papier. Regarde le montage de la phrase. Adonde dice désigne un endroit de la lettre, quiere decir livre ce que cet endroit signifie, et le verbe decir paraît deux fois en dix mots, une fois pour le texte et une fois pour le traducteur : c’est exactement le dédoublement que suppose toujours le fait de rapporter. Note ensuite que toute la phrase est au présent, et non au passé. C’est la seule exception que cette leçon ne fait pas travailler, et tu la connais déjà chez toi : quand ce qui a été dit reste vrai, ou reste écrit, le verbe ne recule pas. La lettre continue de le dire chaque fois qu’on la lit, donc dice. Garde enfin l’œil sur le nom lui-même. Le renégat ne remplace pas Lela Marién par Virgen María pour passer à la suite : il pose les deux côte à côte et te laisse voir la couture, ce que fait un traducteur honnête et ce que fait Cervantes d’un bout à l’autre de cet épisode.