Niveau B1 · Leçon 52
La fuite par la mer
L’or de Zoraida paie une barque et des rameurs. La nuit de la fuite, presque tout se passe comme prévu, et ce qui ne se passe pas comme prévu, c’est son père.

Ce que tu sauras faire
- Parler de ce qui arrive si une condition réelle se réalise.
- Employer si avec le présent et jamais avec le futur.
- Enchaîner des conditions pour exposer un plan entier.
Avant de lire
Le renégat expose son plan avec des phrases qui commencent par si. Regarde le verbe qui suit immédiatement, et regarde-le sans inquiétude : c’est le présent, comme chez toi. Tu ne dis pas « si nous partirons de nuit », tu dis « si nous partons de nuit », et l’espagnol fait exactement le même choix pour la même raison. Toute la difficulté de cette leçon pour un anglophone n’existe donc pas pour toi. Ce qui te reste à surveiller est ailleurs : dans la seconde moitié de la phrase, là où ta langue pose presque toujours un futur et où l’espagnol se contente très souvent d’un présent.L’histoire en espagnol facile
El plan tardó meses en estar listo, porque cada paso podía costarles la vida.
Le plan mit des mois à être prêt, parce que chaque étape pouvait leur coûter la vie.
Con el oro de Zoraida, el renegado compró una barca pequeña y ligera.
Avec l’or de Zoraida, le renégat acheta une barque petite et légère.
Después buscó remeros cristianos en el puerto y les repartió parte del dinero.
Puis il chercha des rameurs chrétiens au port et leur distribua une partie de l’argent.
«Si salimos de noche, nadie nos ve», decía el renegado en voz baja.
« Si nous partons de nuit, personne ne nous voit », disait le renégat à voix basse.
«Si el viento nos ayuda, en 3 días estamos en España».
« Si le vent nous aide, dans 3 jours nous sommes en Espagne. »
«Si nos descubren, no hay segunda oportunidad para ninguno de nosotros».
« Si on nous découvre, il n’y a pas de seconde chance pour aucun de nous. »
Ruy Pérez repetía aquellas frases por dentro cada noche antes de dormir.
Ruy Pérez se répétait ces phrases en lui-même chaque soir avant de dormir.
La noche elegida, él y sus hombres entraron en el jardín de Agi Morato.
La nuit choisie, lui et ses hommes entrèrent dans le jardin d’Agi Morato.
Zoraida los esperaba junto a la puerta, con una caja de joyas entre los brazos.
Zoraida les attendait près de la porte, une cassette de bijoux dans les bras.
Llevaba la cabeza cubierta y no dijo una sola palabra.
Elle avait la tête couverte et ne dit pas un seul mot.
Pero el padre se despertó, salió al jardín y preguntó quién andaba allí.
Mais le père se réveilla, sortit dans le jardin et demanda qui allait là.
No podían dejarlo suelto, porque si daba la alarma los cogían a todos.
Ils ne pouvaient pas le laisser libre, car s’il donnait l’alarme on les prenait tous.
Se lo llevaron con ellos, atado y en silencio, hasta la orilla del mar.
Ils l’emmenèrent avec eux, attaché et silencieux, jusqu’au rivage de la mer.
Zoraida no se atrevía a mirarlo y lloraba con la cara tapada.
Zoraida n’osait pas le regarder et pleurait le visage caché.
La barca salió del puerto sin que nadie la viera desde las murallas.
La barque sortit du port sans que personne la voie depuis les murailles.
Al amanecer, ya lejos de la costa, buscaron un cabo desierto y pararon.
Au point du jour, déjà loin de la côte, ils cherchèrent un cap désert et s’arrêtèrent.
Allí dejaron al padre en tierra, con su dinero y sin su hija.
Là ils laissèrent le père à terre, avec son argent et sans sa fille.
Él les gritó desde la orilla que volvieran, y luego les gritó cosas peores.
Il leur cria depuis le rivage de revenir, puis il leur cria des choses pires.
Zoraida lo oyó todo y siguió sin levantar la cabeza del fondo de la barca.
Zoraida entendit tout et resta sans lever la tête du fond de la barque.
Navegaron 4 días con muy poca comida y con el miedo puesto encima.
Ils naviguèrent 4 jours avec très peu de nourriture et la peur posée sur eux.
Un barco francés los alcanzó por el camino y les quitó casi todo.
Un navire français les rattrapa en chemin et leur prit presque tout.
Les dejaron la barca y la vida, que en aquel mar ya era mucho.
On leur laissa la barque et la vie, ce qui dans cette mer était déjà beaucoup.
Cuando por fin vieron la costa española, ninguno se atrevió a gritar de alegría.
Quand ils virent enfin la côte espagnole, aucun n’osa crier de joie.
Un hombre que pescaba en la playa les preguntó quiénes eran.
Un homme qui pêchait sur la plage leur demanda qui ils étaient.
Ruy Pérez respondió que eran cristianos que volvían a su casa.
Ruy Pérez répondit qu’ils étaient des chrétiens qui rentraient chez eux.
Y esa vez nadie le pidió más pruebas.
Et cette fois-là personne ne lui demanda d’autre preuve.
Vocabulaire
La mer et la barque
- la barca
- la barque
- el remero
- le rameur
- la galera
- la galère
- el puerto
- le port
- la orilla
- le rivage
- la costa
- la côte
- navegar
- naviguer
- el viento
- le vent
La fuite
- la fuga
- la fuite, l’évasion
- escapar
- s’échapper
- la alarma
- l’alarme
- las joyas
- les bijoux
- atado
- attaché
- encadenado
- enchaîné
- el secreto
- le secret
- engañar
- tromper
Ce qui est resté derrière
- el cautivo
- le captif
- el combate
- le combat
- el pañuelo
- le linge, le mouchoir
- la moneda
- la pièce de monnaie
- la fortuna
- une fortune
- el pozo
- le puits
- la esclava
- l’esclave (une femme)
- vecino
- voisin, d’à côté
Si avec le présent : la condition qui peut vraiment se réaliser
Si salimos de noche, nadie nos ve.
Si el viento nos ayuda, en 3 días estamos en España.
Si nos descubren, no hay segunda oportunidad.
Voici une leçon que tu peux presque sauter, et il vaut mieux te le dire tout de suite plutôt que de te faire répéter une règle que tu appliques depuis l’école maternelle. L’espagnol construit la condition réelle comme le français : si plus présent, et jamais de futur derrière. Ce qui suit sert donc à vérifier les correspondances, puis à te montrer les deux ou trois endroits où ta confiance sera mal placée.
1. La forme
Après si, le présent de l’indicatif. Dans l’autre moitié, trois possibilités.
| moitié résultat | exemple | emploi |
|---|---|---|
| présent | Si salimos de noche, nadie nos ve. | une vérité générale ou une conséquence immédiate |
| futur | Si salimos de noche, nadie nos verá. | une prévision pour cette fois-là |
| impératif | Si te descubren, corre hacia la barca. | une consigne |
Les trois lignes existent aussi chez toi, avec la même répartition : « si nous partons de nuit, personne ne nous voit », « personne ne nous verra », « cours vers la barque ». Rien à apprendre, donc, sinon les formes espagnoles elles-mêmes.
2. L’interdiction absolue, qui ne te menace pas
Jamais de futur juste après si. ✗ si saldremos de noche, ✗ si el viento nos ayudará, ✗ si nos descubrirán n’existent pas.
Cette règle est le morceau difficile du cours anglais, parce que l’anglais tolère le futur après if dans certains emplois. Chez toi, « si nous partirons » est aussi impossible qu’en espagnol, et ton oreille refusera la faute avant que ta tête l’ait analysée. Même chose pour le subjonctif : ✗ si salgamos de noche est faux, et tu n’aurais jamais eu l’idée de l’écrire, puisque « si nous partions » avec un subjonctif ne te vient pas non plus.
Une seule vraie mise en garde, et elle regarde vers ta propre langue parlée. Ne transporte pas ici le fameux ✗ « si j’aurais su ». Le conditionnel est aussi interdit après si en espagnol qu’en français : ✗ si tendríamos viento ne se dit pas. La forme correcte pour ce cas-là est un subjonctif imparfait, si tuviéramos viento, et c’est la leçon suivante.
3. Le vrai écart : la moitié résultat
C’est ici que ta langue te pousse doucement dans une direction. En français, dès que la conséquence est à venir, tu mets un futur presque par réflexe : « si le vent nous aide, nous serons en Espagne dans trois jours ». L’espagnol le peut, mais il préfère très souvent le présent, y compris pour parler d’après-demain.
| chez toi | en espagnol, très courant |
|---|---|
| si le vent nous aide, nous serons en Espagne dans 3 jours | Si el viento nos ayuda, en 3 días estamos en España. |
| s’il donne l’alarme, ils nous prendront tous | Si da la alarma, nos cogen a todos. |
| s’ils nous découvrent, il n’y aura pas de seconde chance | Si nos descubren, no hay segunda oportunidad. |
Les deux versions espagnoles sont correctes, et le futur n’est pas une faute. Mais le présent donne au plan son ton de chose déjà décidée, et c’est celui qu’emploie le renégat. Si tu veux sonner espagnol plutôt que traduit, mets le présent des deux côtés et n’aie pas peur du résultat.
4. L’ordre et la virgule
Les deux moitiés peuvent s’inverser sans que le sens change, et la ponctuation suit la même règle que chez toi.
| ordre | exemple |
|---|---|
| condition d’abord, virgule | Si nos descubren, no hay segunda oportunidad. |
| résultat d’abord, pas de virgule | No hay segunda oportunidad si nos descubren. |
Mettre la condition en tête est ce que fait quelqu’un qui expose un plan : l’auditeur tient la situation en main avant d’entendre la conséquence. Le renégat le fait trois fois de suite, et c’est cette répétition qui transforme trois phrases en plan.
5. Trois si, et un accent qui n’est pas chez toi
L’espagnol a les mêmes homonymes que toi, plus une différence d’écriture qu’il faut retenir dès maintenant.
| mot | sens | exemple |
|---|---|---|
| si | condition | Si salimos de noche… |
| si | interrogation indirecte, le si de la leçon 51 | Preguntó si era hombre de bien. |
| sí | oui | Le escribió que sí. |
Le troisième porte un accent écrit, alors que ton « oui » et ton « si » d’affirmation ne se distinguent que par le contexte. Retiens le geste : dès que si veut dire oui, il prend son accent. Et note que le si de la deuxième ligne, celui de l’interrogation indirecte, n’obéit à aucune règle de cette leçon : il accepte parfaitement un futur, preguntó si vendría, exactement comme ton « il demanda s’il viendrait ».
6. Le piège qui est juste à côté : cuando
Une dernière chose, parce que c’est là que tu tomberas. Chez toi, si et quand ne se traitent pas pareil : « si nous arrivons » au présent, mais « quand nous arriverons » au futur. L’espagnol distingue les deux lui aussi, mais autrement.
| chez toi | en espagnol |
|---|---|
| si nous arrivons à la côte… | Si llegamos a la costa… (présent) |
| quand nous arriverons à la côte… | Cuando lleguemos a la costa… (subjonctif) |
Ne mets donc jamais de subjonctif après si, et ne mets jamais de futur après cuando quand il regarde vers l’avenir. Le détail complet de cuando t’attend à la leçon 60 ; retiens seulement, pour l’instant, que ton réflexe de futur après « quand » n’a nulle part où se poser en espagnol.
Les quatre évasions que Cervantes n’a pas réussies
Cervantes essaya de s’échapper d’Alger quatre fois en cinq ans. La première tentative s’effondra quand le guide qui menait son groupe par voie de terre les abandonna au deuxième jour. La deuxième reposait sur un bateau qui devait récupérer un groupe de chrétiens cachés dans une grotte hors de la ville. Certains étaient dans cette grotte depuis des mois, nourris de nuit par un jardinier, et tout le plan fut trahi par un homme appelé El Dorador pour un seul écu d’or. La troisième était une lettre portée au gouverneur espagnol d’Oran, dont le messager fut pris et empalé. La quatrième fut encore un bateau, et encore un délateur.
Ce qui est extraordinaire n’est pas la série d’échecs, mais ce qui suivit chaque fois. À chaque reprise, Cervantes déclara à ses geôliers qu’il avait tout organisé seul et que les autres n’avaient fait que lui obéir. Il le disait en sachant exactement ce qu’on faisait subir aux meneurs à Alger, en public et sans hâte. On le menaça, on l’enchaîna, on le transféra dans la prison du maître de la ville, et on ne l’exécuta jamais. Les historiens se disputent depuis quatre cents ans sur les raisons, et ils ne se sont toujours pas mis d’accord.
Relis maintenant cette leçon. La barque est achetée, les rameurs sont engagés, le vent coopère, la troupe atteint la côte espagnole, et l’homme de la plage la croit sur parole. C’est la seule évasion d’Alger qui réussisse dans toute l’œuvre de Cervantes, et il la donne à un autre. Le renégat n’est pas le traître. Les Français qui les dévalisent les laissent en vie. Partout où sa propre vie a cédé, cette histoire tient.
Il y a une chose, pourtant, qu’il ne laisse pas passer. Le père est réel, il se réveille, et on l’emmène. Zoraida l’entend hurler depuis le rivage et ne lève pas la tête. Cervantes pouvait écrire cette scène sans le père, et il a refusé.
Cervantes dans le texte · «Iba Zoraida, en tanto que se navegaba…»
Iba Zoraida, en tanto que se navegaba, puesta la cabeza entre mis manos, por no ver a su padre
Zoraida went, while the sailing went on, with her head between my hands, so as not to see her father.
Toute la fuite tient dans une seule image, et chaque morceau de la phrase travaille. En tanto que se navegaba est la forme ancienne de mientras, le connecteur de la leçon 48, et il pose deux choses dans le même instant : la barque qui avance et la femme qui ne regarde pas. Ensuite se navegaba, un passif impersonnel, on naviguait, la navigation se faisait. Il n’y a pas de sujet. Personne en particulier ne rame, la mer est simplement franchie, et l’effet est de repousser toute la mécanique de la fuite à l’arrière-plan pour ne laisser qu’elle au premier. Ta langue possède exactement ce tour avec « on », et tu peux mesurer ici ce qu’il fait : il efface les rameurs. Vient ensuite le détail physique, puesta la cabeza entre mis manos, qui t’apprend que Ruy Pérez lui tient la tête, que c’est la première fois qu’il la touche, et que le geste n’a rien de galant. Et la raison arrive enfin, cinq mots tout à la fin, là où l’espagnol aime placer ce qui fait mal : por no ver a su padre. Elle ne se cache pas des gardes. Elle se cache d’un homme qui hurle son nom sur une plage, et Cervantes te fait attendre le dernier mot pour te l’apprendre.