Niveau C1 · Première partie, chapitre 25
Archaïsme voulu : la lettre à Dulcinée
Ici les vieux mots ne sont pas l’époque, ils sont le personnage. Don Quichotte écrit une lettre d’amour dans un espagnol que personne ne parlait en 1605, et Cervantès empile ferido, fermosura, maguer, asaz et cuita jusqu’à ce que la page soit un costume. Il y a aussi deux futurs du subjonctif, le temps qui ne survit plus aujourd’hui que dans la langue juridique.
Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit
Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 25. Domaine public, et ni adapté, ni raccourci, ni modernisé en quoi que ce soit.
El ferido de punta de ausencia y el llagado de las telas del corazón, dulcísima Dulcinea del Toboso, te envía la salud que él no tiene. Si tu fermosura me desprecia, si tu valor no es en mi pro, si tus desdenes son en mi afincamiento, maguer que yo sea asaz de sufrido, mal podré sostenerme en esta cuita, que, además de ser fuerte, es muy duradera.
Celui qui est blessé par la pointe de l’absence et transpercé au tissu du cœur, très douce Dulcinée du Toboso, t’envoie la santé qu’il n’a pas lui-même. Si ta beauté me dédaigne, si ta valeur n’est pas de mon côté, si ton mépris fait ma ruine, alors, bien que je sois homme de grande endurance, je supporterai mal cette affliction qui, outre qu’elle est lourde, dure très longtemps.
La même chose en espagnol d’aujourd’hui
Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.
El herido por la ausencia y llagado en lo más hondo del corazón, dulcísima Dulcinea del Toboso, te envía la salud que él no tiene. Si tu hermosura me desprecia, si tu valor no está de mi parte, si tus desdenes me hunden, aunque yo sea muy sufrido, mal podré sostenerme en esta pena, que además de ser fuerte es muy duradera.
Ce qui a changé, forme par forme
| Dans le texte | Aujourd’hui | Pourquoi ça compte |
|---|---|---|
| ferido | herido | Ancien f- pour le h- moderne, le repère le plus net de l’espagnol archaïque. |
| fermosura | hermosura | Le même changement encore, et dans la même phrase, ce qui n’est pas un hasard. |
| maguer que | aunque | Déjà archaïque en 1605 et complètement mort aujourd’hui. |
| asaz | bastante, muy | Un mot de quantité venu de la langue ancienne. |
| cuita | pena, aflicción | Le chagrin. Ne survit plus que dans la poésie et dans cuitado. |
| en mi pro | a mi favor | Pro comme nom. Il n’en reste que en pro de, comme ton « en pro de ». |
| afincamiento | apuro, ruina | Une contrainte ou une ruine. Disparu de la langue. |
La syntaxe
Trois propositions en si empilées devant le verbe principal, toutes à l’indicatif parce qu’elles sont posées comme réelles, puis la concession avec maguer que qui prend un subjonctif, sea. Le sujet de toute la lettre est une description et pas un nom : el ferido, el llagado, et le lecteur doit le tenir jusqu’à ce que te envía arrive.
Ce qu’entend un lecteur espagnol
Chaque archaïsme est choisi. Cervantès n’écrit pas du vieil espagnol, il écrit un homme qui écrit du vieil espagnol, et cette différence est tout le roman. Remarque aussi que ce chef-d’œuvre de prose courtoise sera livré par Sancho, qui ne sait pas lire, de mémoire, et qui perd le carnet.
Là où le cours t’y prépare
- Écrire une lettre : le tú et le usted sur le papierLeçon 41La lettre à Dulcinée