Niveau C1 · Première partie, chapitre 25

Sancho et les proverbes : l’espagnol parlé de 1605

L’autre moitié de la langue du livre. Sancho n’argumente pas, il enfile des proverbes jusqu’à ce que son idée soit quelque part dans le tas, et la plupart s’emploient encore quatre siècles plus tard. Cette unité est le registre exactement opposé à celui de la lettre d’amour.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 25. Domaine public, et ni adapté, ni raccourci, ni modernisé en quoi que ce soit.

Ni yo lo digo ni lo pienso —respondió Sancho—: allá se lo hayan; con su pan se lo coman. Si fueron amancebados, o no, a Dios habrán dado la cuenta. De mis viñas vengo, no sé nada; no soy amigo de saber vidas ajenas; que el que compra y miente, en su bolsa lo siente. Cuanto más, que desnudo nací, desnudo me hallo: ni pierdo ni gano; mas que lo fuesen, ¿qué me va a mí? Y muchos piensan que hay tocinos y no hay estacas. Mas, ¿quién puede poner puertas al campo?

Je ne le dis ni ne le pense, répondit Sancho. Qu’ils se débrouillent entre eux, et grand bien leur fasse. Qu’ils aient été amants ou non, ils en auront rendu compte à Dieu. Je viens de ma vigne et je ne sais rien. Je ne suis pas de ceux qui fouillent dans la vie des autres. Qui achète et ment le sent dans sa bourse. D’ailleurs, nu je suis né et nu je me retrouve, donc je n’y perds ni n’y gagne, et quand bien même ils l’auraient été, en quoi cela me regarde-t-il ? Bien des gens s’attendent à trouver du lard là où il n’y a même pas de crochet pour le pendre. Et qui peut mettre des portes à la campagne ?

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Ni lo digo ni lo pienso, respondió Sancho. Que se lo resuelvan ellos, y que les aproveche. Si fueron amantes o no, ya se lo habrán explicado a Dios. Yo vengo de mis viñas y no sé nada; no me gusta meterme en la vida de los demás, que el que compra y miente lo nota en el bolsillo. Además, desnudo nací y desnudo estoy: ni pierdo ni gano, y aunque lo fueran, ¿a mí qué me importa? Muchos creen que hay tocino donde no hay ni ganchos para colgarlo. Y además, ¿quién puede poner puertas al campo?

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
allá se lo hayanque se lo resuelvan ellosUn lavage de mains. Le verbe est un subjonctif sans aucun déclencheur devant lui.
con su pan se lo comanque les aprovecheToujours dit aujourd’hui, et toujours un peu hostile. Ton « grand bien leur fasse » a la même ironie.
a Dios habrán dado la cuentaya se lo habrán explicado a DiosFutur antérieur employé pour une supposition sur le passé, exactement comme chez toi.
mas que lo fuesenaunque lo fueranMas que pour aunque, disparu de la langue moderne.
qué me va a míqué me importaIr a alguien au sens de le concerner.
hay tocinos y no hay estacascreer que hay algo donde no hay nadaUn proverbe sur les crochets auxquels on pend un côté de lard.
poner puertas al campolo mismo hoyVivant et inchangé. On n’empêche pas les gens de parler.

La syntaxe

Il n’y a presque aucune subordination. Les proverbes sont accrochés les uns aux autres avec que et cuanto más, ce qui est la façon dont l’espagnol parlé construit un long tour de parole sans construire une longue phrase. Compare avec la phrase unique du discours de l’âge d’or et tu as les deux pôles du livre.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Un homme qui ne sait pas lire cite l’autorité de la seule façon dont il le peut, en répétant ce que tout le monde dit. C’est un vrai argument et don Quichotte refuse de l’entendre comme tel : deux lignes plus loin il reproche à Sancho d’enfiler des sottises. La moitié du livre, ce sont ces deux registres qui n’arrivent pas à se comprendre, et Cervantès ne prend pas parti.

Là où le cours t’y prépare