C1 · Première partie, chapitre 20

Le conte des chèvres de Sancho : comment l’espagnol parlé raconte

Mort de peur dans le noir, Sancho raconte une histoire à son maître pour l’empêcher de partir, et il la raconte comme on racontait au village : chaque nom répété, chaque étape annoncée. Don Quichotte lui demande de parler comme un homme instruit. Cette unité porte sur la grammaire du récit oral, et sur sa défense en deux lignes.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 20. Sans adaptation.

«Digo, pues —prosiguió Sancho—, que en un lugar de Estremadura había un pastor cabrerizo (quiero decir que guardaba cabras), el cual pastor o cabrerizo, como digo, de mi cuento, se llamaba Lope Ruiz; y este Lope Ruiz andaba enamorado de una pastora que se llamaba Torralba, la cual pastora llamada Torralba era hija de un ganadero rico, y este ganadero rico...» — Si desa manera cuentas tu cuento, Sancho —dijo don Quijote—, repitiendo dos veces lo que vas diciendo, no acabarás en dos días; dilo seguidamente y cuéntalo como hombre de entendimiento, y si no, no digas nada. — De la misma manera que yo lo cuento —respondió Sancho—, se cuentan en mi tierra todas las consejas, y yo no sé contarlo de otra, ni es bien que vuestra merced me pida que haga usos nuevos.

Je dis donc, poursuivit Sancho, que dans un village d’Estrémadure il y avait un berger de chèvres, je veux dire qu’il gardait des chèvres, lequel berger ou chevrier, comme je dis, de mon conte, s’appelait Lope Ruiz, et ce Lope Ruiz était amoureux d’une bergère qui s’appelait Torralba, laquelle bergère appelée Torralba était fille d’un riche éleveur, et ce riche éleveur... Si tu racontes ton conte de cette façon, Sancho, dit don Quichotte, en répétant deux fois ce que tu dis, tu n’en finiras pas en deux jours. Raconte-le d’affilée, et raconte-le en homme d’entendement, sinon ne dis rien. De la même façon que je le raconte, répondit Sancho, on raconte tous les contes chez moi, et je ne sais pas le raconter autrement, et il n’est pas juste que votre grâce me demande de prendre de nouvelles habitudes.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Pues digo, siguió Sancho, que en un pueblo de Extremadura había un pastor de cabras, o sea, que cuidaba cabras, y este pastor o cabrero de mi cuento, como digo, se llamaba Lope Ruiz, y este Lope Ruiz estaba enamorado de una pastora que se llamaba Torralba, y esta pastora llamada Torralba era hija de un ganadero rico, y este ganadero rico... Si cuentas así tu cuento, Sancho, dijo don Quijote, repitiendo dos veces lo que vas diciendo, no acabarás en dos días. Cuéntalo seguido y como un hombre inteligente, y si no, no digas nada. Tal como yo lo cuento, respondió Sancho, se cuentan en mi tierra todos los cuentos, y yo no sé contarlo de otra manera, ni está bien que vuestra merced me pida que cambie de costumbres.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
Digo, puespues digoL’ouverture du conteur. Pues après le verbe, pour reprendre le fil.
cabrerizocabreroLe mot ancien pour chevrier.
quiero decir queo sea queL’autocorrection de l’espagnol parlé. Aujourd’hui o sea fait le même travail.
el cual pastory este pastorEl cual suivi d’un nom, qui répète l’antécédent. Une habitude de notaire, ici dans la bouche d’un paysan. Ton français a la même chose avec lequel berger.
la cual pastora llamada Torralbay esta pastoraEncore la même chose. Chaque proposition reprend les derniers mots de la précédente.
desa manerade esa maneraDe et esa soudés.
seguidamenteseguido, de corridoD’affilée, sans revenir en arrière.
consejascuentos, historiasDes contes de bonne femme. Le mot est littéraire aujourd’hui.
ni es bien queni está bien queSer bien, être juste. Aujourd’hui le verbe est estar.
haga usos nuevoscambie de costumbresUsos au sens de coutumes, de façons de faire.

La syntaxe

La phrase de Sancho se construit par enchaînement, pas par emboîtement. Chaque nouvelle proposition reprend le dernier nom de la précédente, Lope Ruiz ... y este Lope Ruiz, Torralba ... la cual pastora llamada Torralba, rico ... y este ganadero rico, si bien que l’auditeur ne perd jamais le fil. C’est exactement ainsi que les conteurs tiennent leur public, et cela donne une phrase qui ne finit jamais. Don Quichotte veut le style écrit, seguidamente, et Sancho refuse au nom de la coutume.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Sancho gagne du temps. Il fait nuit noire, un terrible bruit de coups résonne quelque part devant eux, et il a attaché les pattes de Rossinante pour que son maître ne puisse pas partir, alors le conte est fait pour être lent. Mais sa réponse à la critique est sérieuse : c’est comme ça qu’on raconte chez moi, et vous n’avez pas le droit de me demander d’autres façons. C’est l’un des premiers moments de la littérature où un personnage défend sa façon de parler contre qui veut la corriger. Et le conte, où l’on fait passer des chèvres une à une de l’autre côté d’une rivière, se révèle n’avoir aucune fin.

Là où le cours t’y prépare