Niveau C2 · Deuxième partie, chapitre 26

Llaneza, muchacho : Cervantès contre la prose qui se pavane

Un garçon raconte un spectacle de marionnettes dans la langue des vieux romances, avec toutes les fioritures qu’il connaît, et son maître l’arrête en dix mots devenus une règle du style espagnol. Cette unité met les deux côte à côte : le subjonctif de souhait empilé, et la phrase simple qui le fait tomber.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 26. Domaine public, et ni adapté, ni raccourci, ni modernisé en quoi que ce soit.

¡Vais en paz, oh par sin par de verdaderos amantes! ¡Lleguéis a salvamento a vuestra deseada patria, sin que la fortuna ponga estorbo en vuestro felice viaje! ¡Los ojos de vuestros amigos y parientes os vean gozar en paz tranquila los días, que los de Néstor sean, que os quedan de la vida! Aquí alzó otra vez la voz maese Pedro, y dijo: — Llaneza, muchacho; no te encumbres, que toda afectación es mala.

Allez en paix, ô couple sans pareil de vrais amants ! Puissiez-vous arriver sains et saufs dans votre patrie désirée, sans que la fortune mette d’obstacle à votre heureux voyage ! Que les yeux de vos amis et de vos parents vous voient jouir dans une paix tranquille des jours qui vous restent à vivre, et qu’ils soient aussi nombreux que ceux de Nestor ! Ici maître Pierre éleva de nouveau la voix et dit : De la simplicité, garçon. Ne te guinde pas, toute affectation est mauvaise.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

¡Id en paz, pareja sin igual de verdaderos amantes! ¡Que lleguéis sanos y salvos a vuestra querida patria, sin que la suerte ponga obstáculos a vuestro feliz viaje! ¡Que los ojos de vuestros amigos y parientes os vean disfrutar en paz los días que os quedan de vida, y que sean tantos como los de Néstor! Aquí maese Pedro volvió a alzar la voz y dijo: Sencillez, chico. No te pongas estupendo, que toda afectación es mala.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
Vais en pazid en paz, que vayáis en pazUn subjonctif de souhait, vais pour vayáis, employé sans que devant.
par sin parpareja sin igualUn jeu de mots sur par, paire et égal. Le garçon fait l’intéressant.
¡Lleguéis¡que lleguéisEncore un souhait au subjonctif sans que. Aujourd’hui il faut que ou ojalá.
a salvamentosanos y salvosSains et saufs. Le mot survit dans le nom du sauvetage en mer espagnol, Salvamento Marítimo.
felicefelizLa forme poétique avec le e final, déjà affectée en 1615.
que los de Néstor seany que sean tantos como los de NéstorUn souhait glissé au milieu d’un autre, qui coupe los días de sa relative.
Llanezasencillez, naturalidadLa simplicité. Le mot que l’espagnol emploie encore pour des manières sans façon.
no te encumbresno te pongas estupendoEncumbrarse, se hisser au sommet. Ici, prendre un ton trop haut.
afectaciónlo mismo hoyLe nom du défaut. On cite encore cette phrase dès qu’on parle de style en Espagne.

La syntaxe

Les trois phrases du garçon sont des exclamations bâties sur le subjonctif de souhait, vais, lleguéis, vean, sean, sans que ni ojalá pour les introduire. La dernière s’emmêle : la relative que os quedan de la vida appartient à los días, et le garçon a glissé un autre souhait, que los de Néstor sean, dans l’espace entre les deux. La correction de maître Pierre est l’inverse : dix mots, un impératif et une raison.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Le garçon raconte un spectacle de marionnettes, et il le fait dans le style des romances et des livres de chevalerie. Son maître l’arrête d’une phrase devenue une règle de la prose espagnole : toda afectación es mala. On croirait entendre Cervantès parler de lui-même, puisque tout le roman est une campagne contre la langue enflée. Mais regarde qui donne la leçon. Maître Pierre, c’est Ginès de Passamont déguisé, le galérien qui a mené la lapidation de l’homme qui l’avait libéré, et le sermon sur le style simple et honnête vient du plus grand fraudeur du livre. Le garçon n’en tient aucun compte et continue.

Là où le cours t’y prépare