C2 · Deuxième partie, chapitre 38

La comtesse Trifaldi et l’épidémie de superlatifs

Une duègne barbue, envoyée par le duc et la duchesse dans le cadre d’une mystification très élaborée, s’adresse à la cour en enfilant les superlatifs, puis se met à coller -ísimo à des mots qui ne peuvent pas le porter. Sancho répond sur le même ton et va plus loin. Cette unité porte sur le superlatif espagnol, et sur ce qui arrive quand un suffixe devient un tic.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 38. Sans adaptation.

Confiada estoy, señor poderosísimo, hermosísima señora y discretísimos circunstantes, que ha de hallar mi cuitísima en vuestros valerosísimos pechos acogimiento no menos plácido que generoso y doloroso, porque ella es tal, que es bastante a enternecer los mármoles, y a ablandar los diamantes, y a molificar los aceros de los más endurecidos corazones del mundo; pero, antes que salga a la plaza de vuestros oídos, por no decir orejas, quisiera que me hicieran sabidora si está en este gremio, corro y compañía el acendradísimo caballero don Quijote de la Manchísima y su escuderísimo Panza. — El Panza —antes que otro respondiese, dijo Sancho— aquí esta, y el don Quijotísimo asimismo; y así, podréis, dolorosísima dueñísima, decir lo que quisieridísimis, que todos estamos prontos y aparejadísimos a ser vuestros servidorísimos.

Je suis confiante, seigneur très puissant, dame très belle et très sages assistants, que mon affliction-issime trouvera dans vos très valeureuses poitrines un accueil non moins doux que généreux et compatissant, car elle est telle qu’elle suffit à attendrir les marbres, à amollir les diamants et à adoucir les aciers des cœurs les plus endurcis du monde. Mais avant qu’elle sorte sur la place de vos ouïes, pour ne pas dire de vos oreilles, je voudrais qu’on m’apprît si se trouvent en cette assemblée, ce cercle et cette compagnie le très pur chevalier don Quichotte de la Manchissime et son écuyerissime Pança. Le Pança, dit Sancho avant que personne d’autre ne réponde, est ici, et le don Quichottissime pareillement, et ainsi vous pouvez, très dolente duègnissime, dire ce que vous voudrissimerez, car nous sommes tous prêts et préparissimes à être vos serviteurissimes.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Confío, poderosísimo señor, hermosísima señora y discretísimos presentes, en que mi cuitísima encontrará en vuestros valerosísimos pechos una acogida no menos amable que generosa y compasiva, porque es tal que basta para enternecer el mármol, ablandar los diamantes y suavizar el acero de los corazones más duros del mundo. Pero antes de que salga a la plaza de vuestros oídos, por no decir orejas, quisiera que me informaran de si está en esta reunión, corro y compañía el purísimo caballero don Quijote de la Manchísima y su escuderísimo Panza. El Panza, dijo Sancho antes de que nadie respondiera, aquí está, y el don Quijotísimo también, así que podéis, dolorosísima dueñísima, decir lo que queráis, que todos estamos listos y preparadísimos para ser vuestros servidorísimos.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
poderosísimo, hermosísima, discretísimoslo mismo hoyLe superlatif absolu en -ísimo, correct et normal. Jusqu’ici la duègne est seulement très polie.
cuitísimami gran cuitaC’est là que ça casse. Cuita est un nom, et les noms ne prennent pas -ísimo.
plácido que generoso y dolorosoamable, generosa y compasivaDoloroso au sens de qui compatit, et non de douloureux. Les adjectifs sont choisis pour leur son.
molificarablandar, suavizarUn latinisme déjà pompeux en 1615.
por no decir orejaslo mismo hoyOídos est le mot poli pour les oreilles, orejas le mot ordinaire. Elle se corrige vers le mot vulgaire, et c’est la plaisanterie.
me hicieran sabidorame informaranHacer sabidor, informer. Juridique et vieilli.
gremio, corro y compañíareunión, corro y compañíaTrois noms pour la même chose. Du remplissage dans le grand style.
acendradísimopurísimoAcendrado veut dire raffiné, épuré. Un vrai adjectif, correctement au superlatif.
la Manchísimala ManchaUn nom de lieu en -ísima. À ce stade, le suffixe est partout.
escuderísimoescuderoEncore un nom en -ísimo. Sancho prend des notes.
quisieridísimisqueráisL’invention de Sancho : un verbe, à un temps qui n’existe pas, avec -ísimo au milieu. Ça ne veut rien dire et tout le monde comprend.
servidorísimosservidoresUn dernier nom avec le suffixe, de la part de l’écuyer qui a compris le jeu.

La syntaxe

La phrase de la duègne est correctement construite. Elle a un verbe principal, confiada estoy, une proposition en que avec un futur, ha de hallar, une comparaison, no menos plácido que generoso, et une restriction avec antes que et un subjonctif, quisiera que me hicieran. La syntaxe est courtoise et impeccable. Ce qui déraille, c’est la morphologie : -ísimo passe des adjectifs, où il a sa place, aux noms, puis à un nom de lieu, et à la fin de la réponse de Sancho, à un verbe.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Toute la scène est une mystification montée par l’intendant du duc, qui joue la comtesse, et les superlatifs font partie du numéro. Ils parodient le style des livres de chevalerie, où chaque dame est hermosísima et chaque chevalier valerosísimo. Sancho, qui n’a rien compris à l’intrigue, a parfaitement compris le style, et sa réponse est la meilleure plaisanterie du chapitre : quisieridísimis n’est pas de l’espagnol, et aucun hispanophone n’a jamais manqué de le comprendre.

Là où le cours t’y prépare