C2 · Deuxième partie, chapitre 41

Clavilègne : ce que Sancho a vu du ciel

Les yeux bandés sur un cheval de bois dans le jardin du duc, don Quichotte et Sancho croient voler vers un royaume lointain. Ensuite Sancho raconte ce qu’il a vu en trichant un peu avec le bandeau, et la duchesse le prend en flagrant délit de contradiction. Sa réponse est un petit chef-d’œuvre de raisonnement à partir des prémisses de la farce d’un autre.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 41. Sans adaptation.

Yo, señora, sentí que íbamos, según mi señor me dijo, volando por la región del fuego, y quise descubrirme un poco los ojos, pero mi amo, a quien pedí licencia para descubrirme, no la consintió; mas yo, que tengo no sé qué briznas de curioso y de desear saber lo que se me estorba y impide, bonitamente y sin que nadie lo viese, por junto a las narices aparté tanto cuanto el pañizuelo que me tapaba los ojos, y por allí miré hacia la tierra, y parecióme que toda ella no era mayor que un grano de mostaza, y los hombres que andaban sobre ella, poco mayores que avellanas; porque se vea cuán altos debíamos de ir entonces. A esto dijo la duquesa: — Sancho amigo, mirad lo que decís, que, a lo que parece, vos no vistes la tierra, sino los hombres que andaban sobre ella; y está claro que si la tierra os pareció como un grano de mostaza, y cada hombre como una avellana, un hombre solo había de cubrir toda la tierra. — Así es verdad —respondió Sancho—, pero, con todo eso, la descubrí por un ladito, y la vi toda. — Mirad, Sancho —dijo la duquesa—, que por un ladito no se vee el todo de lo que se mira. — Yo no sé esas miradas —replicó Sancho—: sólo sé que será bien que vuestra señoría entienda que, pues volábamos por encantamento, por encantamento podía yo ver toda la tierra y todos los hombres por doquiera que los mirara

Moi, madame, je sentis que nous allions, à ce que m’a dit mon maître, volant par la région du feu, et je voulus me découvrir un peu les yeux, mais mon maître, à qui j’en demandai la permission, ne le permit pas. Mais moi, qui ai je ne sais quels brins de curiosité et d’envie de savoir ce qu’on m’empêche et m’interdit, tout doucement et sans que personne le vît, j’écartai tant soit peu, près du nez, le mouchoir qui me bandait les yeux, et par là je regardai vers la terre, et il me sembla qu’elle tout entière n’était pas plus grande qu’un grain de moutarde, et les hommes qui marchaient dessus guère plus grands que des noisettes, d’où l’on voit à quelle hauteur nous devions aller alors. À cela la duchesse dit : Sancho mon ami, prenez garde à ce que vous dites, car à ce qu’il paraît vous n’avez pas vu la terre, mais les hommes qui marchaient dessus, et il est clair que si la terre vous a paru comme un grain de moutarde, et chaque homme comme une noisette, un seul homme devait couvrir toute la terre. C’est vrai, répondit Sancho, mais malgré tout je l’ai découverte par un petit côté, et je l’ai vue tout entière. Prenez garde, Sancho, dit la duchesse, que par un petit côté on ne voit pas le tout de ce qu’on regarde. Je ne sais rien de ces regardages, répliqua Sancho. Tout ce que je sais, c’est qu’il serait bon que votre seigneurie comprenne que, puisque nous volions par enchantement, par enchantement je pouvais voir toute la terre et tous les hommes de quelque côté que je les regarde

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Yo, señora, sentí que íbamos, según me dijo mi señor, volando por la región del fuego, y quise destaparme un poco los ojos, pero mi amo, a quien le pedí permiso para destapármelos, no me dejó. Pero yo, que tengo no sé qué pizca de curioso y de querer saber lo que se me prohíbe, disimuladamente y sin que nadie lo viera, aparté un poquito, junto a la nariz, el pañuelo que me tapaba los ojos, y por allí miré hacia la tierra, y me pareció que toda ella no era más grande que un grano de mostaza, y los hombres que andaban por ella, poco más grandes que avellanas, para que se vea lo alto que debíamos de ir entonces. A esto dijo la duquesa: Sancho, amigo, mirad lo que decís, que, por lo que parece, vos no visteis la tierra, sino los hombres que andaban por ella, y está claro que si la tierra os pareció un grano de mostaza, y cada hombre una avellana, un solo hombre tenía que cubrir toda la tierra. Es verdad, respondió Sancho, pero aun así la destapé por un ladito y la vi entera. Mirad, Sancho, dijo la duquesa, que por un ladito no se ve todo lo que se mira. Yo no sé de esas miradas, replicó Sancho. Solo sé que conviene que vuestra señoría entienda que, como volábamos por encantamiento, por encantamiento podía yo ver toda la tierra y a todos los hombres por dondequiera que los mirara

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
briznas de curiosopizca de curiosoUne brizna est un brin d’herbe, un fétu. Tener briznas de, avoir un soupçon de quelque chose.
lo que se me estorba y impidelo que se me prohíbeDeux verbes pour la même chose, une habitude juridique même dans la bouche de Sancho.
bonitamentedisimuladamenteBonito au sens de discrètement, en douce, et non joliment.
tanto cuantoun poquitoTanto cuanto comme adverbe, un tout petit peu. Disparu. Ton tant soit peu en est le cousin.
pañizuelopañueloUn ancien diminutif de paño.
porque se veapara que se veaPorque avec le subjonctif pour le but.
vos no vistesvos no visteisLa duchesse parle à Sancho avec vos, de haut, avec l’ancienne terminaison du passé simple.
por un laditolo mismo hoyLe diminutif fait tout l’argument. Ce n’était qu’un petit côté, alors ça compte à peine.
esas miradasesas miradasUn nom fabriqué sur mirar au pied levé. Sancho transforme l’argument de la duchesse en chose et l’écarte.
por encantamentopor encantamientoLa forme ancienne du mot, et la prémisse qui gagne la discussion.

La syntaxe

Le premier discours de Sancho est un long récit à la structure comique : yo, que tengo no sé qué briznas de curioso, suivi de trois compléments circonstanciels avant que le verbe arrive enfin, bonitamente, sin que nadie lo viese, por junto a las narices. La duchesse argumente ensuite en logicienne, si ... y cada hombre ... un hombre solo había de cubrir. Sancho répond avec la même forme retournée : pues volábamos por encantamento, por encantamento podía yo ver. La répétition est l’argument. Dès lors que la prémisse est l’enchantement, tout s’ensuit.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

La duchesse a tout organisé et s’amuse à prendre Sancho en défaut, et Sancho gagne quand même la discussion, en retournant sa propre fiction contre elle. Elle lui a dit qu’ils volaient par enchantement, donc il a vu par enchantement. C’est exactement le raisonnement de don Quichotte au sujet de ses enchanteurs, et Sancho l’a appris. Quelques lignes plus loin il prétend avoir joué avec les chèvres des Pléiades, et don Quichotte lui glisse à l’oreille que s’il veut qu’on le croie sur le ciel, il ferait bien de croire son maître sur la caverne de Montesinos.

Là où le cours t’y prépare