Niveau B2 · Leçon 77
Le vol de Clavileño
Maître et écuyer montent les yeux bandés sur un cheval de bois qui ne bouge pas du jardin, et chacun revient avec son propre récit du voyage.

Ce que tu sauras faire
- Dire ce qui sera déjà arrivé à l’heure qu’il est, sans le savoir avec certitude.
- Dire ce que toi, tu aurais fait à la place d’un autre.
- Distinguer une supposition sur le passé d’un fait du passé.
Avant de lire
Guette les verbes en deux morceaux qui parlent d’un passé que personne n’a vu : ya habrán pasado la región del aire, yo no habría subido. Rien ne se produit dans ce chapitre, donc presque tout ce qu’on en dit est une supposition, et l’espagnol a un temps pour cela. Bonne nouvelle : tu l’as aussi, et il fait exactement le même travail. Cette leçon est une des rares où tu peux te fier à ton oreille, à une exception près, l’accord du participe.L’histoire en espagnol facile
Al anochecer entraron en el jardín cuatro salvajes vestidos de hiedra verde.
À la tombée de la nuit, quatre hommes sauvages vêtus de lierre vert entrèrent dans le jardin.
Traían a hombros un gran caballo de madera y lo pusieron de pie en el suelo.
Ils portaient sur les épaules un grand cheval de bois et le posèrent debout sur le sol.
Uno de ellos dijo que subiera en aquella máquina el que tuviese ánimo para ello.
L’un d’eux dit que celui qui en aurait le courage monte sur cette machine.
La condesa Trifaldi anunció que aquel era Clavileño el Alígero, el caballo del gigante.
La comtesse Trifaldi annonça que c’était là Clavileño l’Ailé, le cheval du géant.
Volaba por los aires guiado por una clavija, y llegaría a Candaya en poco más de tres horas.
Il volait dans les airs guidé par une cheville, et il atteindrait Candaya en un peu plus de trois heures.
Solo podían montar dos, el caballero y su escudero, y tenían que ir vendados.
Deux personnes seulement pouvaient monter, le chevalier et son écuyer, et il fallait qu’ils aient les yeux bandés.
Si abrían los ojos a semejante altura se marearían y caerían al suelo.
S’ils ouvraient les yeux à pareille hauteur, ils auraient le vertige et tomberaient.
Sancho dijo que él no habría subido ni por una ínsula, y que el gigante habría podido mandar una mula.
Sancho Panza dit qu’il n’y serait pas monté, même pour une île, et que le géant aurait pu envoyer une mule.
Añadió que de allí a Candaya había tres mil leguas y que en el camino se les haría de noche.
Il ajouta que de là à Candaya il y avait trois mille lieues et que la nuit les prendrait en chemin.
El duque le prometió que la ínsula tenía raíces hondas y que la encontraría donde la dejaba.
Le duc lui promit que l’île avait des racines profondes et qu’il la retrouverait là où il la laissait.
Los duques insistieron, medio en burla y medio en serio, y Sancho acabó cediendo.
Le duc et la duchesse insistèrent, moitié pour rire moitié sérieusement, et Sancho Panza finit par céder.
Antes de subir dijo que, si no volvían, ya le habrían contado a Teresa lo que había pasado.
Avant de monter, il dit que s’ils ne revenaient pas, on aurait déjà raconté à Teresa ce qui était arrivé.
Dijo también que él habría preferido morir en su cama y con su gente alrededor.
Il dit aussi qu’il aurait préféré mourir dans son lit, avec les siens autour de lui.
Se colocó don Quijote delante, y Sancho subió detrás, en las ancas, que eran duras como el mármol.
Don Quichotte se plaça devant, et Sancho Panza monta derrière, sur la croupe, qui était dure comme du marbre.
Pidió un cojín y le dijeron que Clavileño no sufría ningún adorno encima.
Il demanda un coussin et on lui répondit que Clavileño ne souffrait aucun harnachement sur lui.
Los vendaron a los dos, y don Quijote tocó la clavija de la frente.
On leur banda les yeux à tous les deux, et don Quichotte toucha la cheville du front.
Entonces toda la gente del jardín se puso a gritar que ya iban por los aires.
Alors tout le monde dans le jardin se mit à crier qu’ils étaient déjà dans les airs.
Gritaban que subían más que los halcones y que a aquellas alturas ya se habrían perdido de vista.
On criait qu’ils montaient plus haut que les faucons et qu’à pareille hauteur on les aurait déjà perdus de vue.
Los criados les acercaban unos fuelles grandes a la cara para que sintieran el viento del vuelo.
Les domestiques leur approchaient du visage de grands soufflets pour qu’ils sentent le vent du vol.
Después les llegaron estopas encendidas en cañas largas para que notasen el calor.
Ensuite on leur apporta de l’étoupe enflammée au bout de longues cannes pour qu’ils sentent la chaleur.
Don Quijote calculó en voz alta que ya habrían atravesado la región del aire.
Don Quichotte calcula à voix haute qu’ils auraient déjà traversé la région de l’air.
Dijo que estarían entrando en la del fuego y que no sabía cómo templar la clavija.
Il dit qu’ils devaient entrer dans celle du feu et qu’il ne savait comment adoucir la cheville.
Sancho, con la venda puesta, dijo que aquello no era región de fuego sino de chamusquina.
Sancho Panza, les yeux toujours bandés, dit que ce n’était pas là une région de feu mais de roussi.
Pidió que le bajaran un poco la venda, y su amo le contestó que ni se le ocurriera.
Il demanda qu’on lui baisse un peu le bandeau, et son maître lui répondit de n’y pas songer.
Le recordó que un escudero que abre los ojos habría deshecho el encantamiento entero.
Il lui rappela qu’un écuyer qui ouvre les yeux aurait défait l’enchantement tout entier.
De pronto prendieron unas estopas en la cola del caballo, que iba llena de cohetes.
Soudain on mit le feu à de l’étoupe dans la queue du cheval, qui était pleine de fusées.
Clavileño estalló con un ruido enorme y los dos jinetes cayeron al suelo, chamuscados.
Clavileño éclata avec un bruit énorme et les deux cavaliers tombèrent à terre, tout roussis.
Cuando se quitaron las vendas no había ni salvajes ni condesa ni dueñas.
Quand ils ôtèrent leurs bandeaux, il n’y avait plus ni hommes sauvages, ni comtesse, ni duègnes.
Solo quedaba el jardín vacío y unas damas desmayadas en la hierba.
Il ne restait que le jardin vide et quelques dames évanouies sur l’herbe.
Clavado en una lanza había un pergamino que decía que Malambruno se daba por satisfecho.
Planté sur une lance, il y avait un parchemin qui disait que Malambruno se tenait pour satisfait.
Bastaba con haber intentado la aventura, y las doce dueñas ya estaban lisas y sin barbas.
Il avait suffi d’avoir tenté l’aventure, et les douze duègnes avaient déjà le visage lisse et sans barbe.
Sancho contó entonces que él sí había levantado un poco la venda por junto a las narices.
Sancho Panza raconta alors qu’il avait bel et bien soulevé un peu le bandeau, du côté du nez.
Dijo que había visto la Tierra del tamaño de un grano de mostaza y los hombres como avellanas.
Il dit qu’il avait vu la Terre de la taille d’un grain de moutarde et les hommes pas plus gros que des noisettes.
La duquesa le hizo notar que entonces un solo hombre habría cubierto la Tierra entera.
La duchesse lui fit remarquer qu’alors un seul homme aurait couvert la Terre entière.
Sancho contestó que la había mirado por un ladito y que aun así la había visto toda.
Sancho Panza répondit qu’il l’avait regardée par un petit côté et que malgré cela il l’avait vue tout entière.
Contó además que se había apeado y que había jugado con siete cabrillas de colores.
Il raconta en outre qu’il était descendu et qu’il avait joué avec sept petites chèvres de couleurs différentes.
Don Quijote no dijo nada delante de todos, pero luego le habló al oído.
Don Quichotte ne dit rien devant tout le monde, mais ensuite il lui parla à l’oreille.
Le pidió que le creyese lo de la cueva de Montesinos, ya que él le creía lo del cielo.
Il lui demanda de croire son récit de la grotte de Montesinos, puisque lui croyait le récit du ciel.
Vocabulaire
Le cheval de bois
- el salvaje
- l’homme sauvage
- la hiedra
- le lierre
- la clavija
- la cheville
- las ancas
- la croupe
- el jinete
- le cavalier
- templar
- adoucir, régler
- a hombros
- sur les épaules
- de madera
- en bois
La machinerie des ducs
- la venda
- le bandeau
- vendar
- bander les yeux
- el fuelle
- le soufflet
- la estopa
- l’étoupe
- el cohete
- la fusée
- estallar
- éclater
- chamuscado
- roussi
- la chamusquina
- une odeur de brûlé
Ce que Sancho Panza dit avoir vu
- el grano de mostaza
- le grain de moutarde
- la avellana
- la noisette
- la cabrilla
- la petite chèvre
- apearse
- descendre de cheval
- marearse
- avoir le vertige
- el pergamino
- le parchemin
- liso
- lisse
- por un ladito
- par un petit côté
Ce qui sera arrivé et ce qui serait arrivé
A estas alturas ya se habrán perdido de vista.
Ya habrán atravesado la región del aire.
Yo no habría subido ni por una ínsula.
Les deux temps se fabriquent pareil, haber plus un participe qui ne bouge jamais. Toute la différence tient au haber.
| temps | haber | exemple |
|---|---|---|
| futur antérieur | habré, habrás, habrá, habremos, habréis, habrán | Ya habrán llegado a Candaya. |
| conditionnel passé | habría, habrías, habría, habríamos, habríais, habrían | Yo no habría subido a ese caballo. |
Là où tu peux te fier à toi
Le futur antérieur espagnol sert bien plus souvent à deviner un passé qu’à annoncer un futur, et c’est précisément l’emploi que tu as chez toi. Il aura raté son train, elle se sera endormie, ils auront oublié : ton futur antérieur de supposition et le leur sont le même outil, mot pour mot, avec la même valeur polie de « je ne sais pas, mais je parie ». Sers-t’en tout de suite. C’est un des rares endroits du cours où le calque intégral donne de l’espagnol naturel.
| espagnol | ton français |
|---|---|
| ¿Dónde está Sancho? Se habrá dormido. | Il se sera endormi. |
| No contesta. Habrá salido. | Il sera sorti. |
| Habrán sido las cinco cuando llegaron. | Il aura été cinq heures. |
Le conditionnel passé, c’est le passé qui n’a pas eu lieu, et là aussi ton je ne serais pas monté et son yo no habría subido se répondent exactement.
Là où ça te trahit : le participe
Ton participe, tu passes ta vie à l’accorder. Avec être il s’accorde avec le sujet, elle serait arrivée. Avec avoir il s’accorde avec le complément d’objet direct placé devant, les lettres qu’il aurait écrites. Derrière haber, en espagnol, il ne s’accorde jamais, dans aucun cas, avec rien.
| français | espagnol |
|---|---|
| elle serait arrivée | ella habría llegado |
| elles se seraient levées | ellas se habrían levantado |
| les chèvres qu’il aurait vues | las cabrillas que habría visto |
Et pendant que tu y es, oublie être comme auxiliaire. L’espagnol n’a qu’un seul auxiliaire de temps composé, haber, pour tous les verbes, y compris ceux de mouvement et les pronominaux : ha llegado, ha ido, se ha levantado. Il n’y a pas de liste à apprendre, parce qu’il n’y a pas de deuxième auxiliaire.
Rien ne se glisse entre les deux
Tu dis il a toujours voulu, il ne l’a jamais vu, avec l’adverbe coincé au milieu. L’espagnol soude haber et le participe : l’adverbe passe devant ou derrière le bloc, jamais dedans. Nunca lo ha visto, siempre ha querido, ya habrán llegado.
Le cheval volant et le marché de la fin
Clavileño n’est pas une invention de Cervantes. Les chevaux de bois volants apparaissent dans les Mille et Une Nuits, dans le roman français de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, que don Quichotte cite justement pendant qu’il est assis sur l’engin, et dans plusieurs livres de chevalerie. Tout le monde dans le jardin reconnaît la référence, et c’est pour cela que le faux se vend si facilement. Les effets de scène sont d’époque : des soufflets pour le vent, de l’étoupe enflammée au bout de cannes pour la chaleur de la sphère du feu, et une queue bourrée de fusées, ce qui explique que la machine finisse en morceaux.
Le commentaire que don Quichotte fait en vol sur les régions de l’air et du feu n’est pas de la folie. C’est de la cosmologie aristotélicienne ordinaire, enseignée alors dans toutes les universités d’Europe, avec la sphère du feu placée entre l’air supérieur et la lune. Il fait de la physique. Ce qui est fou, c’est de l’appliquer à un cheval qui n’a pas bougé.
Vient ensuite la phrase pour laquelle tout l’épisode existe. Sancho Panza a raconté une histoire de sept chèvres de couleur qui est transparente de fausseté. Don Quichotte ne le dément pas en public. Il attend, s’approche et lui murmure un marché : crois ma grotte et je croirai ton ciel. C’est la première fois du roman que tous deux acceptent de tenir ensemble un mensonge, et cela change leur relation. Ils ne sont plus un fou et un sceptique. Ils sont complices, et d’ici à la fin du livre chacun protège la version du monde de l’autre.
Cervantes dans le texte · «Sancho, pues vos queréis que se os crea lo que…»
Sancho, pues vos queréis que se os crea lo que habéis visto en el cielo, yo quiero que vos me creáis a mí lo que vi en la cueva de Montesinos; y no os digo más.
Sancho, since you want to be believed about what you saw in the sky, I want you to believe me about what I saw in the cave of Montesinos, and I say no more.
Il le lui dit à l’oreille, pour que personne d’autre dans le jardin n’entende, et ce détail compte autant que les mots. Sur le plan grammatical, la phrase est une leçon à elle seule : deux formes composées, habéis visto et le passif se os crea, et un verbe de volonté qui tire deux fois le subjonctif derrière lui, que se os crea et que me creáis. Cette dernière construction, tu l’as telle quelle, je veux que vous me croyiez : c’est le tour espagnol qui te coûtera le moins cher de tout le cours. Ce qui change dans le roman est plus grand. Jusqu’ici, don Quichotte était celui qui croit et Sancho Panza celui qui ne croit pas. Ici, don Quichotte a pris son écuyer en flagrant mensonge, un mensonge qu’il ne peut absolument pas gober, et au lieu de le démasquer il propose un échange. À partir de ce chuchotement, ils ne sont plus le trompeur et le trompé mais deux associés qui tiennent la même fiction à bout de bras, et chaque lecteur doit décider si c’est de l’amitié ou le moment où la folie se transmet.