Niveau B2 · Leçon 76
La barbe de la comtesse Trifaldi
Une duègne à barbe d’homme entre dans le jardin du château, et elle parle l’espagnol d’il y a deux cents ans.

Ce que tu sauras faire
- Reconnaître les formes anciennes de l’espagnol quand elles surgissent dans un texte.
- Faire passer une phrase archaïque à l’espagnol d’aujourd’hui sans rien perdre en route.
- Entendre quand un texte se moque du style qu’il imite.
Avant de lire
Tu vas rencontrer des mots qu’aucun Espagnol ne dit plus. Non, fermosura, fasta étaient déjà vieux de deux siècles quand Cervantes les a écrits, et il s’en sert exactement comme un film d’aujourd’hui se sert d’un faux parler médiéval. Apprends-les pour les reconnaître, pas pour les employer. Et rassure-toi tout de suite : tu vas comprendre ces phrases presque entièrement, ce qui n’est pas du tout ton cas devant le français du même siècle.L’histoire en espagnol facile
Una tarde, en el jardín del castillo, se oyó el son tristísimo de un pífano y un tambor destemplado.
Un après-midi, dans le jardin du château, on entendit le son très triste d’un fifre et d’un tambour désaccordé.
Sancho, que se asustaba de todo, se fue derecho a las faldas de la duquesa.
Sancho Panza, qui avait peur de tout, alla droit se réfugier dans les jupes de la duchesse.
Entraron por el jardín dos hombres de luto, con las capas tan largas que las arrastraban por el suelo.
Deux hommes en deuil entrèrent dans le jardin, avec des capes si longues qu’elles traînaient par terre.
Detrás venía un personaje enorme, cubierto de negro y ceñido con un alfanje desmesurado.
Derrière eux venait un personnage énorme, couvert de noir et ceint d’un cimeterre démesuré.
Se descubrió el rostro y enseñó la barba más blanca y más poblada que nadie había visto nunca.
Il se découvrit le visage et montra la barbe la plus blanche et la plus fournie qu’on ait jamais vue.
Dijo que se llamaba Trifaldín el de la Barba Blanca y que servía a la condesa Trifaldi.
Il dit qu’il s’appelait Trifaldín à la Barbe Blanche et qu’il servait la comtesse Trifaldi.
Habló con las palabras antiguas de los libros de caballerías, que ya nadie usaba desde hacía doscientos años.
Il parla avec les mots anciens des livres de chevalerie, que plus personne n’employait depuis deux cents ans.
Llamó al duque «altísimo y poderoso señor» y a don Quijote «el valeroso y jamás vencido caballero».
Il appela le duc « très haut et très puissant seigneur » et don Quichotte « le valeureux et jamais vaincu chevalier ».
Pidió licencia para que su señora entrase a contar su cuita, y el duque se la dio.
Il demanda la permission que sa dame vienne raconter son chagrin, et le duc la lui accorda.
Volvieron los tambores, y entraron doce dueñas en dos hileras, con unas tocas blancas larguísimas.
Les tambours revinrent, et douze duègnes entrèrent sur deux rangs, avec de très longues coiffes blanches.
Tras ellas venía la condesa Trifaldi, con la falda de tres puntas que le daba el nombre.
Derrière elles venait la comtesse Trifaldi, avec la jupe à trois pointes qui lui donnait son nom.
Don Quijote callaba, y Sancho se moría de ganas de verles la cara a todas aquellas dueñas.
Don Quichotte se taisait, et Sancho Panza mourait d’envie de voir le visage de toutes ces duègnes.
La Dolorida empezó su discurso con las palabras más hinchadas que pudo encontrar.
La Dolorida commença son discours avec les mots les plus ampoulés qu’elle put trouver.
Llamó a los presentes «discretísimos circunstantes» y preguntó por «el escuderísimo Panza».
Elle appela les présents « très discrets assistants » et demanda des nouvelles du « très écuyérissime Panza ».
Sancho le contestó en el mismo tono y dijo que allí estaban todos prontos y aparejadísimos.
Sancho Panza lui répondit sur le même ton et dit qu’ils étaient tous prêts et très préparissimes.
Contó luego la historia de la infanta Antonomasia, heredera de Candaya, de quien ella había sido gobernanta.
Elle raconta ensuite l’histoire de l’infante Antonomasia, héritière de Candaya, dont elle avait été la gouvernante.
La infanta se enamoró de un caballero particular que tocaba la guitarra y componía coplas.
L’infante tomba amoureuse d’un gentilhomme sans titre qui jouait de la guitare et composait des chansons.
Se casaron en secreto, y del disgusto murió a los tres días la reina Maguncia.
Ils se marièrent en secret, et de saisissement la reine Maguncia mourut trois jours plus tard.
Sobre la sepultura de la reina apareció entonces el gigante Malambruno, encantador y primo de la muerta.
Sur la tombe de la reine apparut alors le géant Malambruno, enchanteur et cousin de la morte.
Dejó a los dos esposos encantados, a ella hecha una mona de bronce y a él un cocodrilo de metal.
Il laissa les deux époux enchantés, elle changée en guenon de bronze et lui en crocodile de métal.
A las dueñas de palacio, por no haber vigilado a su señora, les puso barbas en la cara.
Aux duègnes du palais, pour n’avoir pas surveillé leur maîtresse, il mit des barbes au visage.
Al decir esto, las doce se levantaron los velos y enseñaron barbas rubias, negras, blancas y pintadas.
En disant cela, les douze levèrent leurs voiles et montrèrent des barbes blondes, noires, blanches et mouchetées.
La condesa dijo que preferían perder la cabeza antes que llevar aquel bosque encima.
La comtesse dit qu’elles préféraient perdre la tête plutôt que de porter cette forêt sur elles.
Solo un caballero podía deshacer el encanto, y ese caballero estaba sentado delante de ella.
Un seul chevalier pouvait défaire le sortilège, et ce chevalier était assis devant elle.
Se echó a sus pies y lo llamó basa y coluna de la andante caballería.
Elle se jeta à ses pieds et l’appela la base et la colonne de la chevalerie errante.
Sancho preguntó si aquellas barbas se podrían aprovechar para algo, y le contestaron que no.
Sancho Panza demanda si ces barbes pouvaient servir à quelque chose, et on lui répondit que non.
Don Quijote juró que iría a Candaya y que raparía a las doce, aunque el reino estuviese al otro cabo del mundo.
Don Quichotte jura qu’il irait à Candaya et qu’il raserait les douze, même si le royaume était à l’autre bout du monde.
Todo era invento de los duques, y las barbas eran postizas y estaban pegadas con mucho arte.
Tout était une invention du duc et de la duchesse, et les barbes étaient postiches et collées avec beaucoup d’art.
Pero el escuadrón hablaba tan en serio que dos criados pasaron la noche persignándose.
Mais l’escadron parlait si gravement que deux domestiques passèrent la nuit à se signer.
Vocabulaire
L’entrée dans le jardin
- el pífano
- le fifre
- destemplado
- faux, désaccordé
- el alfanje
- le cimeterre
- la toca
- la coiffe
- el escuadrón
- l’escadron
- ceñido
- ceint
- desmesurado
- démesuré
- arrastrar
- traîner
L’histoire de la comtesse
- la cuita
- le chagrin
- la gobernanta
- la gouvernante
- la infanta
- la fille du roi, l’infante
- la heredera
- l’héritière
- la sepultura
- la tombe, la sépulture
- la mona
- la guenon
- vigilar
- surveiller
- el castigo
- la punition
Les barbes
- postizo
- postiche, rapporté
- rapar
- raser
- pegado
- collé
- el velo
- le voile
- poblado
- fourni, touffu
- persignarse
- se signer
- hinchado
- gonflé, ampoulé
- la coluna
- la colonne
Le vieil espagnol et la façon de le parodier
Non fuyades, cobardes criaturas.
La vuestra fermosura puede facer lo que quisiere.
Fasta que la vuestra bondad me otorgue un don.
Cervantes n’a pas inventé cette langue archaïque. Il l’a copiée sur les romans de chevalerie du siècle d’avant, qui faisaient déjà vieillot en 1615, et il s’en sert comme un film d’aujourd’hui se sert d’un faux parler médiéval. Quatre changements, et le mur tombe.
| changement | ancien | moderne |
|---|---|---|
| le f- initial est devenu h- | fermosura, facer, fasta, fijo, fablar, fazaña | hermosura, hacer, hasta, hijo, hablar, hazaña |
| non a perdu son n | non fuyades | no huyáis |
| terminaisons de vos en -ades et -edes | fuyades, habedes, sodes | huyáis, habéis, sois |
| l’article devant le possessif | la vuestra fermosura, el mi señor | su hermosura, mi señor |
Deux de ces quatre lignes te sont familières, et c’est là que tu dois te méfier de ta familiarité. Le f- devenu h- ne s’est produit qu’en espagnol : ton fils, ta farine, ton fer ont gardé le f que l’espagnol a perdu, et c’est pour cela que fijo, fasta, facer te semblent presque plus proches du français que les formes modernes. Ne conclus pas qu’ils sont plus corrects : ils sont morts. Et l’article devant le possessif, la vuestra fermosura, tu l’as toi aussi porté : l’ancien français disait la moie amie, li miens sire, et il t’en reste le mien, la tienne, qui ne survivent plus que comme pronoms.
L’autre plaisanterie, et celle-là est vivante
La Dolorida parle par superlatifs, et Sancho Panza les lui renvoie. L’espagnol les forme avec -ísimo collé à l’adjectif, et il peut le coller sur à peu près n’importe quoi, y compris sur des noms et sur des mots qui n’ont logiquement pas de degré.
| normal | avec -ísimo | ce que cela fait |
|---|---|---|
| triste | tristísimo | banal et courant, sers-t’en sans crainte |
| largo | larguísimo | attention à l’orthographe, le gu garde le g dur |
| rico | riquísimo | le c devient qu pour la même raison |
| escudero | escuderísimo | un nom, donc une plaisanterie, et Cervantes la fait exprès |
Le radical change parfois, et les irréguliers s’apprennent entiers : bueno donne bonísimo ou buenísimo, fuerte donne fortísimo, antiguo donne antiquísimo, joven donne jovencísimo.
Rire d’un genre qui se mourait déjà
Les romans de chevalerie que lit don Quichotte ont été un vrai phénomène d’édition du début du XVIe siècle, et en 1615 ils étaient finis. Il n’en paraissait presque plus de nouveaux depuis des décennies. Cervantes n’attaque pas ici un rival vivant, il imite un cadavre, et l’espagnol archaïque est sa façon de le signaler. Trifaldín s’annonçant par un altísimo y poderoso señor fait un accent d’époque, et le duc, la duchesse et tous les domestiques du jardin le savent.
L’invention elle-même mérite qu’on s’y arrête. Une femme à barbe était en Espagne, à cette époque, un vrai spectacle, peint par Ribera en 1631 et montré dans les foires : l’image, pour le public de cette scène, était à la fois grotesque et d’actualité. Cervantes la multiplie par douze et donne aux barbes des couleurs différentes, ce qui fait passer le monstre de foire à la farce. Les duègnes ont droit à leur plaisanterie courante, car la dueña, cette femme d’âge mûr qu’on gardait dans les grandes maisons comme chaperon, était une des cibles habituelles de la comédie du Siècle d’or, et Sancho Panza a déjà dit qu’il n’en sort jamais rien de bon.
Ce qui rend le chapitre gênant, c’est la direction dans laquelle le rire est tourné. Le duc et la duchesse ont engagé des acteurs, cousu des barbes et répété une langue que personne ne parle pour envoyer un homme de cinquante ans en voyage imaginaire. Don Quichotte écoute tout cela et jure sur son honneur de les aider. Il est le seul, dans ce jardin, à traiter le chagrin déclaré d’une femme comme quelque chose qui mérite une réponse.
Cervantes dans le texte · «Don Quijote callaba, y Sancho andaba muerto por ver…»
Don Quijote callaba, y Sancho andaba muerto por ver el rostro de la Trifaldi y de alguna de sus muchas dueñas
Don Quixote was silent, and Sancho was dying to see the face of the Trifaldi and of some of her many duennas
Une ligne, et tout le jardin se range en deux sortes de lecteurs. Don Quichotte se tait parce qu’il a accepté la fiction entièrement et qu’il attend respectueusement la suite. Sancho Panza est muerto por ver, il meurt d’envie de voir : ce n’est ni croire ni ne pas croire, c’est la curiosité pour la mécanique. Il veut qu’on lève le voile. Là-dessus, tu as l’idiome exact, mourir d’envie de, et tu peux te fier au calque. Ne te fie pas au verbe qui suit : andar plus un adjectif est de l’espagnol parlé tout à fait ordinaire pour un état où l’on est installé, ando cansado, anda preocupado, et ton « aller » ne fait pas cela. Cervantes vient de passer deux pages sur du faux espagnol archaïque, et il tombe ensuite dans la phrase la plus nue du chapitre pour te dire ce que chacun des deux hommes en fait.