C2 · Deuxième partie, chapitre 54

¡Guelte ! ¡Guelte ! Des pèlerins, des gestes et Ricote

En rentrant de son gouvernement, Sancho croise une troupe de pèlerins étrangers qui mendient dans une langue qu’il ne connaît pas. Ils communiquent avec un mot d’allemand et quelques gestes, jusqu’à ce que l’un d’eux se jette au cou de Sancho dans un castillan parfait. Cette unité porte sur une langue sans grammaire, et sur un déguisement qui est aussi un exil.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 54. Sans adaptation.

comenzaron a cantar en su lengua lo que Sancho no pudo entender, si no fue una palabra que claramente pronunciaba limosna, por donde entendió que era limosna la que en su canto pedían; y como él, según dice Cide Hamete, era caritativo además, sacó de sus alforjas medio pan y medio queso, de que venía proveído, y dióselo, diciéndoles por señas que no tenía otra cosa que darles. Ellos lo recibieron de muy buena gana, y dijeron: — ¡Guelte! ¡Guelte! — No entiendo —respondió Sancho— qué es lo que me pedís, buena gente. Entonces uno de ellos sacó una bolsa del seno y mostrósela a Sancho, por donde entendió que le pedían dineros; y él, poniéndose el dedo pulgar en la garganta y estendiendo la mano arriba, les dio a entender que no tenía ostugo de moneda, y, picando al rucio, rompió por ellos; y, al pasar, habiéndole estado mirando uno dellos con mucha atención, arremetió a él, echándole los brazos por la cintura; en voz alta y muy castellana, dijo: — ¡Válame Dios! ¿Qué es lo que veo? ¿Es posible que tengo en mis brazos al mi caro amigo, al mi buen vecino Sancho Panza? Sí tengo, sin duda, porque yo ni duermo, ni estoy ahora borracho.

se mirent à chanter dans leur langue ce que Sancho ne put comprendre, sauf un mot qu’ils prononçaient clairement, aumône, d’où il comprit que c’était l’aumône qu’ils demandaient dans leur chant. Et comme il était, à ce que dit Cide Hamete, charitable à l’extrême, il tira de ses besaces un demi-pain et un demi-fromage dont il s’était muni, et les leur donna, en leur disant par signes qu’il n’avait rien d’autre à leur donner. Ils les reçurent de fort bon cœur et dirent : Guelte ! Guelte ! Je ne comprends pas, répondit Sancho, ce que vous me demandez, bonnes gens. Alors l’un d’eux tira une bourse de son sein et la montra à Sancho, d’où il comprit qu’ils lui demandaient de l’argent. Et lui, se mettant le pouce sur la gorge et levant la main en l’air, leur fit entendre qu’il n’avait pas un liard, et, piquant son âne, il passa au travers. Et comme il passait, l’un d’eux, qui l’avait regardé avec beaucoup d’attention, se jeta sur lui en lui passant les bras autour de la taille, et dit à haute voix et fort castillane : Dieu me garde ! Qu’est-ce que je vois ? Est-il possible que je tienne dans mes bras mon cher ami, mon bon voisin Sancho Pança ? Si fait, je le tiens, sans aucun doute, car je ne dors pas et je ne suis pas ivre en ce moment.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

empezaron a cantar en su lengua algo que Sancho no pudo entender, salvo una palabra que pronunciaban con claridad, limosna, por la que entendió que lo que pedían en su canto era limosna. Y como él, según dice Cide Hamete, era caritativo en extremo, sacó de sus alforjas medio pan y medio queso que llevaba, y se lo dio, diciéndoles por señas que no tenía otra cosa que darles. Ellos lo recibieron con mucho gusto y dijeron: ¡Guelte! ¡Guelte! No entiendo, respondió Sancho, qué es lo que me pedís, buena gente. Entonces uno de ellos sacó una bolsa del pecho y se la enseñó a Sancho, por donde entendió que le pedían dinero. Y él, poniéndose el pulgar en la garganta y extendiendo la mano hacia arriba, les dio a entender que no tenía ni una moneda, y, arreando al burro, se abrió paso entre ellos. Y al pasar, uno de ellos, que lo había estado mirando con mucha atención, se lanzó hacia él, le echó los brazos a la cintura y dijo en voz alta y en muy buen castellano: ¡Válgame Dios! ¿Qué es lo que veo? ¿Es posible que tenga en mis brazos a mi querido amigo, a mi buen vecino Sancho Panza? Sí que lo tengo, sin duda, porque ni estoy dormido ni estoy borracho.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
si no fue una palabrasalvo una palabraSi no fue, sauf, figé au passé simple.
caritativo ademáscaritativo en extremoAdemás au sens ancien de à l’extrême, et non de en plus.
GueltedineroGeld, l’allemand pour argent, tel qu’un Espagnol l’entendait.
del senodel pechoSeno pour le repli de la chemise sur la poitrine, où l’on portait la bourse.
ostugopizcaUne miette. Un mot rare même en 1615.
rompió por ellosse abrió paso entre ellosRomper por, passer en force au travers.
echándole los brazos por la cinturale echó los brazos a la cinturaUn gérondif qui porte l’action, là où l’espagnol moderne préfère un verbe conjugué.
en voz alta y muy castellanaen voz alta y en muy buen castellanoCastellana comme adjectif de voz. Sa voix est castillane, et c’est ce qui le trahit.
al mi caro amigoa mi querido amigoL’article et le possessif ensemble, al mi, un archaïsme de tendresse.
¿Es posible que tengo¿es posible que tengaL’indicatif après es posible que, comme dans l’unité du plat à barbe. Normal à l’époque.

La syntaxe

Deux systèmes de communication fonctionnent côte à côte. Les pèlerins ont un mot d’espagnol, limosna, et un d’allemand, guelte, et tout le reste passe par des objets et des gestes : une bourse, un pouce sur la gorge, une main tendue. Cervantès raconte chaque geste et son sens avec por donde entendió que, deux fois, comme s’il traduisait. Puis un pèlerin parle, et sa phrase est fluide, émue et pleine de tournures castillanes, et c’est cela même qui le révèle.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Le pèlerin, c’est Ricote, le voisin de Sancho, un morisque expulsé d’Espagne par les décrets de 1609 à 1614, qui est revenu déguisé parmi des pèlerins allemands pour déterrer le trésor qu’il avait enfoui avant de partir. Son castillan est la seule chose qu’il ne peut pas déguiser. La comédie des gestes bascule en une seule ligne dans l’une des scènes les plus graves du livre, et le lecteur doit sentir la bascule : l’étranger qui mendie en allemand est un Espagnol qui n’a plus le droit de l’être.

Là où le cours t’y prépare