C2 · Deuxième partie, chapitre 54

Ricote : où que nous soyons, nous pleurons l’Espagne

Ricote, le voisin morisque revenu sous un déguisement, raconte l’expulsion à Sancho. Il dit qu’elle était juste, puis que partout où vont les exilés, ils pleurent l’Espagne. Peu de passages de la littérature espagnole sont plus discutés. Cette unité le lit de près, parce que son sens dépend de la capacité à entendre deux voix dans un seul discours.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 54. Sans adaptation.

forzábame a creer esta verdad saber yo los ruines y disparatados intentos que los nuestros tenían, y tales, que me parece que fue inspiración divina la que movió a Su Majestad a poner en efecto tan gallarda resolución, no porque todos fuésemos culpados, que algunos había cristianos firmes y verdaderos; pero eran tan pocos que no se podían oponer a los que no lo eran, y no era bien criar la sierpe en el seno, teniendo los enemigos dentro de casa. Finalmente, con justa razón fuimos castigados con la pena del destierro, blanda y suave al parecer de algunos, pero al nuestro, la más terrible que se nos podía dar. Doquiera que estamos lloramos por España, que, en fin, nacimos en ella y es nuestra patria natural; en ninguna parte hallamos el acogimiento que nuestra desventura desea, y en Berbería, y en todas las partes de África, donde esperábamos ser recebidos, acogidos y regalados, allí es donde más nos ofenden y maltratan. No hemos conocido el bien hasta que le hemos perdido

ce qui me forçait à croire cette vérité, c’était de connaître les desseins bas et insensés qu’avaient les nôtres, et tels qu’il me semble que ce fut une inspiration divine qui poussa Sa Majesté à mettre en œuvre une si hardie résolution. Non que nous fussions tous coupables, car il y avait parmi nous quelques chrétiens fermes et véritables, mais ils étaient si peu qu’ils ne pouvaient s’opposer à ceux qui ne l’étaient pas, et il n’était pas bon de nourrir le serpent dans son sein, en ayant l’ennemi à l’intérieur de la maison. Enfin, c’est avec juste raison que nous avons été punis de la peine de l’exil, douce et légère à l’avis de certains, mais au nôtre la plus terrible qu’on pût nous infliger. Où que nous soyons, nous pleurons l’Espagne, car enfin nous y sommes nés et c’est notre patrie naturelle. Nulle part nous ne trouvons l’accueil que notre malheur désire, et en Berbérie et dans toutes les parties de l’Afrique, où nous espérions être reçus, accueillis et choyés, c’est là qu’on nous offense et qu’on nous maltraite le plus. Nous n’avons connu notre bien qu’après l’avoir perdu

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

me obligaba a creer esta verdad el conocer los planes viles y disparatados que tenían los nuestros, y eran tales que me parece que fue inspiración divina la que movió a Su Majestad a llevar a cabo una resolución tan audaz. No porque todos fuéramos culpables, que había algunos cristianos firmes y sinceros, pero eran tan pocos que no podían oponerse a los que no lo eran, y no convenía criar a la serpiente en el pecho, teniendo al enemigo dentro de casa. En fin, con razón fuimos castigados con la pena del destierro, suave y blanda en opinión de algunos, pero en la nuestra, la más terrible que se nos podía dar. Dondequiera que estemos lloramos por España, que, al fin y al cabo, nacimos en ella y es nuestra patria. En ninguna parte encontramos la acogida que nuestra desgracia desea, y en Berbería y en toda África, donde esperábamos que nos recibieran, nos acogieran y nos trataran bien, es donde más nos ofenden y maltratan. No hemos sabido lo que teníamos hasta que lo hemos perdido

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
forzábameme obligabaPronom collé à un imparfait en tête de phrase.
saber yoel conocer yoUn infinitif avec son propre sujet, yo, qui sert de sujet à forzábame.
los nuestroslos nuestrosLes nôtres. Ricote parle comme membre d’une communauté, et non comme individu.
gallarda resoluciónresolución audazGallardo au sens de hardi, fier. Un mot d’éloge, et un mot étrange pour le décret qui l’a exilé.
no porque todos fuésemos culpadosno porque todos fuéramos culpablesSubjonctif après no porque, la raison niée. Et culpado pour culpable.
criar la sierpe en el senocriar cuervosLe serpent réchauffé dans son sein, proverbial. L’espagnol dit aujourd’hui cría cuervos y te sacarán los ojos.
al parecer de algunos, pero al nuestroen opinión de algunos, pero en la nuestraParecer comme nom, au sens d’avis, avec le second réduit à al nuestro.
Doquiera que estamosdondequiera que estemosDoquiera, la forme ancienne, et l’indicatif, parce que c’est un fait et non une hypothèse.
patria naturalpatriaLa terre où l’on est né, par opposition à celle qui vous réclame.
Berberíael norte de ÁfricaLa côte de Barbarie, le Maghreb.
regaladosbien tratadosRegalar au sens ancien de bien traiter, choyer. Ton régaler garde un peu de ce sens.
No hemos conocido el bien hasta que le hemos perdidolo mismo hoyUn proverbe toujours en usage, avec le pour une chose.

La syntaxe

Le discours se divise en deux moitiés qui ne s’accordent pas. La première est un argument officiel, fait de raisons et de concessions : forzábame a creer, me parece que fue inspiración divina, no porque todos fuésemos culpados, pero eran tan pocos, con justa razón fuimos castigados. La seconde n’a aucun argument. Ce sont de courtes propositions de sentiment : lloramos por España, nacimos en ella, es nuestra patria natural, en ninguna parte hallamos. La charnière entre les deux est un seul mot, pero, dans la phrase sur la peine : blanda y suave al parecer de algunos, pero al nuestro, la más terrible.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Ricote dit que l’expulsion était juste, et il le dit à un voisin chrétien, en 1615, dans un livre qui devait passer la censure. On discute depuis longtemps pour savoir si Cervantès le pensait. Ce que le texte permet d’entendre, c’est l’effort : un homme qui répète les raisons officielles dans la langue officielle, puis, dès qu’il prononce le mot destierro, parle de sa propre voix d’un pays qui est le sien et ne veut pas de lui. Quoi que Cervantès ait pensé du décret, il a donné à sa victime les lignes les plus émouvantes du chapitre.

Là où le cours t’y prépare