C2 · Deuxième partie, chapitre 25

Les échevins qui brayaient : deux notables et un âne perdu

Deux échevins d’un village partent dans la montagne retrouver un âne perdu en brayant pour l’appeler, et ils braient si bien qu’ils ne cessent de se retrouver l’un l’autre. L’histoire est racontée avec une courtoisie parfaite des deux côtés, compadre et vos, et chacun jure que l’autre brait mieux que lui. Cette unité porte sur la fausse politesse, et sur la façon dont les formes d’adresse rendent une farce plus drôle.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 25. Sans adaptation.

Mirad, compadre: una traza me ha venido al pensamiento, con la cual sin duda alguna podremos descubrir este animal, aunque esté metido en las entrañas de la tierra, no que del monte; y es que yo sé rebuznar maravillosamente; y si vos sabéis algún tanto, dad el hecho por concluido''. ''¿Algún tanto decís, compadre? —dijo el otro—; por Dios, que no dé la ventaja a nadie, ni aun a los mesmos asnos''. ''Ahora lo veremos —respondió el regidor segundo—, porque tengo determinado que os vais vos por una parte del monte y yo por otra, de modo que le rodeemos y andemos todo, y de trecho en trecho rebuznaréis vos y rebuznaré yo, y no podrá ser menos sino que el asno nos oya y nos responda, si es que está en el monte''. A lo que respondió el dueño del jumento: ''Digo, compadre, que la traza es excelente y digna de vuestro gran ingenio''. Y, dividiéndose los dos según el acuerdo, sucedió que casi a un mesmo tiempo rebuznaron, y cada uno engañado del rebuzno del otro, acudieron a buscarse, pensando que ya el jumento había parecido; y, en viéndose, dijo el perdidoso: ''¿Es posible, compadre, que no fue mi asno el que rebuznó?'' ''No fue, sino yo'', respondió el otro. ''Ahora digo —dijo el dueño—, que de vos a un asno, compadre, no hay alguna diferencia, en cuanto toca al rebuznar, porque en mi vida he visto ni oído cosa más propia

Voyez, compère, il m’est venu à l’esprit un moyen par lequel nous pourrons sans aucun doute découvrir cet animal, fût-il enfoui dans les entrailles de la terre, à plus forte raison dans la montagne : c’est que je sais braire à merveille, et si vous savez un tant soit peu, tenez l’affaire pour faite. Un tant soit peu, dites-vous, compère ? dit l’autre. Par Dieu, je ne le cède à personne, pas même aux ânes en personne. Nous allons voir, répondit le second échevin, car j’ai résolu que vous alliez d’un côté de la montagne et moi de l’autre, de façon que nous en fassions le tour et la parcourions tout entière, et de loin en loin vous brairez et je brairai, et il ne se peut pas que l’âne ne nous entende et ne nous réponde, s’il est dans la montagne. À quoi le propriétaire de l’âne répondit : Je dis, compère, que le moyen est excellent et digne de votre grand esprit. Et, s’étant séparés comme convenu, il arriva qu’ils brayèrent presque au même moment, et chacun, trompé par le braiment de l’autre, accourut pour le chercher, croyant que l’âne avait enfin reparu. Et en se voyant, celui qui l’avait perdu dit : Est-il possible, compère, que ce ne soit pas mon âne qui ait brait ? Ce n’était pas lui, c’était moi, répondit l’autre. Je dis donc, dit le propriétaire, qu’entre vous et un âne, compère, il n’y a aucune différence pour ce qui est de braire, car de ma vie je n’ai vu ni entendu chose plus ressemblante

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Mirad, compadre, se me ha ocurrido un plan con el que sin duda podremos encontrar a este animal, aunque esté metido en las entrañas de la tierra, cuanto más en el monte: yo sé rebuznar de maravilla, y si vos sabéis aunque sea un poco, dad el asunto por resuelto. ¿Un poco decís, compadre?, dijo el otro. Por Dios que no le doy ventaja a nadie, ni a los mismos burros. Ahora lo veremos, respondió el segundo regidor, porque he decidido que vayáis vos por un lado del monte y yo por otro, de modo que lo rodeemos y lo recorramos entero, y de trecho en trecho rebuznaréis vos y rebuznaré yo, y no puede ser que el burro no nos oiga y nos responda, si es que está en el monte. A lo que respondió el dueño del burro: Digo, compadre, que el plan es excelente y digno de vuestro gran ingenio. Y, separándose los dos según lo acordado, sucedió que rebuznaron casi a la vez, y cada uno, engañado por el rebuzno del otro, fue a buscarlo, pensando que ya había aparecido el burro. Y al verse, dijo el que lo había perdido: ¿Es posible, compadre, que no fuera mi burro el que rebuznó? No fue él, sino yo, respondió el otro. Pues ahora digo, dijo el dueño, que de vos a un burro, compadre, no hay ninguna diferencia en lo que toca a rebuznar, porque en mi vida he visto ni oído cosa más natural

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
compadrecompadre, amigoLe parrain de ton enfant, et par extension tout ami proche. Solennel et chaleureux à la fois. Ton compère a la même histoire.
trazaplanUn plan, un dessein. Toujours employé, et trazar veut encore dire planifier.
no que del montecuanto más en el monteNo que pour à plus forte raison. Disparu.
algún tantoaunque sea un pocoQuelque peu, dans une certaine mesure. Littéraire aujourd’hui.
que no dé la ventaja a nadieque no le doy ventaja a nadiePrésent du subjonctif dans un serment après por Dios que, là où aujourd’hui on met l’indicatif.
que os vais vosque vayáis vosVais pour vayáis, la forme ancienne du présent du subjonctif.
no podrá ser menos sino queno puede ser que noIl ne peut en être autrement. Une façon soutenue de dire qu’une chose est certaine.
nos oyanos oigaUn ancien subjonctif de oír.
el perdidosoel que lo había perdidoLe perdant, celui qui a perdu l’âne. S’emploie encore en sport pour le camp vaincu.
no hay alguna diferenciano hay ninguna diferenciaAlguno après le nom dans une phrase négative, au sens d’aucun.
cosa más propiacosa más naturalPropio au sens de fidèle à la réalité, pareil au vrai.

La syntaxe

Deux notables de village préparent une battue comme s’ils rédigeaient un traité. Ils se donnent du vos et du compadre, ils vantent l’esprit l’un de l’autre, et le plan est exposé avec un verbe juridique, tengo determinado que, suivi de subjonctifs et d’une paire de futurs symétriques, rebuznaréis vos y rebuznaré yo. La symétrie est la plaisanterie. Les phrases sont construites par paires, et le résultat aussi : deux hommes qui se braient dessus d’un bout à l’autre d’une colline.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

L’histoire est racontée pour expliquer pourquoi les villages voisins se moquent de celui-ci en brayant au passage de ses habitants, et pourquoi deux villages sont sur le point de se faire la guerre pour ça. Le comique a donc un dard. Les échevins sont les notables de leur bourg, leur courtoisie est parfaite, et le plus beau compliment que chacun puisse faire à l’autre, c’est qu’il ressemble exactement à un âne. Ils ne retrouvent jamais l’âne, que les loups ont mangé. Cervantès emploie la politesse la plus raffinée du livre pour décrire la battue la plus bête.

Là où le cours t’y prépare