Niveau B2 · Leçon 71

Le théâtre de marionnettes de maese Pedro

Un montreur de marionnettes arrive à l’auberge avec un singe devin et un petit théâtre. Personne ne reconnaît l’homme au bandeau vert, alors que don Quichotte l’a déjà croisé.

Gravure de Gustave Doré : un vieux gentilhomme dans son cabinet, l’épée levée, entouré de visions fantastiques de chevaliers et de monstres sortis de ses livres de chevalerie.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Ce texte ne laisse presque jamais parler un personnage directement. Tout est rapporté : l’aubergiste annonce quelque chose à ses clients, maese Pedro supplie don Quichotte, don Quichotte ordonne quelque chose au garçon. Surveille ce que devient un ordre quand il passe par un narrateur. Chez toi il devient un infinitif avec de, et c’est justement ce qui va te trahir : en espagnol il ne survit pas comme impératif et il ne devient pas non plus un infinitif. La forme qui le remplace, tu l’as fabriquée il y a deux leçons.

L’histoire en espagnol facile

En una venta del camino entró un hombre vestido de gamuza, con un parche verde que le tapaba medio rostro.

Dans une auberge du chemin est entré un homme vêtu de peau de chamois, avec un bandeau vert qui lui couvrait la moitié du visage.

Traía a hombros un retablo de títeres y, de la mano, un mono grande sin cola.

Il portait sur les épaules un théâtre de marionnettes et, par la main, un grand singe sans queue.

El ventero anunció a los huéspedes que había llegado maese Pedro con su función.

L’aubergiste a annoncé à ses clients que maese Pedro était arrivé avec sa représentation.

Les dijo que preparasen las monedas, porque aquel hombre no trabajaba de balde.

Il leur a dit de préparer leurs pièces, parce que cet homme-là ne travaillait pas pour rien.

Explicó también que el mono era adivino y respondía a lo pasado y a lo presente.

Il a expliqué aussi que le singe était devin et qu’il répondait sur le passé et sur le présent.

A lo por venir no respondía, dijo, porque eso solo lo sabe Dios en el cielo.

Sur ce qui devait venir, il ne répondait pas, a-t-il dit, parce que cela, seul Dieu au ciel le sait.

Maese Pedro pedía dos reales por pregunta y a veces cobraba la mitad.

Maese Pedro demandait deux réaux par question et parfois n’en faisait payer que la moitié.

Cobraba menos o más según la cara que le viera al cliente.

Il faisait payer moins ou plus selon la tête qu’il voyait au client.

Se acercó a don Quijote, se arrodilló y le dijo que abrazaba las piernas del segundo Cid.

Il s’est approché de don Quichotte, s’est agenouillé et lui a dit qu’il embrassait les jambes du second Cid.

Le rogó que le dijese si el mono podía servirle en algo aquella noche.

Il l’a supplié de lui dire si le singe pouvait lui servir à quelque chose ce soir-là.

Sancho preguntó qué estaba haciendo en aquel momento su mujer Teresa Panza.

Sancho a demandé ce que faisait à cet instant sa femme Teresa Panza.

El animal saltó al hombro de su amo, le habló al oído y volvió a bajar.

L’animal a sauté sur l’épaule de son maître, lui a parlé à l’oreille et est redescendu.

Maese Pedro dio entonces la respuesta exacta, que era que Teresa estaba rastrillando lino.

Maese Pedro a donné alors la réponse exacte, à savoir que Teresa était en train de peigner du lin.

Nadie en la venta sabía que debajo del parche estaba Ginés de Pasamonte.

Personne dans l’auberge ne savait que sous le bandeau se cachait Ginés de Pasamonte.

Era el preso a quien don Quijote había soltado años atrás en Sierra Morena.

C’était le forçat que don Quichotte avait libéré des années plus tôt dans la Sierra Morena.

Era también el ladrón que le había robado el rucio a Sancho una noche.

C’était aussi le voleur qui avait dérobé son âne gris à Sancho une nuit.

El truco del mono era muy sencillo y no tenía nada de encantamiento.

Le tour du singe était très simple et n’avait rien d’un enchantement.

Ginés se informaba en las ventas antes de llegar y preguntaba quién dormía dentro.

Ginés se renseignait dans les auberges avant d’arriver et demandait qui y dormait.

Después del mono vino el retablo, que era lo que la gente esperaba.

Après le singe est venu le théâtre, qui était ce que les gens attendaient.

Un muchacho iba explicando la historia con una varilla desde delante del escenario.

Un garçon expliquait l’histoire avec une baguette, debout devant la scène.

Maese Pedro movía las figuras por detrás, escondido tras la tela pintada del retablo.

Maese Pedro remuait les figurines par-derrière, caché derrière la toile peinte du théâtre.

El muchacho contaba que don Gaiferos jugaba a las tablas en la corte de París.

Le garçon racontait que don Gaiferos jouait aux tables à la cour de Paris.

Decía que ya no se acordaba de su esposa Melisendra, presa de los moros en Zaragoza.

Il disait qu’il ne se souvenait plus de sa femme Melisendra, prisonnière des Maures à Saragosse.

Don Quijote interrumpió dos veces desde su banco, sin levantarse todavía del sitio.

Don Quichotte a interrompu deux fois depuis son banc, sans se lever encore de sa place.

Dijo al muchacho que no se metiera en rodeos ni en curvas inútiles.

Il a dit au garçon de ne pas se perdre en détours ni en courbes inutiles.

Le dijo que las historias se cuentan derechas y sin adornos de más.

Il lui a dit que les histoires se racontent droit et sans ornements de trop.

Maese Pedro, desde dentro del retablo, le mandó al chico que siguiera adelante.

Maese Pedro, de l’intérieur du théâtre, a ordonné au garçon de continuer.

Le mandó también que no hiciera contrapunto, porque quien canta demasiado se queda sin voz.

Il lui a ordonné aussi de ne pas faire de fioritures, car qui chante trop finit sans voix.

El muchacho contó entonces que don Gaiferos había llegado por fin a Zaragoza.

Le garçon a raconté alors que don Gaiferos était enfin arrivé à Saragosse.

Contó que Melisendra se había descolgado por un balcón y se le había enganchado la falda.

Il a raconté que Melisendra s’était laissée descendre par un balcon et que sa jupe s’était accrochée.

Y que los dos huían a caballo hacia Francia por el camino más corto.

Et que tous les deux fuyaient à cheval vers la France par le chemin le plus court.

En ese punto anunció que sonaban las campanas de todas las torres de la ciudad.

À ce moment-là, il a annoncé que les cloches sonnaient dans toutes les tours de la ville.

Dijo que salía tras ellos un ejército de moros a caballo, gritando y con banderas.

Il a dit qu’une armée de Maures à cheval sortait derrière eux, en criant et avec des drapeaux.

Y que si los alcanzaban, los traerían atados a la cola de sus caballos.

Et que, s’ils les rattrapaient, ils les ramèneraient attachés à la queue de leurs chevaux.

Don Quijote se puso en pie muy despacio, sin decir una sola palabra a nadie.

Don Quichotte s’est levé très lentement, sans dire un seul mot à personne.

Vocabulaire

Le théâtre de marionnettes

el retablo
le théâtre de marionnettes
el títere
la marionnette
la varilla
la baguette
la figura
la figurine
la tela pintada
la toile peinte
la función
la représentation
el contrapunto
la fioriture
el rodeo
le détour

L’homme au bandeau

la gamuza
la peau de chamois
el parche
le bandeau sur l’œil
el mono
le singe
el adivino
le devin
la cola
la queue
de balde
gratuitement, pour rien
cobrar
être payé, toucher son dû, faire payer
informarse
se renseigner

La fuite de Melisendra

el balcón
le balcon
descolgarse
se laisser descendre
engancharse
s’accrocher à quelque chose
huir
fuir
alcanzar
rattraper
rastrillar
peigner, teiller
el lino
le lin
preso
prisonnier

Rapporter ce qu’un autre a ordonné

El ventero les dijo que preparasen las monedas.

Le rogó que le dijese si el mono podía servirle.

Le mandó al chico que siguiera y que no hiciera contrapunto.

L’espagnol rapporte les paroles de deux façons selon la nature de ces paroles, et la coupure est nette. Tu fais la même coupure chez toi, mais tu ne la marques pas avec les mêmes outils, et c’est là toute l’affaire.

1. Une information reste à l’indicatif

El mono es adivino devient Explicó que el mono era adivino. Un fait rapporté reste un fait, donc le mode ne bouge pas. Seul le temps recule d’un cran, exactement comme chez toi : « il a expliqué que le singe était devin ». Sur ce point les deux langues marchent au pas, et tu n’as rien à apprendre.

2. Un ordre devient un subjonctif

Preparad las monedas devient Les dijo que preparasen las monedas. L’impératif rapporté n’existe pas en espagnol. Il se dissout, et ce qui apparaît à sa place est que plus un subjonctif accordé au temps du verbe qui rapporte.

Chez toi, l’ordre rapporté prend une tout autre route : « il leur a dit de préparer », « il l’a supplié de dire », « il lui a ordonné de continuer ». Un de et un infinitif, sans sujet exprimé. Ta langue distingue donc bien l’information de l’ordre, mais avec que d’un côté et de de l’autre. L’espagnol garde que des deux côtés et fait la distinction avec le mode. C’est le même travail confié à une autre pièce, et c’est pour cela que la traduction mot à mot te trahit ici plus qu’ailleurs.

chez toien espagnol
il lui dit de continuerLe dice que siga.
il lui a dit de continuerLe dijo que siguiera.
il lui demande de ne pas faire celaLe pide que no haga eso.
il l’a prié de venir le voirLe rogó que viniese a verlo.

3. Ce qui recule quand le cadre est au passé

ce qui a été ditrapporté après un verbe au passé
présent, esimparfait, era
passé simple, llegóplus-que-parfait, había llegado
futur, traeránconditionnel, traerían
impératif, sigueimparfait du subjonctif, siguiera

Les trois premières lignes sont ta concordance des temps, telle quelle, sans une différence. La quatrième est la seule nouveauté, et attention au piège : le français d’aujourd’hui, qui a enterré son imparfait du subjonctif, dirait « il a ordonné qu’il continue », au présent. L’espagnol exige siguiera. Le récit du garçon donne les trois autres à la file : que don Gaiferos había llegado, que sonaban las campanas, que los traerían atados.

4. Les verbes qui prennent une route ou l’autre

Decir est le verbe délicat, parce qu’il fait les deux. Le dijo que era tarde est une information. Le dijo que saliera est un ordre. Même verbe, et le mode est la seule chose qui te dit lequel des deux. Ton « dire que » et ton « dire de » se partagent ce travail ; là-bas, tout repose sur la terminaison du second verbe. Mandar, pedir, rogar, ordenar et suplicar ne prennent jamais que le subjonctif. Explicar, contar, anunciar et responder ne prennent jamais que l’indicatif.

Un voleur qui revient huit cents pages plus tard

Dans la première partie du roman, don Quichotte libère une chaîne de forçats, et le plus bruyant d’entre eux est Ginés de Pasamonte, qui le remercie à coups de pierres et lui vole ensuite l’âne de Sancho. C’était environ huit cents pages plus tôt entre les mains du lecteur, et quelques années plus tôt dans l’histoire. Le voilà qui rentre avec un bandeau vert sur la moitié du visage, et Cervantes ne le nomme qu’une fois l’épisode terminé. Le lecteur qui se souvient reconnaît le voleur avant don Quichotte, et c’est un plaisir que le roman ne lui avait encore jamais offert.

Tout dans ce déguisement vient de la vie réelle. Des montreurs de marionnettes ambulants portaient leur retablo sur le dos et travaillaient les auberges et les places de village d’Espagne, avec précisément ce répertoire de romans carolingiens. Les animaux savants qui répondent aux questions étaient un numéro de foire courant, et la méthode courante était celle que Cervantes décrit : le propriétaire arrive tôt, écoute, et paie quelqu’un pour parler.

Le vrai sujet du chapitre, c’est la façon dont une histoire parvient à un public. Le garçon raconte, maese Pedro remue les figurines, don Quichotte corrige la narration sur des questions de style, et derrière tout cela un criminel fait payer deux réaux pour redire aux gens ce qu’ils lui ont dit eux-mêmes. Quatre couches de fiction dans une salle d’auberge, et Cervantes les empile soigneusement, parce qu’au chapitre suivant un de ses personnages va les traverser toutes avec une épée.

Cervantes dans le texte · «llegó maese Pedro a buscar a don Quijote y decirle…»

llegó maese Pedro a buscar a don Quijote y decirle que ya estaba en orden el retablo; que su merced viniese a verle, porque lo merecía

Master Pedro came to look for Don Quixote and to tell him that the puppet show was ready, and that his worship should come and see it, because it was worth seeing

II, 25, et c’est le point de grammaire de la leçon qui se produit dans une seule phrase du roman. Maese Pedro s’approche et dit deux choses. La première, que le théâtre est prêt, est une information, donc elle est rapportée à l’indicatif : que ya estaba en orden el retablo. La seconde était une invitation, c’est-à-dire un impératif déguisé, venez le voir, et elle ne peut pas survivre telle quelle : elle arrive sous la forme que su merced viniese a verle, avec l’imparfait du subjonctif. Même verbe introducteur, même phrase, deux modes, et le mode est la seule chose qui te dise quelle partie était une déclaration et quelle partie était une prière. Chez toi, la même phrase se couperait en deux morceaux qui ne se ressemblent pas, « qu’il était prêt » et « de venir le voir » : garde cette différence en tête, c’est elle qui te fera écrire de venir au lieu de que viniese. Remarque aussi su merced, la formule de politesse de l’époque, qui s’est usée jusqu’à donner usted, et la dernière proposition, porque lo merecía, par laquelle le montreur recommande son propre spectacle. Il le fait payer, après tout.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.