Niveau B2 · Leçon 70

Dulcinée demande six réaux

Don Quichotte raconte ce qu’il a vu dans la grotte : un palais de cristal, un mort qui parle et Dulcinée enchantée qui lui demande un peu d’argent à emprunter.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte et son cheval projetés en l’air, la tête en bas, par l’aile d’un moulin, Sancho Panza les regardant du haut de son âne.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Ce texte contient huit phrases bâties sur si. En lisant, surveille deux choses : quel temps suit le si, et quel temps occupe l’autre moitié de la phrase. Les deux ne sont jamais les mêmes, et l’appariement est fixe. Ton école t’a appris « les si n’aiment pas les ré », et cette règle-là marche telle quelle en espagnol : tu pars donc avec un avantage rare. Ce qui va te trahir est ailleurs, dans le mode du verbe qui suit le si.

L’histoire en espagnol facile

Recién sacado de la cueva, don Quijote contó que allá abajo se había quedado dormido.

À peine sorti de la grotte, don Quichotte a raconté que là-dessous il s’était endormi.

Dijo que se despertó en un prado verde con un palacio de cristal en medio.

Il a dit qu’il s’était réveillé dans un pré vert avec un palais de cristal au milieu.

De la puerta de aquel palacio salió un anciano de barba blanca hasta la cintura.

De la porte de ce palais est sorti un vieillard à la barbe blanche jusqu’à la taille.

No llevaba arma ninguna y caminaba despacio, con un rosario de cuentas gordas en la mano.

Il ne portait aucune arme et marchait lentement, un chapelet à gros grains à la main.

Era Montesinos, dijo, que llevaba siglos encantado allá abajo con toda su parentela.

C’était Montesinos, a-t-il dit, enchanté là-dessous depuis des siècles avec toute sa parenté.

Si aquel palacio estuviera en la superficie, añadió, sería la mayor maravilla de España.

Si ce palais était à la surface, a-t-il ajouté, ce serait la plus grande merveille d’Espagne.

Pero como está bajo tierra, nadie lo cree y nadie baja nunca a verlo.

Mais comme il est sous terre, personne n’y croit et personne ne descend jamais le voir.

Montesinos lo llevó a una sala fría donde había un sepulcro de mármol muy grande.

Montesinos l’a conduit dans une salle froide où se trouvait un très grand tombeau de marbre.

Encima estaba tendido Durandarte, muerto desde hacía quinientos años y hablando en voz baja.

Dessus était étendu Durandarte, mort depuis cinq cents ans et parlant à voix basse.

Se quejaba de su suerte como si acabara de morirse aquella misma mañana de mayo.

Il se plaignait de son sort comme s’il venait de mourir ce matin-là même, un matin de mai.

Montesinos le prometió que un caballero vendría por fin a deshacer aquel encanto tan largo.

Montesinos lui a promis qu’un chevalier viendrait enfin défaire ce sortilège si long.

Durandarte solo suspiró y dijo que hubiera paciencia y que se barajase de nuevo.

Durandarte a seulement soupiré et a dit qu’il fallait de la patience et qu’on rebatte les cartes.

Después pasaron tres labradoras saltando por el prado, alegres, como si fueran a una fiesta.

Ensuite trois paysannes sont passées en sautillant à travers le pré, gaies comme si elles allaient à une fête.

Don Quijote reconoció en una de ellas a Dulcinea del Toboso, saltando como las otras.

Dans l’une d’elles, don Quichotte a reconnu Dulcinée du Toboso, qui sautillait comme les autres.

Estaba encantada en la misma aldeana que Sancho le había señalado en el camino.

Elle était enchantée sous les traits de la villageoise même que Sancho lui avait montrée sur le chemin.

Una compañera se le acercó de parte de la señora y le habló muy deprisa.

Une compagne s’est approchée de lui de la part de sa maîtresse et lui a parlé très vite.

Le pidió, en nombre de Dulcinea, seis reales prestados sobre un faldellín de algodón nuevo.

Elle lui a demandé, au nom de Dulcinée, six réaux à emprunter sur un jupon de coton neuf.

Don Quijote dijo que si hubiera tenido seis reales se los habría dado enteros.

Don Quichotte a dit que s’il avait eu six réaux, il les lui aurait donnés tous les six.

Como solo llevaba cuatro encima, le dio los cuatro y se disculpó por los otros dos.

Comme il n’en avait que quatre sur lui, il a donné les quatre et s’est excusé pour les deux autres.

Sancho se llevó las manos a la cabeza y no supo qué decir al principio.

Sancho a porté les mains à sa tête et n’a pas su quoi dire sur le moment.

Dijo después que si su amo no estuviera loco, no contaría una cosa así.

Il a dit ensuite que si son maître n’était pas fou, il ne raconterait pas une chose pareille.

Y que si aquello fuera verdad, las princesas encantadas no empeñarían la ropa por cuatro reales.

Et que si tout cela était vrai, les princesses enchantées ne mettraient pas leurs vêtements en gage pour quatre réaux.

Don Quijote contestó que había estado tres días y tres noches allá abajo.

Don Quichotte a répondu qu’il était resté trois jours et trois nuits là-dessous.

Los otros dos le juraron que no había pasado ni una hora desde que bajó.

Les deux autres lui ont juré qu’il ne s’était pas écoulé une heure depuis qu’il était descendu.

Él dijo que si el tiempo corriera igual bajo tierra que arriba, no habría encantamiento posible.

Il a dit que si le temps courait sous terre comme à la surface, aucun enchantement ne serait possible.

Sancho pensó que, si él contara aquello en su pueblo, nadie lo dejaría entrar en la iglesia.

Sancho s’est dit que, s’il racontait une chose pareille dans son village, on ne le laisserait pas entrer à l’église.

Desde aquel día ni el escudero ni el guía supieron qué pensar de su amo.

À partir de ce jour, ni l’écuyer ni le guide n’ont su quoi penser de leur maître.

El detalle de los seis reales lo estropeaba todo, porque era demasiado pequeño para ser mentira.

Le détail des six réaux gâchait tout, parce qu’il était trop petit pour être un mensonge.

Un embustero habría inventado coronas de oro y caballos con las crines de plata.

Un menteur aurait inventé des couronnes d’or et des chevaux à la crinière d’argent.

No habría inventado un préstamo de aldea con una prenda de algodón de por medio.

Il n’aurait pas inventé un prêt de village avec un gage de coton au milieu.

Y sin embargo el caballero lo contaba muy serio, sin adornar nada y sin reírse.

Et pourtant le chevalier racontait cela très sérieusement, sans rien enjoliver et sans rire.

Sancho decidió creerle a medias, que era lo único que le dejaba seguir a su lado.

Sancho a décidé de ne le croire qu’à moitié, la seule chose qui lui permettait de rester à ses côtés.

Vocabulaire

Le palais de là-dessous

el cristal
le cristal, le verre
el sepulcro
le tombeau
el mármol
le marbre
la parentela
la parenté
la superficie
la surface
la cintura
la taille
el encantamiento
l’enchantement, le sortilège
suspirar
soupirer

L’argent du village

el préstamo
le prêt
prestado
prêté, emprunté
empeñar
mettre en gage
la prenda
le gage
el faldellín
le jupon
el algodón
le coton
la corona
la couronne, la pièce d’or
la plata
l’argent (le métal)

Croire et ne pas croire

el embustero
le menteur
adornar
enjoliver
jurar
jurer
estropear
gâcher, abîmer
a medias
à moitié
la aldeana
la villageoise
barajar
battre les cartes
la crin
la crinière

Si tuviera seis reales, se los daría

Si aquel palacio estuviera en la superficie, sería la maravilla de España.

Si aquello fuera verdad, las princesas no empeñarían la ropa.

Si hubiera tenido seis reales, se los habría dado enteros.

Les phrases espagnoles en si ont trois formes, et la forme que tu choisis dit à quel point tu crois la chose possible. Les deux moitiés sont soudées : choisis la première et la seconde est décidée pour toi. Tu connais déjà ce système, il est identique au tien. Ce qui change tient en un mot, et il vaut la peine de le voir tout de suite.

typechez toien espagnol
1, cela peut arriversi + présent → futursi + présent → futur
2, ce n’est pas vrai maintenantsi + imparfait de l'indicatif → conditionnelsi + imparfait du subjonctif → conditionnel
3, ce n’était pas vrai alorssi + plus-que-parfait de l'indicatif → conditionnel passési + plus-que-parfait du subjonctif → conditionnel passé

Tout est superposable sauf le mode. Là où tu mets un indicatif, l’espagnol met un subjonctif, et c’est la seule chose à retenir de cette leçon.

Type 1, cela peut très bien arriver

Si baja a la cueva, verá el palacio. Présent de l’indicatif après si, futur dans l’autre moitié. Exactement ton « s’il descend, il verra ». Rien à apprendre.

Type 2, ce n’est pas le cas

Si aquel palacio estuviera en la superficie, sería la maravilla de España. Imparfait du subjonctif après si, conditionnel dans l’autre moitié. Le palais n’est pas à la surface et celui qui parle le sait. Ta phrase dit « si ce palais était », avec un imparfait de l’indicatif ; la leur dit estuviera, avec un subjonctif. C’est toute la leçon.

Type 3, ce n’était pas le cas

Si hubiera tenido seis reales, se los habría dado enteros. Plus-que-parfait du subjonctif après si, conditionnel passé dans l’autre moitié. Il n’avait pas les six réaux et on n’y peut plus rien. Là encore, ton « s’il avait eu » est un indicatif et le leur est un subjonctif. Tu le reverras en détail plus tard, mais ce texte l’emploie deux fois.

La règle que tu connais déjà par coeur

Après le si de condition, l’espagnol ne met jamais de futur et jamais de conditionnel. Jamais, dans aucun registre et à aucun siècle. ✗ Si tendría dinero n’existe pas, exactement comme « si j’aurais su » n’existe pas chez toi : les deux langues ont la même interdiction et la même faute célèbre. Le conditionnel habite l’autre moitié de la phrase, et seulement elle. Les deux moitiés peuvent s’échanger librement, et quand la moitié en si passe en second la virgule disparaît : Sería la maravilla de España si estuviera en la superficie.

Deux voisins à connaître. Como si demande toujours le type 2 ou le type 3, jamais autre chose : ton « comme si » va à l’indicatif, le sien va au subjonctif, sans une exception. Et si peut aussi vouloir dire « si » au sens de savoir si, comme dans No sé si es verdad ; dans ce cas aucune de ces règles ne s’applique, parce que ce n’est plus une condition. Ta langue fait exactement la même double vie avec le même mot, tu ne te tromperas pas.

Quatre réaux et le prix d’un mensonge

Un real était de la petite monnaie. Quatre réaux représentaient à peu près deux journées de salaire d’un journalier, de quoi acheter du pain et pas grand-chose de plus, et mettre un vêtement en gage contre un prêt de cette taille était une opération parfaitement ordinaire dans un village espagnol. Cervantes connaissait ces sommes par coeur. Il avait passé des années comme collecteur d’impôts, à réclamer des montants de cet ordre à des gens qui ne les avaient pas, et il avait été emprisonné pour des comptes qui ne tombaient pas juste.

C’est ce qui fait marcher la plaisanterie. Tout le reste de ce que don Quichotte rapporte de la grotte appartient au roman de chevalerie, où les distances se comptent en lieues et les trésors en couronnes d’or. Et puis une princesse enchantée envoie une amie emprunter quatre réaux sur un jupon, et le registre s’effondre d’un coup. Sancho voit l’effondrement immédiatement, traite le tout de mensonge, et il a presque certainement raison.

Presque. Le détail est trop pauvre, trop précis et trop humiliant pour qu’un inventeur l’ait choisi, et Cervantes plante cette objection dans la tête du lecteur sans jamais l’écrire. À partir de ce chapitre, don Quichotte lui-même ne sait plus très bien ce qu’il a vu, et la grotte devient la chose à laquelle il revient chaque fois que sa croyance a besoin d’un étai. C’est la charnière de la seconde partie : le moment où le chevalier commence à avoir besoin que sa propre folie soit vraie.

Cervantes dans le texte · «Paciencia y barajar»

Paciencia y barajar

Patience, and shuffle the cards again

Durandarte, II, 23. Trois mots qui portent une attitude entière. L’homme est enchanté sur une dalle de marbre depuis cinq siècles. Montesinos se penche sur lui avec la bonne nouvelle qu’un chevalier est enfin arrivé pour défaire le sortilège, l’instant que toute la légende attendait, et la réponse est une expression de table de jeu : qu’on redistribue. Ni gratitude, ni espoir, ni même curiosité. Barajar, c’est ce qu’on fait quand la main était mauvaise et qu’il n’y a plus qu’à rebattre les cartes, et l’espagnol emploie encore la formule exactement ainsi aujourd’hui, au sens de prends ton mal en patience et recommence. Tu as l’image toute prête, « les cartes sont rebattues », mais elle te sert à dire que tout change, alors que la sienne sert à dire que rien ne change. Cervantes donne la réplique la plus plate du roman au personnage qui avait le meilleur droit à une réplique solennelle, et la plaisanterie n’est pas que Durandarte soit grossier. C’est que cinq cents ans de n’importe quoi produiraient précisément ce ton-là.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.