Niveau B2 · Leçon 69
La descente dans la grotte
Don Quichotte se fait descendre à la corde dans une grotte de la Manche. Une demi-heure plus tard on le remonte endormi, et il dit qu’on vient de lui gâcher la plus belle vie du monde.

Ce que tu sauras faire
- Former l’imparfait du subjonctif de n’importe quel verbe, régulier ou irrégulier.
- Choisir entre les formes en -ra et en -se en sachant qu’elles veulent dire la même chose.
- Reconnaître le subjonctif passé derrière les demandes, les ordres et les comparaisons.
Avant de lire
Tu lis et tu emploies l’imparfait du subjonctif espagnol depuis le milieu du B1 sans que personne se soit arrêté pour te montrer comment il se fabrique. Cette leçon s’arrête. Presque tous les verbes de ce texte qui suivent un que finissent en -ase, -ese ou -iese. Repère-les, et repère surtout d’où chacun sort. Tu as la même forme chez toi, elle se fabrique de la même façon, et tu ne l’emploies jamais : c’est là toute la difficulté.L’histoire en espagnol facile
Camino de Aragón, don Quijote quiso conocer la cueva de Montesinos, de la que se contaban maravillas en toda la Mancha.
Sur la route d’Aragon, don Quichotte a voulu voir la grotte de Montesinos, dont on racontait des merveilles dans toute la Manche.
Buscó un guía que lo llevase hasta la boca del agujero y le pagó por adelantado.
Il a cherché un guide qui le mène jusqu’à la bouche du trou et il l’a payé d’avance.
Compró después cien brazas de soga en el primer pueblo que encontraron por el camino.
Il a ensuite acheté cent brasses de corde dans le premier village qu’ils ont trouvé sur le chemin.
El guía le rogó que no bajara, y Sancho le rogó lo mismo dos veces.
Le guide l’a supplié de ne pas descendre, et Sancho l’en a supplié deux fois.
La entrada era ancha y estaba cubierta de zarzas y de matas muy juntas.
L’entrée était large et couverte de ronces et de buissons très serrés.
Don Quijote las tuvo que cortar a espadazos hasta abrir un hueco por donde cupiera un hombre.
Don Quichotte a dû les couper à grands coups d’épée jusqu’à ouvrir un passage où un homme pouvait tenir.
Del fondo salieron volando cuervos y murciélagos, tantos y tan juntos que lo tiraron al suelo.
Du fond sont sortis en volant des corbeaux et des chauves-souris, si nombreux et si serrés qu’ils l’ont jeté par terre.
Si él hubiera sido supersticioso, dijo después, habría tomado aquello por muy mala señal.
S’il avait été superstitieux, a-t-il dit ensuite, il aurait pris cela pour un très mauvais présage.
Sancho le pidió que se santiguase y que dejase aquel agujero en paz.
Sancho lui a demandé de se signer et de laisser ce trou tranquille.
Dijo que no era razón que un cristiano se metiese bajo tierra como si fuera una botija.
Il a dit qu’il n’était pas convenable qu’un chrétien se fourre sous terre comme s’il était une cruche.
Don Quijote le mandó que atase la soga y que callase de una vez.
Don Quichotte lui a ordonné d’attacher la corde et de se taire une bonne fois.
Se ató la cuerda por debajo de los brazos y se acercó despacio al borde.
Il s’est attaché la corde sous les bras et s’est approché lentement du bord.
Antes de descolgarse pidió a los dos hombres que fuesen soltando cuerda poco a poco.
Avant de se laisser descendre, il a demandé aux deux hommes de lâcher la corde peu à peu.
Les pidió también que no lo dejasen caer de golpe contra las piedras del fondo.
Il leur a demandé aussi de ne pas le laisser tomber d’un coup sur les pierres du fond.
Y que estuviesen atentos por si él daba voces desde abajo pidiendo que lo subiesen.
Et d’être attentifs au cas où il crierait d’en bas pour qu’on le remonte.
Sancho y el guía lo bajaron despacio, con los pies apoyados en una piedra grande.
Sancho et le guide l’ont descendu lentement, les pieds calés contre une grosse pierre.
Cuando se acabó la soga, oyeron que la voz del caballero se apagaba poco a poco.
Quand la corde s’est terminée, ils ont entendu la voix du chevalier s’éteindre peu à peu.
Después ya no oyeron nada, ni una palabra ni un golpe ni una piedra suelta.
Ensuite ils n’ont plus rien entendu, ni un mot, ni un coup, ni une pierre qui roule.
Sancho lloró a su amo como si estuviera muerto y quiso que lo subieran enseguida.
Sancho a pleuré son maître comme s’il était mort et a voulu qu’on le remonte tout de suite.
Tiraron de la soga y salió sola, sin peso ninguno en la punta.
Ils ont tiré sur la corde et elle est remontée seule, sans aucun poids à la pointe.
Aquello los asustó mucho más que el silencio de los minutos anteriores.
Cela leur a fait bien plus peur que le silence des minutes précédentes.
Volvieron a echarla dentro y esperaron media hora larga sentados en la hierba.
Ils l’ont rejetée dans le trou et ont attendu une bonne demi-heure, assis dans l’herbe.
Ninguno de los dos se atrevió a decir en voz alta lo que estaba pensando.
Aucun des deux n’a osé dire à voix haute ce qu’il pensait.
El guía dijo por fin que se marcharía a su casa si aquello duraba mucho más.
Le guide a fini par dire qu’il rentrerait chez lui si cela durait encore longtemps.
Por fin notaron peso en la cuerda y tiraron de ella con todas sus fuerzas.
Ils ont enfin senti du poids sur la corde et ont tiré de toutes leurs forces.
Salió don Quijote con los ojos cerrados, como si durmiese un sueño muy hondo.
Don Quichotte est sorti les yeux fermés, comme s’il dormait d’un sommeil très profond.
Lo sacudieron y lo llamaron por su nombre hasta que abrió los ojos y se estiró.
Ils l’ont secoué et l’ont appelé par son nom jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux et s’étire.
Se estiró igual que quien despierta de un sueño largo y pesado en una buena cama.
Il s’est étiré exactement comme quelqu’un qui se réveille d’un long sommeil lourd dans un bon lit.
Lo primero que dijo fue que Dios les perdonase lo que acababan de hacerle.
La première chose qu’il a dite, c’est que Dieu leur pardonne ce qu’ils venaient de lui faire.
Dijo que lo habían sacado de la vida más sabrosa que ningún hombre hubiese visto jamás.
Il a dit qu’ils l’avaient tiré de la vie la plus savoureuse qu’aucun homme ait jamais vue.
Pidió de comer, se sentó en la hierba y anunció que iba a contarles lo de allá abajo.
Il a demandé à manger, s’est assis dans l’herbe et a annoncé qu’il allait leur raconter ce qu’il y avait là-dessous.
Vocabulaire
La bouche de la grotte
- la zarza
- la ronce
- el agujero
- le trou
- el borde
- le bord
- hondo
- profond
- el cuervo
- le corbeau
- el murciélago
- la chauve-souris
- a espadazos
- à grands coups d’épée
- la maravilla
- la merveille
La corde
- la soga
- la corde
- la braza
- la brasse
- atar
- attacher
- soltar
- lâcher, libérer
- descolgarse
- se laisser descendre
- tirar de
- tirer
- el peso
- le poids
- la punta
- la pointe
La peur de deux hommes qui attendent
- santiguarse
- se signer
- la botija
- la cruche de terre
- sacudir
- secouer quelqu’un
- apagarse
- s’éteindre
- sabroso
- savoureux
- de golpe
- d’un coup
- por adelantado
- d’avance
- estar atento
- être attentif
L’imparfait du subjonctif : comment il se fabrique
Buscó un guía que lo llevase hasta la boca.
Le mandó que atase la soga y que callase.
Lloró a su amo como si estuviera muerto.
De tous les temps espagnols, c’est le seul qui n’ait pas une seule exception. Aucun verbe n’y échappe, et la règle tient en trois pas. Et tu pars avec un avantage : c’est ta règle à toi, celle que tu n’appliques plus jamais.
1. Prends la troisième personne du pluriel du passé simple
llevaron, comieron, pidieron, estuvieron, fueron, hicieron, dijeron, quisieron. Si tu connais le passé simple espagnol, tu connais déjà ce temps, tous les irréguliers de la langue compris.
2. Enlève -ron
lleva-, comie-, pidie-, estuvie-, fue-, hicie-, dije-, quisie-.
3. Ajoute les terminaisons
| série en -se | série en -ra | |
|---|---|---|
| yo | llevase | llevara |
| tú | llevases | llevaras |
| él, ella | llevase | llevara |
| nosotros | llevásemos | lleváramos |
| vosotros | llevaseis | llevarais |
| ellos | llevasen | llevaran |
Les deux séries veulent dire exactement la même chose et s’échangent librement. Cervantes penche vers -se, et c’est pour cela que ce texte est plein de llevase et de atase. L’espagnol parlé d’aujourd’hui penche vers -ra. Choisis une série, tiens-t’y, et sache lire l’autre.
La même machine, chez toi
Ton imparfait du subjonctif se fabrique exactement de la même manière, à partir du passé simple et jamais de l’infinitif : il fit donne qu’il fît, il fut donne qu’il fût, ils vinrent donne qu’ils vinssent. Le mécanisme ne t’est donc étranger en rien. Ce qui t’est étranger, c’est de t’en servir. Chez toi la forme est un fossile : on la lit chez Flaubert, on ne la dit jamais, et le français d’aujourd’hui met un subjonctif présent partout, y compris dans un récit au passé. En espagnol elle est de tous les jours, à l’oral comme à l’écrit, et celui qui ne la met pas s’entend tout de suite.
Où elle apparaît
| déclencheur | dans cette leçon |
|---|---|
| un ordre ou une demande au passé | Le mandó que atase la soga. |
| une chose qu’on n’a pas encore trouvée | Buscó un guía que lo llevase. |
| un jugement au passé | No era razón que se metiese bajo tierra. |
| como si, sans exception | Lloró como si estuviera muerto. |
| un si qui suppose le contraire du vrai | Si hubiera sido supersticioso… |
Como si mérite sa ligne à part, parce que c’est le piège le plus sûr de la leçon pour toi. Ton « comme si » réclame l’indicatif, toujours : on dit « comme s’il était mort », et « comme s’il fût mort » n’est même pas du vieux français correct. L’espagnol réclame le subjonctif, toujours, sans une seule exception, y compris quand le verbe principal est au présent : Habla como si fuera el rey. Deux locutions identiques mot pour mot, deux modes contraires.
Une grotte qu’on peut encore visiter
La grotte de Montesinos est un lieu réel. Elle se trouve dans les Lagunas de Ruidera, dans la province d’Albacete, à peu près là où Cervantes la place, et on peut y descendre aujourd’hui. Cela compte plus qu’il n’y paraît. Tout le roman se déroule jusqu’ici dans un paysage que les premiers lecteurs connaissaient, et voilà que l’épisode le plus fantastique du livre est accroché à un trou dans le sol qu’un lecteur de Tolède pouvait aller voir de ses yeux.
Cervantes fait ensuite une chose qu’il n’avait jamais faite. Il fait écrire à son historien arabe imaginaire, Cide Hamete Benengeli, une note en marge où celui-ci déclare qu’il ne peut pas croire à cette aventure, qu’elle ne s’accorde avec rien d’autre dans la vie du chevalier, et qu’il refuse de dire si elle est vraie ou fausse, laissant au lecteur le soin d’en décider. Un narrateur qui démolit son propre chapitre à l’intérieur du chapitre, on appelle cela moderne quand un romancier le fait aujourd’hui.
Regarde aussi ce que vivent les deux hommes restés en haut. Une demi-heure de silence, une corde qui remonte à vide, et deux personnes ordinaires assises dans l’herbe qui n’osent pas dire à voix haute qu’elles le croient mort. L’épisode comique se passe en bas. En haut, c’est simplement effrayant, et Cervantes accorde à ce versant-là autant de place qu’aux merveilles.
Cervantes dans le texte · «Iba don Quijote dando voces que le diesen soga y…»
Iba don Quijote dando voces que le diesen soga y más soga, y ellos se la daban poco a poco
Don Quixote went on shouting for them to give him rope and more rope, and they paid it out to him little by little
II, 22, et c’est la descente entière en une ligne. Deux pièces de mécanique travaillent ici, et les deux sont à toi. Diesen est l’imparfait du subjonctif de dar, fabriqué exactement comme la règle le dit : dieron moins -ron, plus la terminaison. Il est là parce que dando voces que est une demande, et qu’une demande au passé traîne le subjonctif derrière elle. La seconde est iba dando, une chaîne de verbes qui transforme un cri unique en cri continu. Tu as la même construction, « il allait criant », « il s’en allait chantant » : chez toi elle sent la littérature, là-bas c’est de l’espagnol courant. Remarque enfin la quantité de récit que Cervantes fait tenir en dix-huit mots. Le chevalier disparaît sous terre en réclamant de la corde, et les deux hommes d’en haut la lâchent poco a poco, ce qui est précisément ce qu’il leur a ordonné et aussi, relis-le, exactement ce que font des gens qui ont peur et qui ne veulent pas lâcher.