Niveau B2 · Leçon 68

La ruse de Basilio

Basilio arrive à la noce de Quiteria, se transperce d’une épée devant tout le monde et demande à être marié avant de mourir. Le sang est vrai, la blessure ne l’est pas.

Gravure de Gustave Doré : la gouvernante brûle une brassée de livres de chevalerie sur un feu de joie.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Le mot aunque revient neuf fois dans ce texte. Tantôt le verbe qui suit est à l’indicatif, tantôt au subjonctif, et les deux ne sont pas interchangeables. Chez toi la question ne se pose jamais : c’est la conjonction qui décide, bien que réclame le subjonctif et même si l’indicatif, et tu n’as rien à choisir. L’espagnol garde une seule conjonction et déplace le choix sur le verbe. Avant de lire la grammaire, essaie de deviner la règle sur les phrases elles-mêmes. Un indice : cela ne dépend pas du tout de la probabilité de la chose, mais de savoir si celui qui parle t’apprend quelque chose ou s’il te concède ce que tu sais déjà.

L’histoire en espagnol facile

Aunque el prado estaba lleno de gente y de música, se hizo un silencio grande cuando el cura salió a casar a los novios.

Le pré avait beau être plein de monde et de musique, un grand silence s’est fait quand le curé est sorti marier les fiancés.

Camacho iba vestido de fiesta, con una pluma muy larga en el sombrero y las manos llenas de anillos.

Camacho était en habit de fête, avec une plume très longue au chapeau et les mains couvertes de bagues.

Quiteria, muy pálida, miraba al suelo y no levantó los ojos ni una sola vez en toda la ceremonia.

Quiteria, très pâle, regardait par terre et n’a pas levé les yeux une seule fois de toute la cérémonie.

Nadie hablaba de Basilio, aunque todos pensaban en él y miraban de reojo hacia los árboles del prado.

Personne ne parlait de Basilio, même si tout le monde pensait à lui et regardait du coin de l’œil vers les arbres du pré.

Entonces apareció entre aquellos árboles un hombre delgado, vestido de negro, que se apoyaba en un bastón muy largo.

C’est alors qu’un homme maigre est apparu entre ces arbres, vêtu de noir, appuyé sur un très long bâton.

Aunque no dijo su nombre ni se descubrió la cara, todos lo reconocieron en cuanto se acercó al altar.

Même s’il n’a pas dit son nom et ne s’est pas découvert le visage, tous l’ont reconnu dès qu’il s’est approché de l’autel.

Basilio se puso delante de los novios y pidió que lo escuchasen un momento, aunque fuese el último de su vida.

Basilio s’est planté devant les fiancés et a demandé qu’on l’écoute un moment, même si c’était le dernier de sa vie.

Dijo que no venía a estorbar la boda, sino a mirarla desde cerca y a despedirse de una vez.

Il a dit qu’il ne venait pas empêcher la noce, mais la regarder de près et faire ses adieux une bonne fois.

Dijo también que Quiteria era libre de casarse con quien quisiera, aunque él la hubiera querido desde niño.

Il a dit aussi que Quiteria était libre d’épouser qui elle voulait, même si lui l’aimait depuis l’enfance.

Y que, aunque el mundo entero lo llamase loco, no pensaba vivir un día más que aquel.

Et que, même si le monde entier le traitait de fou, il ne comptait pas vivre un jour de plus que celui-là.

Sacó del bastón un estoque escondido, puso el pomo en el suelo y se dejó caer sobre la punta.

Il a tiré du bâton une rapière cachée, a posé le pommeau par terre et s’est laissé tomber sur la pointe.

La hoja le salió por la espalda y el hombre quedó tendido en la hierba, bañado en sangre.

La lame lui est ressortie par le dos et l’homme est resté étendu dans l’herbe, baigné de sang.

Allí se quedó, llamando a Quiteria con una voz que cada vez se oía menos.

Il est resté là, appelant Quiteria d’une voix qu’on entendait de moins en moins.

Los músicos callaron de golpe y en todo el prado solo se oyó el ruido del aceite hirviendo.

Les musiciens se sont tus d’un coup et, dans tout le pré, on n’a plus entendu que le bruit de l’huile bouillante.

Todos corrieron a levantarlo, aunque el cura les gritó que no lo movieran de donde estaba.

Tous ont couru pour le relever, même si le curé leur criait de ne pas le bouger de là.

Basilio pidió, con voz apagada, que Quiteria le diese la mano de esposa antes de que él muriese.

Basilio a demandé, d’une voix éteinte, que Quiteria lui donne sa main d’épouse avant qu’il ne meure.

Dijo que así moriría cristianamente, aunque fuese solo por un instante y aunque él no llegase vivo a la noche.

Il a dit qu’il mourrait ainsi en chrétien, même si ce n’était que pour un instant et même s’il n’arrivait pas vivant jusqu’à la nuit.

Camacho protestó y dijo que aquello era una comedia bien ensayada y no una desgracia de verdad.

Camacho a protesté et a dit que c’était une comédie bien répétée et non un vrai malheur.

Don Quijote intervino y dijo que aquella mano se daba a un moribundo y no a un marido.

Don Quichotte est intervenu et a dit que cette main se donnait à un moribond et non à un mari.

Añadió que, aunque la ceremonia fuese verdadera, la viudez llegaría mucho antes que el banquete.

Il a ajouté que, même si la cérémonie était vraie, le veuvage arriverait bien avant le banquet.

El cura, viendo tanta sangre en la hierba, los casó allí mismo y sin discutir más.

Le curé, voyant tant de sang dans l’herbe, les a mariés sur place et sans discuter davantage.

En cuanto acabaron las palabras, Basilio se puso en pie de un salto y se sacó el estoque del pecho.

Dès que les paroles ont été dites, Basilio s’est levé d’un bond et s’est retiré la rapière de la poitrine.

Se quedó de pie delante de todos, sano, entero y sonriente, con la espada limpia en la mano.

Il est resté debout devant tout le monde, sain, entier et souriant, l’épée propre à la main.

Llevaba bajo la ropa un canuto de hierro lleno de sangre, escondido desde antes de salir de casa.

Il portait sous ses vêtements un tube de fer plein de sang, caché là avant même de sortir de chez lui.

Lo había preparado a fin de que la hoja no le tocase la carne en ningún momento.

Il l’avait préparé afin que la lame ne lui touche la chair à aucun moment.

Los amigos de Camacho sacaron las espadas, aunque el novio burlado fue el primero en calmarlos a todos.

Les amis de Camacho ont tiré l’épée, même si le fiancé berné a été le premier à les calmer tous.

Dijo que quien quiere lo ajeno se queda sin lo propio y que el banquete ya estaba pagado.

Il a dit que celui qui veut le bien d’autrui reste sans le sien, et que le banquet était déjà payé.

Aunque la boda no era la suya, mandó que se sirviera la comida y que siguiese la música.

Même si la noce n’était pas la sienne, il a ordonné qu’on serve le repas et que la musique continue.

Se comió y se bailó igual, aunque sin los novios, que ya iban camino del pueblo de Basilio.

On a mangé et on a dansé quand même, mais sans les mariés, qui étaient déjà en route vers le village de Basilio.

Sancho, que no entendía nada de todo aquello, se quedó del lado de las ollas.

Sancho, qui ne comprenait rien à tout cela, est resté du côté des marmites.

Vocabulaire

L’épée cachée

el estoque
la rapière
la hoja
la lame
el pomo
le pommeau
la punta
la pointe
el bastón
le bâton de marche
el canuto
le tube
atravesar
transpercer
el pecho
la poitrine

Mourir, ou faire semblant

el moribundo
le moribond
tendido
étendu
apagado
éteint, faible
bañado en sangre
baigné de sang
la viudez
le veuvage
ensayado
répété d’avance
sano
indemne
la treta
la ruse

La noce qui change de maître

el altar
l’autel
el anillo
la bague
estorbar
gêner, empêcher
burlado
berné
lo ajeno
ce qui est aux autres
lo propio
ce qui est à soi
de reojo
du coin de l’œil
calmar
calmer

Aunque : un seul mot, deux modes

Aunque el prado estaba lleno de gente, se hizo un silencio grande.

Pidió que lo escuchasen, aunque fuese el último momento de su vida.

Aunque la ceremonia fuese verdadera, la viudez llegaría antes que el banquete.

Tout aunque fait le même travail : il accorde un point à l’adversaire et continue quand même. Le mode ne change pas ce travail. Il change ce que tu prétends faire du point que tu viens d’accorder.

1. Chez toi, c’est la conjonction qui décide

ta conjonctionle mode qui suittu choisis ?
bien que, quoiquesubjonctifnon, jamais
même siindicatifnon, jamais
quand bien mêmeconditionnelnon, jamais

Tu n’as pas choisi un mode dans une concessive de ta vie : tu as choisi une conjonction, et le mode a suivi tout seul. L’espagnol fait l’inverse exact. Une seule conjonction couvre les trois lignes, et c’est le verbe qui porte l’information.

2. Indicatif : tu informes

Aunque el prado estaba lleno de gente, se hizo un silencio grande. Le lecteur ne sait pas encore que le pré était plein. On le lui apprend, et apprendre quelque chose à quelqu’un demande l’indicatif. Le test : si tu peux glisser « au fait » devant la proposition, c’est l’indicatif.

3. Subjonctif : tu concèdes ce qui est déjà su

Aunque la ceremonia fuese verdadera, la viudez llegaría antes que el banquete. Don Quichotte n’apprend à personne que la cérémonie est vraie : tous ceux qui sont là viennent de la voir. Il l’accorde pour mieux la démolir. C’est cela, concéder, et l’espagnol le marque au subjonctif même quand le fait est hors de doute. C’est la case que ta langue ne marque pas du tout : « bien que la cérémonie soit vraie » et « même si la cérémonie était vraie » ne te disent ni l’un ni l’autre si l’information est neuve.

4. Subjonctif : tu supposes

Aunque el mundo entero lo llamase loco, no pensaba vivir un día más. Personne ne l’a encore traité de fou. C’est une hypothèse, et là ton instinct est bon : partout où tu dirais « quand bien même », l’espagnol met le subjonctif. Surveille seulement le mode que tu transportes : « quand bien même il serait fou » a un conditionnel, et l’espagnol ne tolère jamais le conditionnel derrière aunque.

chez toien espagnolmode
bien que le pré soit plein (tu l’apprends au lecteur)aunque el prado estaba llenoindicatif
bien que le pré soit plein (on le sait tous les deux)aunque el prado estuviese llenosubjonctif
même si le pré est pleinaunque el prado esté llenosubjonctif
quand bien même le pré serait pleinaunque el prado estuviera llenosubjonctif

Une dernière chose, et elle ne concerne que toi. Ton subjonctif imparfait est mort : personne ne dit « bien que la cérémonie fût vraie », on dit « bien qu’elle soit vraie », même quand le récit est au passé. L’espagnol, lui, fait concorder les temps sans y penser : récit au passé, donc fuese, estuviera, llamase, et surtout pas sea. Ce subjonctif imparfait espagnol n’a rien de littéraire ni de solennel, il est de tous les jours.

La même règle vaut pour les autres connecteurs concessifs : a pesar de que, por más que, aun cuando, por mucho que. Et retiens la paire aun et aún : sans accent c’est « même », avec l’accent c’est « encore ».

Une noce que Cervantes laisse tenir

Un mariage obtenu par la contrainte ou par la tromperie était nul au regard du droit de l’époque, et tout lecteur de 1615 le savait. Basilio ment à un curé devant un autel, et Quiteria, qui ne dit presque rien de tout l’épisode, donne sa main en sachant parfaitement qu’elle la donne à un homme qui vient de mettre en scène sa propre mort. Cervantes rapporte tout cela et refuse ensuite de juger. Pas de châtiment, pas de dénonciation, pas de morale. La ruse marche, le couple s’en va, le chapitre s’arrête.

Le détail le plus étrange, c’est Camacho. Il vient d’être humilié en public devant trois lieues de voisins à la ronde, ses amis ont sorti l’épée, et c’est lui qui les calme. Son raisonnement n’a rien de généreux et Cervantes ne fait pas semblant du contraire. Il observe que celui qui a voulu le bien d’autrui n’a rien, et que le banquet est payé, donc autant le manger. C’est de l’arithmétique de paysan, et c’est exactement l’arithmétique qui lui avait acheté la fiancée.

Don Quichotte, pendant ce temps, est le seul de toute l’assemblée à se conduire honnêtement d’un bout à l’autre. Il soutient que le mariage doit tenir, il défend ensuite Basilio pour de bon, et il est trompé comme les autres. Il vaut la peine de regarder où se loge la folie dans ce chapitre. Le chevalier qui voit des géants dans des moulins est celui qui prend les événements pour ce qu’ils ont l’air d’être, et les villageois sains d’esprit sont ceux qui montent une pièce de théâtre.

Cervantes dans le texte · «ahora vivas largos años, ahora te lleven de mis…»

ahora vivas largos años, ahora te lleven de mis brazos a la sepultura

whether you live long years, or whether they carry you from my arms to the grave

Quiteria, II, 21, au moment où elle donne sa main, et c’est la seule chose de poids qu’elle dise de tout l’épisode. Deux détails valent l’effort. Le premier est grammatical et c’est la leçon vue sous un autre angle : vivas et lleven sont deux subjonctifs, et la phrase concède les deux issues à la fois au lieu d’en affirmer une. C’est une concession énoncée par paire, exactement ce que fait aunque quand il prend le subjonctif. Le second est ahora… ahora…, qui n’a rien à voir ici avec le temps : dans l’espagnol du XVIIe siècle c’est une disjonction, ton « soit… soit… », là où l’espagnol d’aujourd’hui dirait ya sea… ya sea…. Et il y a une troisième chose, qui n’est plus de la grammaire du tout. Elle le dit avant de savoir que la blessure est fausse, et elle le dit après avoir vu un homme se tuer pour elle à sa propre noce. Le croit-elle ? Cervantes laisse la question entièrement ouverte, et les lecteurs se disputent là-dessus depuis quatre cents ans.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.