C1 · Première partie, chapitre 4
Les marchands de Tolède : croire sans voir
Don Quichotte barre la route et exige qu’une troupe de marchands de soie jure que Dulcinée est la plus belle femme du monde. L’un d’eux demande, très raisonnablement, à la voir d’abord. La réponse est le credo du chevalier en une seule phrase, et elle met en œuvre toute la mécanique de vos et de vosotros : les impératifs, les vieilles terminaisons en -ades et le futur du subjonctif.
Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit
Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 4. Sans adaptation.
Todo el mundo se tenga, si todo el mundo no confiesa que no hay en el mundo todo doncella más hermosa que la emperatriz de la Mancha, la sin par Dulcinea del Toboso. Paráronse los mercaderes al son destas razones, y a ver la estraña figura del que las decía; y, por la figura y por las razones, luego echaron de ver la locura de su dueño; mas quisieron ver despacio en qué paraba aquella confesión que se les pedía, y uno dellos, que era un poco burlón y muy mucho discreto, le dijo: — Señor caballero, nosotros no conocemos quién sea esa buena señora que decís; mostrádnosla: que si ella fuere de tanta hermosura como significáis, de buena gana y sin apremio alguno confesaremos la verdad que por parte vuestra nos es pedida. — Si os la mostrara —replicó don Quijote—, ¿qué hiciérades vosotros en confesar una verdad tan notoria? La importancia está en que sin verla lo habéis de creer, confesar, afirmar, jurar y defender; donde no, conmigo sois en batalla, gente descomunal y soberbia. Que, ahora vengáis uno a uno, como pide la orden de caballería, ora todos juntos, como es costumbre y mala usanza de los de vuestra ralea, aquí os aguardo y espero, confiado en la razón que de mi parte tengo.
Que tout le monde s’arrête, si tout le monde ne confesse pas qu’il n’y a au monde entier demoiselle plus belle que l’impératrice de la Manche, l’incomparable Dulcinée du Toboso. Les marchands s’arrêtèrent au son de ces paroles et à la vue de l’étrange figure qui les disait, et à la figure comme aux paroles ils virent aussitôt la folie de leur propriétaire. Mais ils voulurent voir à loisir où aboutirait cette confession qu’on leur demandait, et l’un d’eux, qui était un peu moqueur et très très fin, lui dit : Seigneur chevalier, nous ne savons pas qui peut être cette bonne dame dont vous parlez. Montrez-la-nous, car si elle est aussi belle que vous le dites, nous confesserons de bon gré et sans contrainte aucune la vérité que vous nous demandez. Si je vous la montrais, répliqua don Quichotte, que feriez-vous de méritoire en confessant une vérité aussi évidente ? Tout l’important est que, sans la voir, vous devez le croire, le confesser, l’affirmer, le jurer et le défendre. Sinon, vous êtes en bataille avec moi, gens démesurés et orgueilleux. Que vous veniez un par un, comme le veut l’ordre de chevalerie, ou tous ensemble, comme c’est la coutume et la mauvaise habitude des gens de votre engeance, je vous attends ici, confiant dans le bon droit qui est de mon côté.
La même chose en espagnol d’aujourd’hui
Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.
¡Que se detenga todo el mundo, si todo el mundo no confiesa que no hay en el mundo entero doncella más hermosa que la emperatriz de la Mancha, la sin par Dulcinea del Toboso! Los mercaderes se pararon al oír estas palabras y al ver la extraña figura del que las decía, y por la figura y por las palabras enseguida notaron la locura de su dueño. Pero quisieron ver con calma en qué acababa aquella confesión que se les pedía, y uno de ellos, que era un poco burlón y muy listo, le dijo: Señor caballero, nosotros no sabemos quién es esa buena señora que dice. Muéstrenosla, que si es tan hermosa como dice, con mucho gusto y sin que nadie nos obligue confesaremos la verdad que nos pide. Si os la mostrara, replicó don Quijote, ¿qué mérito tendría que confesarais una verdad tan evidente? Lo importante es que, sin verla, lo tenéis que creer, confesar, afirmar, jurar y defender. Si no, os enfrentaréis conmigo, gente monstruosa y soberbia. Ya vengáis uno a uno, como manda la orden de caballería, o todos juntos, como es costumbre y mala costumbre de los de vuestra calaña, aquí os espero, confiado en la razón que tengo.
Ce qui a changé, forme par forme
| Dans le texte | Aujourd’hui | Pourquoi ça compte |
|---|---|---|
| Todo el mundo se tenga | que se detenga todo el mundo | Tenerse, s’arrêter, rester immobile. Un ordre au subjonctif sans que devant. |
| el mundo todo | el mundo entero | Todo après le nom, pour insister. Encore possible en poésie. |
| destas razones | de estas palabras | Razones au sens de paroles, de discours, et non de raisons. |
| muy mucho discreto | muy listo | Muy et mucho empilés, ce qui était déjà une plaisanterie en 1605. Discreto au sens de fin, d’intelligent, et non de discret. |
| quién sea | quién es | Subjonctif dans une interrogation indirecte sur quelque chose d’inconnu. Soutenu aujourd’hui. |
| mostrádnosla | mostrádnosla, muéstrenosla | Impératif avec deux pronoms collés. Toujours correct, parce que le d ne tombe que devant os. |
| si ella fuere | si es | Futur du subjonctif dans une condition. Aujourd’hui le présent de l’indicatif. |
| hiciérades | conseguiríais | L’ancienne terminaison -ades, et un imparfait du subjonctif qui fait le travail d’un conditionnel. |
| donde no | si no | Donde pour introduire une condition. Disparu. |
| conmigo sois en batalla | os enfrentaréis conmigo | Ser en, être engagé dans quelque chose. Une formule des livres de chevalerie. |
| ahora vengáis ... ora | ya vengáis ... o | Deux possibilités annoncées par ahora et ora. Ora ... ora survit en poésie. |
| ralea | calaña | L’engeance, l’espèce. Toujours employé, et toujours une insulte. |
La syntaxe
L’exigence de don Quichotte est une conditionnelle retournée : l’ordre vient d’abord, todo el mundo se tenga, et la condition suit avec trois négations empilées dedans, si ... no confiesa que no hay. Le marchand répond dans la même forme courtoise, avec un futur du subjonctif, si ella fuere, et un impératif de vosotros, mostrádnosla. Puis don Quichotte empile cinq infinitifs, creer, confesar, afirmar, jurar y defender, et c’est ainsi qu’un chevalier de livre montre qu’il ne plaisante pas.
Ce qu’entend un lecteur espagnol
La demande du marchand est parfaitement raisonnable, et c’est pour ça qu’elle est dangereuse. Il demande une preuve, et don Quichotte répond qu’une preuve gâcherait tout, parce que le mérite est de croire sans voir. Aucun lecteur espagnol de 1605 ne pouvait manquer ce que cette phrase fait entendre. C’est la langue de la foi, appliquée à une femme que personne n’a jamais vue. Un instant plus tard le marchand propose de jurer quand même, même si son portrait la montre borgne, et don Quichotte charge, et son cheval tombe.
Là où le cours t’y prépare
- Les passés simples irréguliers : les sept incontournablesLeçon 16Les marchands de Tolède
