Niveau A1 · Leçon 16

Les marchands de Tolède

Six marchands de soie trouvent une lance en travers du chemin et une question impossible qui les attend.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte à terre roué de coups de lance par un muletier, des marchands de soie regardant la scène du haut de leurs montures.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Sept verbes très courants refusent la règle de la leçon précédente : fue, vio, tuvo, estuvo, hizo, dio. Regarde-les bien : ce sont exactement les tiens, il fut, il vit, il eut, il fit. Les deux langues ont abîmé les mêmes verbes, parce que ce sont ceux qu’on dit le plus. Ici, aucun accent écrit, et il faut les apprendre un par un.

L’histoire en espagnol facile

Aquella tarde don Quijote fue hacia su pueblo por el campo de Montiel. De pronto vio en el camino a seis mercaderes de Toledo.

Cet après-midi-là, don Quichotte s’en alla vers son village à travers la plaine de Montiel. Tout à coup, il vit sur le chemin six marchands de Tolède.

Los mercaderes hicieron aquel viaje para comprar seda en Murcia. Con ellos fueron cuatro criados a caballo y tres mozos de mulas a pie.

Les marchands faisaient ce voyage pour acheter de la soie à Murcie. Avec eux allaient quatre valets à cheval et trois muletiers à pied.

Don Quijote estuvo un momento quieto en medio del camino. Entonces tuvo una idea magnífica.

Don Quichotte resta un moment immobile au milieu du chemin. Alors il eut une idée magnifique.

Para él, aquellos hombres no compraron seda: fueron caballeros de una aventura.

Pour lui, ces hommes n’achetaient pas de la soie : c’étaient des chevaliers sortis d’une aventure.

Hizo un gesto con la lanza y dio un grito terrible: «¡Aquí no pasa nadie! ¡Primero, la verdad!»

Il fit un geste avec sa lance et poussa un cri terrible : « Personne ne passe ici ! D’abord, la vérité ! »

Los mercaderes se miraron. Uno de ellos, un hombre tranquilo, dio un paso adelante.

Les marchands se regardèrent. L’un d’eux, un homme tranquille, fit un pas en avant.

«Señor caballero, ¿qué verdad?», preguntó con mucha calma.

« Seigneur chevalier, quelle vérité ? » demanda-t-il très calmement.

Aquella pregunta fue el principio del desastre. Fue un suceso muy extraño en un camino tranquilo.

Cette question fut le début du désastre. Ce fut un événement bien étrange sur un chemin tranquille.

Vocabulaire

Le commerce

el mercader
le marchand
la seda
la soie
el viaje
le voyage
el mozo de mulas
le muletier

La scène

el gesto
le geste
el paso
le pas
quieto / quieta
immobile
la calma
le calme
el suceso
l’événement, l’incident
el desastre
le désastre

Enchaîner l’histoire

primero
d’abord
entonces
alors
después
ensuite
al final
à la fin

Les passés simples irréguliers : les sept incontournables

Don Quijote fue hacia su pueblo y vio a seis mercaderes.

Estuvo un momento quieto y entonces tuvo una idea.

Hizo un gesto con la lanza y dio un grito terrible.

Les verbes les plus employés d’une langue sont presque toujours les plus irréguliers : on les dit si souvent qu’ils ne s’usent pas comme les autres. Le français en sait quelque chose, et ce sont précisément les mêmes qui se sont déformés des deux côtés des Pyrénées.

Infinitifyoél / ellaellos
ser / ir (être / aller)fuifuistefuefueron
tener (avoir)tuvetuvistetuvotuvieron
estar (être)estuveestuvisteestuvoestuvieron
hacer (faire)hicehicistehizohicieron
ver (voir)vivisteviovieron
dar (donner)didistediodieron

Mets la colonne de él à côté de ton passé simple : fue et il fut, tuvo et il eut, hizo et il fit, vio et il vit. Ce n’est pas une liste à apprendre à l’aveugle : c’est ta propre liste, habillée autrement.

Trois avertissements qui évitent des ennuis.

Premier : aucune de ces formes ne porte d’accent écrit. On écrit fue, vio, dio, jamais fué ni vió.

Deuxième, et c’est là que le français cesse de t’aider : ser et ir ont exactement les mêmes formes. Toi, tu sépares il fut et il alla ; l’espagnol non. Fue mi criado veut dire « il fut mon valet », fue a Murcia veut dire « il alla à Murcie ». Ce qui suit tranche toujours, et en quatre siècles personne ne s’y est trompé.

Troisième : l’accent de la voix tombe sur le radical, pas sur la finale, TU-vo, HI-zo, ES-tuvo, alors que chez les réguliers il tombait à la fin, vol-VIÓ.

Et un piège qui n’est pas dans le tableau : ton verbe être se partage ici en deux. « Il resta immobile au milieu du chemin » se dit estuvo quieto, jamais fue quieto.

Pour enchaîner toute une histoire : primero…, entonces…, después…, al final….

Les chemins, la soie et pourquoi Murcie

Cervantes n’écrit pas « des hommes passaient par là ». Il écrit six marchands, de Tolède, en route vers Murcie, pour acheter de la soie, avec quatre valets à cheval et trois muletiers à pied. Cet inventaire de comptable est ce qui rend la scène ridicule : la fantaisie du gentilhomme vient s’écraser contre une série de faits exacts.

Et les faits étaient vrais. Murcie produisait la meilleure soie d’Espagne. Tolède la tissait et la vendait. Entre les deux villes circulait un trafic constant de marchands avec de l’argent comptant, des mules chargées et des valets armés, car les chemins de la Manche étaient longs, secs et sans surveillance.

Treize hommes partis pour une affaire sérieuse tombent de front sur un seul homme parti pour tout autre chose. Ce qui arrive ensuite remplit la leçon suivante, et cela finit mal pour le chevalier.

Cervantes dans le texte · «descubrió don Quijote un grande tropel de gente…»

descubrió don Quijote un grande tropel de gente, que, como después se supo, eran unos mercaderes toledanos que iban a comprar seda a Murcia. Eran seis, y venían con sus quitasoles

he saw coming along the road he was on some six merchants from Toledo, on their way to buy silk in Murcia

Voilà le vio de cette leçon, tel que Cervantes l’a écrit en 1605. Tu reconnais aussi camino, seis, mercaderes, comprar et seda.