Niveau A1 · Leçon 17

La femme la plus belle du monde

Don Quichotte exige de six marchands un aveu impossible. Ici commence l’imparfait : le temps de la description et de l’habitude.

Gravure de Gustave Doré : Sancho Panza agenouillé devant une paysanne sur un âne, la présentant à don Quichotte comme la Dulcinée enchantée.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Tu vas voir deux passés mêlés. Ceux qui finissent en et -aron, tu les connais depuis les leçons 15 et 16. Les nouveaux finissent en -aba et -ía : ce sont tes -ais et tes -ait. C’est ton imparfait, et il fait exactement le même travail. Regarde surtout ce que chacun des deux temps fabrique dans la phrase.

L’histoire en espagnol facile

Don Quijote estaba en medio del camino. Delante de él había seis mercaderes de Toledo.

Don Quichotte se tenait au milieu du chemin. Devant lui, il y avait six marchands de Tolède.

Todos los días pensaba en Dulcinea. Para él era la mujer más hermosa del mundo.

Tous les jours, il pensait à Dulcinée. Pour lui, c’était la femme la plus belle du monde.

«Dulcinea del Toboso es más hermosa que todas las mujeres», gritó el caballero.

« Dulcinée du Toboso est plus belle que toutes les femmes », cria le chevalier.

Un mercader respondió con calma: «Enséñanos un retrato de esa señora.»

Un marchand répondit avec calme : « Montre-nous un portrait de cette dame. »

«Si es tan hermosa como dices, confesamos la verdad con mucho gusto.»

« Si elle est aussi belle que tu le dis, nous confesserons la vérité de bon cœur. »

Aquella respuesta era peor que un insulto. Don Quijote atacó con la lanza.

Cette réponse était pire qu’une insulte. Don Quichotte attaqua avec sa lance.

Pero Rocinante era viejo y andaba despacio. Tropezó y cayó en el camino.

Mais Rossinante était vieux et marchait lentement. Il trébucha et tomba sur le chemin.

Un mozo de mulas cogió la lanza y la rompió en pedazos.

Un muletier attrapa la lance et la brisa en morceaux.

Después golpeó al caballero muchas veces. Los mercaderes siguieron su viaje.

Ensuite il frappa le chevalier de nombreuses fois. Les marchands continuèrent leur voyage.

Un vecino del pueblo pasaba por allí. Lo subió a su burro y lo llevó a casa.

Un voisin du village passait par là. Il le hissa sur son âne et le ramena chez lui.

Vocabulaire

Les gens de la route

el mercader
le marchand
el mozo de mulas
le muletier
el vecino
le voisin
el burro
l’âne

Décrire au passé

hermoso / hermosa
beau / belle
despacio
lentement
con calma
avec calme
peor
pire

La chute

tropezar
trébucher
romper
casser, briser
el pedazo
le morceau
el retrato
le portrait
el insulto
l’insulte

L’imparfait, et quand ce n’est pas le passé simple

Rocinante era viejo y andaba despacio.

Todos los días pensaba en Dulcinea.

Un vecino del pueblo pasaba por allí.

Aucun, et c’est tout le sujet. L’imparfait ne raconte pas ce qui est arrivé : il dit comment les choses étaient, ce qu’il y avait autour, et ce qu’on faisait toujours.

Voici maintenant la meilleure nouvelle de tout le cours. Cet imparfait-là, c’est le tien. Pas un cousin, pas un équivalent approximatif : le même, avec le même emploi. Andaba, c’est il marchait ; pensaba, c’est il pensait ; era, c’est il était. Là où un anglophone doit apprendre de zéro une frontière qui n’existe pas chez lui, toi tu la traces déjà cinquante fois par jour sans y penser.

-ar (andar, marcher)-er / -ir (comer, vivir)
yoandabacomía / vivía
andabascomías
él / ellaandabacomía
nosotrosandábamoscomíamos
vosotrosandabaiscomíais
ellosandabancomían

Un détail qui, lui, ne calque pas : yo et él partagent une seule forme, andaba. Le français les distingue à l’écrit, je marchais et il marchait ; l’espagnol non. Le pronom revient donc dès que la personne n’est pas évidente.

Trois verbes seulement sont irréguliers dans toute la langue : ser (era, eras, era, éramos, erais, eran), ir (iba, ibas, iba, íbamos, ibais, iban) et ver (veía, veías, veía, veíamos, veíais, veían).

La photo et le film

La frontière est la tienne, celle qui sépare il tomba de il était vieux. Le passé simple est une photo : un fait, des bords nets, et l’histoire avance d’un cran. L’imparfait est le film qui tournait déjà derrière la photo : pas de bords, le décor, l’âge du cheval, l’habitude de toutes ces années.

Passé simple : la photoImparfait : le film derrière
Tropezó y cayó.Rocinante era viejo.
Un mozo rompió la lanza.Todos los días pensaba en Dulcinea.
Los mercaderes siguieron su viaje.Un vecino pasaba por allí.

Le test le plus sûr est en français : mets la phrase à ton imparfait. Si elle tient debout, l’espagnol veut l’imparfait. Si tu es obligé de passer au passé composé, l’espagnol veut le passé simple. Un voisin passait par là tient : pasaba. Il le hissa sur son âne ne tient pas à l’imparfait : lo subió.

L’endroit où ton français te trahit n’est donc pas ici, il est en face. Ton passé composé a deux traductions possibles en espagnol, et dans un récit une seule est bonne : il a pensé à elle hier se dit pensó, pas ha pensado. Garde l’imparfait tel quel et ne surveille que l’autre moitié.

Comparer, tant qu’on y est

Là encore tout calque : másque, c’est plus … que ; menosque, c’est moins … que. Le superlatif aussi, jusqu’à la préposition : la mujer más hermosa del mundo, comme la plus belle femme du monde.

Une seule chose ne calque pas, et c’est celle qu’on rate : ton aussi belle que devient tan hermosa como. Le deuxième terme n’est plus que, c’est como.

Enfin, deux comparatifs refusent le moule, exactement comme chez toi : bueno donne mejor (meilleur) et malo donne peor (pire). C’est pour cela que le texte dit era peor que un insulto, jamais más malo que.

Tolède en 1605

Tolède avait été la capitale de l’Espagne jusqu’en 1561, quand Philippe II emporta la cour à Madrid (une heure de train aujourd’hui, trois jours de mule au XVIIe siècle). Tolède ne l’a jamais tout à fait pardonné, et elle n’a jamais tout à fait perdu son argent non plus. En 1605, c’était encore la ville la plus riche de Castille, célèbre dans toute l’Europe pour deux produits : les lames d’épée, trempées dans le Tage, et la soie.

Six marchands de Tolède en route vers Murcie pour acheter de la soie n’est donc pas un détail pris au hasard. Cervantes te met sous les yeux le trafic le plus ordinaire et le plus crédible de ce chemin. Ces hommes ont des valets, des mules et un calendrier. Ils sont le XVIIe siècle en train de faire ses affaires. Et le chevalier qui leur barre le passage dans l’armure de son arrière-grand-père sort d’un livre déjà démodé depuis deux cents ans.

Remarque leur façon de répondre. Pas de colère : une demande raisonnable. Montrez-nous le portrait. Les marchands traitent en preuves, et c’est exactement ce qu’il ne faut pas demander à un homme dont le monde entier repose sur la foi.

Cervantes dans le texte · «Todo el mundo se tenga, si todo el mundo no…»

Todo el mundo se tenga, si todo el mundo no confiesa que no hay en el mundo todo doncella más hermosa que la emperatriz de la Mancha, la sin par Dulcinea del Toboso

Let the whole world stand still, unless the whole world confesses that in the whole world there is no maiden more beautiful than the empress of La Mancha, the peerless Dulcinea del Toboso

La phrase répète todo el mundo trois fois et mundo quatre. Ce n’est pas de la maladresse : Cervantes imite le style enflé des romans de chevalerie. Tu y lis déjà le comparatif : más hermosa que.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.