Niveau C2 · Première partie, chapitre 22
Les galériens : l’argot des voleurs et l’art de l’euphémisme
Une chaîne de forçats sur la route des galères, et chacun explique son crime dans l’argot de la pègre. Don Quichotte n’en comprend pas un mot. Cette unité porte sur la germanía, l’argot des voleurs de l’Espagne du Siècle d’or, et sur un vocabulaire où chaque mot pour dire le crime est une plaisanterie.
Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit
Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 22. Domaine public, et ni adapté, ni raccourci, ni modernisé en quoi que ce soit.
Éste, señor, va por canario; digo, por músico y cantor. — Pues, ¿cómo —repitió don Quijote—, por músicos y cantores van también a galeras? — Sí, señor —respondió el galeote—, que no hay peor cosa que cantar en el ansia. — Antes, he yo oído decir —dijo don Quijote— que quien canta sus males espanta. — Acá es al revés —dijo el galeote—, que quien canta una vez llora toda la vida. — No lo entiendo —dijo don Quijote. Mas una de las guardas le dijo: — Señor caballero, cantar en el ansia se dice, entre esta gente non santa, confesar en el tormento. A este pecador le dieron tormento y confesó su delito, que era ser cuatrero, que es ser ladrón de bestias, y, por haber confesado, le condenaron por seis años a galeras, amén de docientos azotes que ya lleva en las espaldas. Y va siempre pensativo y triste, porque los demás ladrones que allá quedan y aquí van le maltratan y aniquilan, y escarnecen y tienen en poco, porque confesó y no tuvo ánimo de decir nones.
Celui-ci, monsieur, y va pour canari, je veux dire pour musicien et chanteur. Comment, répéta don Quichotte, on envoie aussi aux galères pour être musicien et chanteur ? Oui, monsieur, répondit le galérien, car il n’y a rien de pire que de chanter sous la presse. Au contraire, dit don Quichotte, j’ai entendu dire que qui chante ses maux les épouvante. Ici c’est l’inverse, dit le galérien, car qui chante une fois pleure toute sa vie. Je ne comprends pas, dit don Quichotte. Mais l’un des gardes lui dit : Seigneur chevalier, chez ces gens peu recommandables, chanter sous la presse veut dire avouer sous la torture. On a mis ce pécheur à la question et il a avoué son crime, qui était d’être cuatrero, c’est-à-dire voleur de bétail, et pour avoir avoué on l’a condamné à six ans de galères, en plus des deux cents coups de fouet qu’il porte déjà sur le dos. Et il va toujours pensif et triste, parce que les autres voleurs, ceux qui sont restés là-bas et ceux qui vont ici, le maltraitent, l’accablent, se moquent de lui et le méprisent, parce qu’il a avoué et n’a pas eu le courage de dire non.
La même chose en espagnol d’aujourd’hui
Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.
Este, señor, va por canario, quiero decir, por músico y cantante. ¿Cómo?, repitió don Quijote. ¿También mandan a galeras a los músicos y cantantes? Sí, señor, respondió el galeote, que no hay nada peor que cantar en el potro. Pues yo he oído decir, dijo don Quijote, que quien canta sus males espanta. Aquí es al revés, dijo el galeote, que quien canta una vez llora toda la vida. No lo entiendo, dijo don Quijote. Pero uno de los guardias le dijo: Señor caballero, entre esta gente de mal vivir, cantar en el ansia quiere decir confesar bajo tortura. A este pobre lo torturaron y confesó su delito, que era ser cuatrero, es decir, ladrón de ganado, y por haber confesado lo condenaron a seis años de galeras, además de doscientos azotes que ya lleva en la espalda. Y va siempre pensativo y triste, porque los demás ladrones, los que se quedaron allí y los que van aquí, lo maltratan, lo humillan, se burlan de él y lo desprecian, porque confesó y no tuvo valor para decir que no.
Ce qui a changé, forme par forme
| Dans le texte | Aujourd’hui | Pourquoi ça compte |
|---|---|---|
| canario | cantante | Dans la germanía, l’argot de la pègre, le canari est celui qui chante, et celui qui chante est celui qui parle. |
| cantar | confesar, y hoy también cantar | Toujours le verbe d’argot pour passer aux aveux devant la police, quatre siècles plus tard. |
| en el ansia | en la tortura | Dans l’argot, la torture par l’eau. Le mot ordinaire veut dire angoisse, et c’est là l’euphémisme. |
| quien canta sus males espanta | lo mismo hoy | Un vrai proverbe, toujours en usage : chanter fait fuir les soucis. Don Quichotte entend le sens de tous les jours. |
| gente non santa | gente de mal vivir | Non, c’est encore la forme latine, pour une solennité de façade. L’expression est toujours courante. |
| cuatrero | ladrón de ganado | C’est encore le mot pour le voleur de bétail, en Espagne comme en Amérique latine. |
| docientos | doscientos | La forme ancienne, avant l’arrivée du s. |
| una de las guardas | uno de los guardias | Guarda était féminin même quand il désignait un homme, comme la persona aujourd’hui. |
| decir nones | decir que no | Le non devenu un nom au pluriel. On le comprend encore, mais c’est rare. |
La syntaxe
La scène est un dialogue en deux langues qui partagent tous leurs mots. Les prisonniers parlent germanía, où cantar veut dire avouer, ansia la torture et canario celui qui parle. Don Quichotte entend du castillan ordinaire et répond par un proverbe qui dit le contraire. Il faut un garde, qui parle les deux, pour traduire, et son explication est le seul morceau du passage construit comme de la prose écrite normale, avec des propositions qui glosent l’argot terme à terme : confesar en el tormento, cuatrero, que es ser ladrón de bestias.
Ce qu’entend un lecteur espagnol
Chaque mot que les voleurs emploient pour leur métier est un euphémisme, et chaque euphémisme est une plaisanterie : l’homme pris en train d’embrasser un panier de linge est là par amour, celui qu’on a torturé jusqu’aux aveux est là pour avoir chanté. C’est de l’humour de potence au sens strict, chez des hommes en route vers les rames. Et l’explication du garde contient l’idée la plus aiguë du chapitre. Chez les prisonniers, le crime n’est pas d’avoir volé du bétail, c’est d’avoir avoué. Don Quichotte dit qu’il comprend. À la fin du chapitre il les a tous libérés, et ils le remercient à coups de pierres.
Là où le cours t’y prépare
- Le pretérito perfectoLeçon 37Les forçats du roi