C2 · Première partie, chapitre 30

La princesse Micomicona oublie son propre nom

Pour ramener don Quichotte chez lui, le curé et le barbier persuadent Dorotea de jouer une princesse africaine en détresse. Elle improvise bien, jusqu’au moment où elle oublie le nom qu’on lui a donné, et le curé doit lui souffler dans la langue de la chevalerie. Cette unité porte sur une représentation à l’intérieur d’un roman, et sur le style élevé employé comme couverture.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 30. Sans adaptation.

Primeramente, quiero que vuestras mercedes sepan, señores míos, que a mí me llaman...» Y detúvose aquí un poco, porque se le olvidó el nombre que el cura le había puesto; pero él acudió al remedio, porque entendió en lo que reparaba, y dijo: — No es maravilla, señora mía, que la vuestra grandeza se turbe y empache contando sus desventuras, que ellas suelen ser tales, que muchas veces quitan la memoria a los que maltratan, de tal manera que aun de sus mesmos nombres no se les acuerda, como han hecho con vuestra gran señoría, que se ha olvidado que se llama la princesa Micomicona, legítima heredera del gran reino Micomicón; y con este apuntamiento puede la vuestra grandeza reducir ahora fácilmente a su lastimada memoria todo aquello que contar quisiere. — Así es la verdad —respondió la doncella—, y desde aquí adelante creo que no será menester apuntarme nada, que yo saldré a buen puerto con mi verdadera historia.

Premièrement, je veux que vos grâces sachent, messeigneurs, qu’on m’appelle... Et elle s’arrêta là un moment, parce qu’elle avait oublié le nom que le curé lui avait donné. Mais il vint à son secours, car il comprit où elle butait, et dit : Il n’est pas étonnant, madame, que votre grandeur se trouble et s’embarrasse en contant ses malheurs, car ils sont souvent tels qu’ils ôtent la mémoire à ceux qu’ils maltraitent, au point qu’ils ne se souviennent même plus de leurs propres noms, comme ils l’ont fait avec votre haute seigneurie, qui a oublié qu’elle s’appelle la princesse Micomicona, héritière légitime du grand royaume de Micomicon. Et avec ce rappel votre grandeur peut maintenant ramener sans peine à sa mémoire affligée tout ce qu’elle voudra raconter. C’est bien vrai, répondit la demoiselle, et désormais je crois qu’il ne sera plus besoin de me souffler rien, car je mènerai à bon port ma véritable histoire.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

En primer lugar, quiero que sepan, señores, que a mí me llaman... Y aquí se detuvo un poco, porque se le olvidó el nombre que el cura le había puesto, pero él acudió a arreglarlo, porque entendió dónde se había atascado, y dijo: No es de extrañar, señora mía, que vuestra grandeza se turbe y se trabe al contar sus desgracias, que suelen ser tales que muchas veces quitan la memoria a quienes maltratan, de modo que ni siquiera se acuerdan de sus propios nombres, como le ha pasado a vuestra gran señoría, que se ha olvidado de que se llama la princesa Micomicona, legítima heredera del gran reino de Micomicón. Y con esta ayuda vuestra grandeza puede ahora devolver fácilmente a su dolorida memoria todo lo que quiera contar. Así es, respondió la doncella, y de aquí en adelante creo que no hará falta soplarme nada, que yo llegaré a buen puerto con mi verdadera historia.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
detúvosese detuvoPronom collé au verbe après y, en tête de proposition.
en lo que reparabadónde se había atascadoReparar en algo, remarquer quelque chose ou s’y arrêter. Ici, buter dessus.
No es maravillano es de extrañarMaravilla au sens de chose étonnante. No es de maravillar reste possible.
la vuestra grandezavuestra grandezaUn article devant le titre et son possessif, un maniérisme de cour déjà ancien.
se turbe y empachese turbe y se trabeEmpacharse, avoir la langue liée, être gêné. Aujourd’hui le mot veut dire avoir une indigestion.
aun de sus mesmos nombres no se les acuerdani siquiera se acuerdan de sus propios nombresAcordársele a uno, le souvenir comme quelque chose qui vous arrive, avec la personne au datif. Et mesmo pour mismo.
apuntamientoayuda, pieUn rappel, une réplique soufflée. Apuntar, c’est encore ce que fait le souffleur au théâtre.
reducir a su lastimada memoriatraer a su dolorida memoriaReducir au sens latin de ramener.
que contar quisiereque quiera contarFutur du subjonctif, avec le complément placé devant le verbe.
saldré a buen puertollegaré a buen puertoSe dit encore : llegar a buen puerto, mener une chose à bien. Ton français dit à bon port.

La syntaxe

Regarde le curé improviser. Il transforme la bévue de Dorotea en compliment courtois, avec vuestra grandeza et vuestra gran señoría, puis en vérité générale sur le malheur au pluriel, et glisse enfin le nom manquant au milieu d’une longue relative : que se ha olvidado que se llama la princesa Micomicona. Le souffle est caché dans la syntaxe, si bien qu’elle seule l’entend comme un souffle. Apuntamiento est le mot de théâtre pour ça, et Dorotea le reprend aussitôt : no será menester apuntarme nada.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

C’est une pièce de théâtre à l’intérieur du roman, jouée pour un public d’un seul fou, et elle tourne mal en public. Dorotea est une vraie dame avec une vraie histoire de séduction et de trahison, elle joue une fausse princesse avec une fausse histoire, et elle oublie son texte. Le curé la couvre dans le même style élevé que celui de don Quichotte, et Sancho, qui écoute, croit chaque mot. La plaisanterie est dans sa dernière formule, mi verdadera historia, qu’elle prononce à propos de la fiction qu’elle s’apprête à inventer.

Là où le cours t’y prépare