Niveau C2 · Première partie, chapitre 9

Cide Hamete : le roman qui se fait passer pour une traduction

Au bout de neuf chapitres, l’histoire s’arrête et le narrateur explique qu’il a trouvé la suite dans une liasse de papiers arabes sur un marché de Tolède. Tout ce qui suit cette page est officiellement la traduction d’un manuscrit d’un historien maure, et le narrateur ne cesse de te rappeler que les Maures mentent. C’est là que commence le roman moderne.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 9. Domaine public, et ni adapté, ni raccourci, ni modernisé en quoi que ce soit.

Estando yo un día en el Alcaná de Toledo, llegó un muchacho a vender unos cartapacios y papeles viejos a un sedero; y, como yo soy aficionado a leer, aunque sean los papeles rotos de las calles, llevado desta mi natural inclinación, tomé un cartapacio de los que el muchacho vendía, y vile con caracteres que conocí ser arábigos.

Un jour que j’étais dans le marché de l’Alcaná, à Tolède, un garçon vint vendre des cahiers et de vieux papiers à un marchand de soie, et comme j’aime lire jusqu’aux papiers déchirés qui traînent dans la rue, emporté par ce penchant naturel je pris un des cahiers que le garçon vendait, et je vis qu’il était en caractères que je reconnus pour de l’arabe.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Estando yo un día en el Alcaná de Toledo, llegó un chico a venderle unos cuadernos y papeles viejos a un comerciante de seda; y, como a mí me gusta leer aunque sean papeles rotos de la calle, llevado por esta inclinación natural mía, cogí uno de los cuadernos que vendía el chico y vi que estaba escrito con caracteres que reconocí como árabes.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
Estando yo un díaun día, estando yoUn gérondif absolu avec son propre sujet, qui ouvre la phrase. Ton « étant » littéraire fait pareil.
destade estaDe plus esta soudés, comme partout dans le livre.
vilelo viPronom enclitique sur un passé simple, et le pour lo.
conocí ser arábigosreconocí que eran árabesUne proposition infinitive après un verbe de perception, exactement comme ton « je le vis venir ».
cartapaciocuadernoUne liasse de papiers ou un cahier.
sederocomerciante de sedaLe commerce de la soie à Tolède, et une vraie rue.

La syntaxe

La phrase tient sur deux constructions non conjuguées, Estando yo et llevado desta inclinación, qui sont la façon dont Cervantès fait avancer une longue période sans empiler les subordonnées. L’espagnol moderne autorise encore les deux et s’en sert beaucoup moins. Ton français a les mêmes tournures et les réserve à l’écrit.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

À partir d’ici le livre a trois auteurs : Cide Hamete qui l’a écrit, un morisque qui le traduit, et un narrateur qui l’édite et se méfie ouvertement des deux autres. Alors quand un chapitre ultérieur dit que l’histoire rapporte, il cite une source qui n’existe pas, et quand le narrateur avertit que son auteur était maure et donc porté au mensonge, il sape son propre livre exprès. Rien n’est raconté droit après cette page, et c’est l’invention que tout le monde a copiée depuis.

Là où le cours t’y prépare