C2 · Première partie, chapitre 6
Le meilleur livre du monde : le curé et Tirant le Blanc
Pendant que le curé et le barbier brûlent la bibliothèque de don Quichotte, un livre fait crier le curé de joie. Son éloge contient ce qui est peut-être la phrase la plus discutée de tout le roman, et personne n’a tranché sur son sens. Cette unité la lit, et montre pourquoi la grammaire ne décidera pas.
Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit
Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 6. Sans adaptation.
¡Válame Dios! —dijo el cura, dando una gran voz—. ¡Que aquí esté Tirante el Blanco! Dádmele acá, compadre; que hago cuenta que he hallado en él un tesoro de contento y una mina de pasatiempos. Aquí está don Quirieleisón de Montalbán, valeroso caballero, y su hermano Tomás de Montalbán, y el caballero Fonseca, con la batalla que el valiente de Tirante hizo con el alano, y las agudezas de la doncella Placerdemivida, con los amores y embustes de la viuda Reposada, y la señora Emperatriz, enamorada de Hipólito, su escudero. Dígoos verdad, señor compadre, que, por su estilo, es éste el mejor libro del mundo: aquí comen los caballeros, y duermen, y mueren en sus camas, y hacen testamento antes de su muerte, con estas cosas de que todos los demás libros deste género carecen. Con todo eso, os digo que merecía el que le compuso, pues no hizo tantas necedades de industria, que le echaran a galeras por todos los días de su vida. Llevadle a casa y leedle, y veréis que es verdad cuanto dél os he dicho.
Dieu me garde ! dit le curé en poussant un grand cri. Tirant le Blanc ici ! Donnez-le-moi, compère, car je compte avoir trouvé en lui un trésor de contentement et une mine de passe-temps. Voici don Kyrieleison de Montauban, vaillant chevalier, et son frère Thomas de Montauban, et le chevalier Fonseca, avec le combat que le vaillant Tirant livra au dogue, et les bons mots de la demoiselle Plaisirdemavie, avec les amours et les ruses de la veuve Reposada, et madame l’Impératrice, amoureuse d’Hippolyte, son écuyer. Je vous le dis en vérité, compère : pour le style, c’est le meilleur livre du monde. Ici les chevaliers mangent, dorment, meurent dans leur lit et font leur testament avant de mourir, toutes choses dont les autres livres de ce genre sont dépourvus. Malgré tout, je vous dis que celui qui l’a composé méritait, puisqu’il n’a pas fait tant de sottises exprès, qu’on l’envoie aux galères pour tous les jours de sa vie. Emportez-le chez vous et lisez-le, et vous verrez que tout ce que je vous en ai dit est vrai.
La même chose en espagnol d’aujourd’hui
Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.
¡Válgame Dios!, dijo el cura dando una gran voz. ¡Que esté aquí Tirante el Blanco! Dádmelo, compadre, que me parece que he encontrado en él un tesoro de alegría y una mina de entretenimiento. Aquí está don Quirieleisón de Montalbán, valeroso caballero, y su hermano Tomás de Montalbán, y el caballero Fonseca, con la batalla que el valiente Tirante tuvo con el perro alano, y las agudezas de la doncella Placerdemivida, con los amores y engaños de la viuda Reposada, y la señora Emperatriz, enamorada de su escudero Hipólito. Os digo la verdad, compadre: por su estilo, este es el mejor libro del mundo. Aquí los caballeros comen, duermen, mueren en la cama y hacen testamento antes de morir, cosas que les faltan a todos los demás libros de este género. Aun así, os digo que el que lo escribió merecía, pues no hizo tantas tonterías a propósito, que lo mandaran a galeras de por vida. Llevadlo a casa y leedlo, y veréis que es verdad todo lo que os he dicho de él.
Ce qui a changé, forme par forme
| Dans le texte | Aujourd’hui | Pourquoi ça compte |
|---|---|---|
| ¡Válame Dios! | ¡Válgame Dios! | Une forme ancienne du subjonctif de valer. Válgame se dit encore. |
| Dádmele | dádmelo | Le pour une chose, ici un livre. Le leísmo de Castille, beaucoup plus répandu à l’époque. |
| hago cuenta que | me parece que, calculo que | Hacer cuenta, compter, estimer. On entend encore hacer de cuenta dans une partie de l’Amérique latine. |
| el valiente de Tirante | el valiente Tirante | L’adjectif, puis de, puis le nom. Vit encore dans el tonto de Juan, ce benêt de Juan. |
| Placerdemivida | lo mismo hoy | Un nom de personnage qui est aussi une phrase, plaisir de ma vie. Le curé prend plaisir à le dire. |
| Dígoos verdad | os digo la verdad | Deux pronoms collés au verbe en tête de phrase. |
| de industria | a propósito, adrede | Industria au sens d’intention ou de ruse. L’expression est le cœur de l’énigme. |
| que le echaran a galeras | que lo mandaran a galeras | La peine ordinaire des crimes graves. Ici personne ne sait si c’est un éloge ou un blâme. |
| dél | de él | De et él soudés. |
La syntaxe
La phrase à problème est merecía el que le compuso, pues no hizo tantas necedades de industria, que le echaran a galeras. Tout tourne autour de pues et de de industria. Si pues veut dire puisque, l’auteur mérite les galères pour avoir écrit des sottises sans le vouloir, ce qui a peu de sens juste après avoir appelé le livre le meilleur du monde. Si la phrase est ironique, il mérite les galères pour avoir écrit si bien qu’il en devient dangereux. Si l’on rattache de industria aux galères plutôt qu’aux sottises, le sens change encore. La syntaxe permet toutes les lectures et n’en exclut aucune, et quatre siècles d’éditeurs ne se sont pas mis d’accord.
Ce qu’entend un lecteur espagnol
Ce que loue le curé, c’est le réalisme. Dans Tirant le Blanc les chevaliers mangent, dorment, font leur testament et meurent dans leur lit, exactement ce qu’ils ne font jamais dans l’Amadis, et exactement ce que fera don Quichotte au dernier chapitre de ce livre. Le seul livre de chevalerie que sauve le curé est donc celui qui ressemble le plus au roman où il se trouve. Puis vient la phrase sur les galères, et l’éloge tourne à l’énigme. C’est peut-être une plaisanterie sur un livre trop bon pour être permis, ou Cervantès obscur exprès au sujet d’un rival qu’il admirait. Dans tous les cas, la critique la plus célèbre du roman est une phrase que personne ne sait analyser.
Là où le cours t’y prépare
- Le passé composé et le participeLeçon 18Le curé et le barbier ouvrent la bibliothèque
