C2 · Première partie, pages liminaires

Le poème d’Urganda : des vers à la fin coupée

Parmi les poèmes placés en tête de l’édition de 1605, il y en a un dont chaque vers s’arrête une syllabe trop tôt. La fin qui manque est toujours évidente pour un natif et jamais pour les autres, ce qui en fait le test de lecture le plus pur du livre. Cette unité rétablit les fins et explique de quoi se moque le poème.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Première partie, pages liminaires. Sans adaptation.

Si de llegarte a los bue-, libro, fueres con letu-, no te dirá el boquirru- que no pones bien los de-. Mas si el pan no se te cue- por ir a manos de idio-, verás de manos a bo-, aun no dar una en el cla-, si bien se comen las ma- por mostrar que son curio-.

Si tu vas, livre, avec assez de soin pour arriver aux bons lecteurs, aucun sot ne te dira que tu ne sais pas où mettre les doigts. Mais si tu brûles de tomber entre les mains des ignorants, tu les verras, tout à coup, ne pas mettre une seule fois dans le mille, même s’ils se dévorent les mains pour montrer qu’ils sont savants.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Si, para llegar a los buenos, libro, vas con cuidado, no te dirá el bobo que no pones bien los dedos. Pero si estás impaciente por caer en manos de idiotas, verás de repente que no dan ni una en el clavo, aunque se mueren por demostrar que son entendidos.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
bue-buenosLe vers à la fin coupée, verso de cabo roto. Le lecteur complète le mot.
letu-letura, lecturaLetura, avec le groupe de consonnes simplifié, comme on le prononçait.
boquirru-boquirrubioMot à mot bouche blonde. Un nigaud qui parle trop.
no pones bien los de-no pones bien los dedosMal placer les doigts, comme sur un instrument. Ne pas savoir ce qu’on fait.
si el pan no se te cue-si el pan no se te cueceNo cocérsele a uno el pan, être impatient, ne pas tenir en place.
idio-idiotasIdiota voulait dire sans instruction autant que stupide. C’est le lecteur que craint Cervantès.
de manos a bo-de manos a boca, de repenteTout à coup, sans prévenir. L’expression a disparu.
no dar una en el cla-no dar una en el clavoSe dit encore. Dar en el clavo, mettre dans le mille.
se comen las ma-se comen las manosComerse las manos, brûler d’impatience. Disparu.
curio-curiososCurioso au sens de soigneux et instruit, et non de curieux.

La syntaxe

Chaque vers perd sa fin à partir de la voyelle accentuée, et le lecteur la complète. Cela ne marche que parce que la grammaire rend chaque fin prévisible : fueres con letu- ne peut être que letura, no pones bien los de- ne peut être que dedos. Lu à voix haute, le poème est un jeu de complétion, et il fonctionne comme un test. Un natif comble chaque trou sans s’en apercevoir. Un apprenant doit s’arrêter à chaque vers, et le nombre de tes arrêts mesure assez bien le chemin parcouru.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Les vers à la fin coupée étaient une mode du moment, et Cervantès les donne à Urganda, une magicienne sortie de l’Amadis de Gaule, si bien que la plaisanterie est double : une forme comique dite par une figure des livres mêmes que le roman attaque. Et le poème parle des lecteurs. Il met le livre en garde contre les idiotas qui veulent passer pour curiosos, autrement dit contre les demi-savants qui commentent tout. La première chose que fait le roman, avant même de commencer, c’est choisir ses lecteurs.

Là où le cours t’y prépare