C1 · Première partie, chapitre 3

Le conseil de l’aubergiste : de l’argent et des chemises propres

L’aubergiste qui va armer don Quichotte chevalier lui demande s’il a de l’argent, et s’entend répondre que les livres n’en parlent jamais. Sa réponse est une seule longue phrase au discours indirect, et c’est le meilleur endroit du livre pour voir le discours indirect espagnol au travail : chaque verbe recule d’un cran, et le subjonctif porte les ordres.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 3. Sans adaptation.

Preguntóle si traía dineros; respondió don Quijote que no traía blanca, porque él nunca había leído en las historias de los caballeros andantes que ninguno los hubiese traído. A esto dijo el ventero que se engañaba; que, puesto caso que en las historias no se escribía, por haberles parecido a los autores dellas que no era menester escrebir una cosa tan clara y tan necesaria de traerse como eran dineros y camisas limpias, no por eso se había de creer que no los trujeron; y así, tuviese por cierto y averiguado que todos los caballeros andantes, de que tantos libros están llenos y atestados, llevaban bien herradas las bolsas, por lo que pudiese sucederles; y que asimismo llevaban camisas y una arqueta pequeña llena de ungüentos para curar las heridas que recebían

Il lui demanda s’il avait de l’argent. Don Quichotte répondit qu’il n’avait pas un sou, parce qu’il n’avait jamais lu dans les histoires des chevaliers errants qu’aucun d’eux en eût porté. À cela l’aubergiste dit qu’il se trompait, car même si les histoires ne l’écrivaient pas, parce que leurs auteurs avaient jugé inutile d’écrire une chose aussi évidente et aussi nécessaire à emporter que de l’argent et des chemises propres, ce n’était pas une raison pour croire qu’ils n’en emportaient pas. Et qu’il tînt donc pour certain et prouvé que tous les chevaliers errants, dont tant de livres sont pleins à craquer, avaient des bourses bien garnies, pour ce qui pourrait leur arriver, et qu’ils emportaient aussi des chemises et un petit coffret plein d’onguents pour soigner les blessures qu’ils recevaient

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Le preguntó si llevaba dinero. Don Quijote respondió que no llevaba ni un céntimo, porque nunca había leído en las historias de los caballeros andantes que ninguno lo llevara. A esto el ventero le dijo que se equivocaba, que aunque en las historias no se escribiera, porque a sus autores les había parecido que no hacía falta escribir algo tan evidente y tan necesario de llevar como el dinero y las camisas limpias, no por eso había que creer que no los llevaban. Y que, por tanto, tuviera por cierto y comprobado que todos los caballeros andantes, de los que están llenos tantos libros, llevaban las bolsas bien provistas, por lo que pudiera pasarles, y que también llevaban camisas y una cajita llena de ungüentos para curar las heridas que recibían

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
Preguntólele preguntóPronom collé au verbe en tête de phrase, sa place normale en 1605.
no traía blancano llevaba ni un céntimoLa blanca était une petite pièce de cuivre. Estar sin blanca, c’est encore ainsi qu’un Espagnol dit qu’il est fauché.
que ninguno los hubiese traídoque ninguno lo llevaraNinguno dans une proposition qui dépend d’un verbe nié, au sens de quelqu’un. L’espagnol le fait encore : nunca he visto que nadie lo haga.
traerllevarTraer pour ce qu’on porte sur soi, là où aujourd’hui le verbe est llevar.
puesto caso queaunque, suponiendo queUne conjonction concessive qui a disparu.
escrebirescribirUne voyelle plus ancienne.
trujerontrajeronL’ancien passé simple de traer. On l’entend encore à la campagne.
tuviese por ciertoque tuviera por ciertoUn ordre au discours indirect, porté par l’imparfait du subjonctif sans verbe d’ordre devant. Ton français fait pareil avec qu’il tînt.
bien herradas las bolsaslas bolsas bien provistasHerrar, c’est ferrer un cheval ou cercler de fer. Une bourse bien ferrée.
recebíanrecibíanEncore une voyelle ancienne, qu’on trouve dans tout le livre.

La syntaxe

Dès que l’aubergiste commence, plus rien n’est cité. Chaque proposition est rapportée, et les temps reculent d’un cran comme l’espagnol l’exige : se escribía, era menester, se había de creer. Le moment intéressant est tuviese por cierto. Aucun verbe de parole ne le précède. L’ordre de l’aubergiste, tenga usted por cierto, a simplement été mis à l’imparfait du subjonctif et posé dans la narration, ce qui est encore la façon dont l’espagnol rapporte un impératif.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

L’aubergiste est un filou qui a lu les mêmes livres et sait exactement comment parler à un fou, alors il argumente à partir du silence des sources : les auteurs n’ont pas parlé d’argent ni de chemises propres parce que c’était trop évident. L’argument est excellent, et c’est aussi tout le programme du roman. Cervantès va écrire tout ce que les livres de chevalerie ont laissé de côté, l’argent, les chemises, les auberges et les bleus, et le premier à le dire, c’est l’aubergiste.

Là où le cours t’y prépare