C1 · Deuxième partie, chapitre 36

La lettre de Sancho à Thérèse : écrire comme on parle

Sancho ne sait pas écrire, alors il dicte une lettre à sa femme, et le résultat est de l’espagnol parlé sur le papier : proverbes, plaisanteries, apartés et nouvelles d’un seul souffle. Mets-la à côté de la lettre de don Quichotte à Dulcinée et tu as les deux registres du livre dans le même genre. Cette unité porte sur la grammaire de l’oral une fois qu’on l’écrit.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 36. Sans adaptation.

Si buenos azotes me daban, bien caballero me iba; si buen gobierno me tengo, buenos azotes me cuesta. Esto no lo entenderás tú, Teresa mía, por ahora; otra vez lo sabrás. Has de saber, Teresa, que tengo determinado que andes en coche, que es lo que hace al caso, porque todo otro andar es andar a gatas. Mujer de un gobernador eres, ¡mira si te roerá nadie los zancajos! Ahí te envío un vestido verde de cazador, que me dio mi señora la duquesa; acomódale en modo que sirva de saya y cuerpos a nuestra hija. Don Quijote, mi amo, según he oído decir en esta tierra, es un loco cuerdo y un mentecato gracioso, y que yo no le voy en zaga. Hemos estado en la cueva de Montesinos, y el sabio Merlín ha echado mano de mí para el desencanto de Dulcinea del Toboso, que por allá se llama Aldonza Lorenzo: con tres mil y trecientos azotes, menos cinco, que me he de dar, quedará desencantada como la madre que la parió. No dirás desto nada a nadie, porque pon lo tuyo en concejo, y unos dirán que es blanco y otros que es negro.

Si on me donnait bien le fouet, au moins j’allais monté comme un seigneur. Si j’ai un bon gouvernement, il me coûte bien le fouet. Tu ne comprendras pas ça pour l’instant, ma Thérèse. Une autre fois tu le sauras. Il faut que tu saches, Thérèse, que j’ai décidé que tu irais en carrosse, c’est ce qui compte, parce que toute autre façon d’aller, c’est aller à quatre pattes. Tu es femme de gouverneur, voyons si quelqu’un osera te ronger les talons ! Je t’envoie un habit vert de chasseur que m’a donné madame la duchesse. Arrange-le pour qu’il fasse une jupe et un corsage à notre fille. Don Quichotte, mon maître, à ce que j’entends dire par ici, est un fou sensé et un imbécile amusant, et je ne suis pas loin derrière. Nous avons été dans la caverne de Montesinos, et le sage Merlin a mis la main sur moi pour désenchanter Dulcinée du Toboso, qui là-bas s’appelle Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet, moins cinq, que je dois me donner, elle sera désenchantée comme la mère qui l’a mise au monde. N’en dis rien à personne, car mets tes affaires devant le conseil, et les uns diront que c’est blanc et les autres que c’est noir.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Si me daban buenos azotes, al menos iba bien montado. Si tengo un buen gobierno, buenos azotes me cuesta. Esto no lo vas a entender ahora, Teresa mía, ya lo sabrás más adelante. Has de saber, Teresa, que he decidido que vayas en coche, que es lo que importa, porque cualquier otra manera de ir es ir a gatas. Eres la mujer de un gobernador, ¡a ver quién se atreve ahora a criticarte! Ahí te mando un traje verde de cazador que me dio mi señora la duquesa. Arréglalo para que le sirva de falda y corpiño a nuestra hija. Don Quijote, mi amo, según he oído decir por aquí, es un loco cuerdo y un tonto gracioso, y yo no me quedo atrás. Hemos estado en la cueva de Montesinos, y el sabio Merlín me ha elegido para desencantar a Dulcinea del Toboso, que allí se llama Aldonza Lorenzo: con tres mil trescientos azotes, menos cinco, que me tengo que dar, quedará desencantada como la madre que la parió. No digas nada de esto a nadie, porque si cuentas tus cosas en público, unos dirán que es blanco y otros que es negro.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
Si buenos azotes me daban, bien caballero me ibasi me azotaban, al menos iba bien montadoUn proverbe sur les condamnés, qu’on fouettait en les promenant sur un âne. Sancho le plie à son propre cas.
tengo determinadohe decididoEncore tener suivi du participe comme passé composé.
andes en cochevayas en cocheAndar pour voyager, et le carrosse comme signe de rang.
¡mira si te roerá nadie los zancajos!¡a ver quién te critica ahora!Roer los zancajos, ronger les talons de quelqu’un, en dire du mal. Nadie au sens de quelqu’un, dans une question qui attend non.
acomódalearréglaloPronom collé à la fin de l’impératif, et le pour une chose.
saya y cuerposfalda y corpiñoLes deux pièces d’une robe de femme. Le cuerpo était le corsage.
un loco cuerdo y un mentecato graciosolo mismo hoyDeux contradictions de suite. C’est le meilleur résumé de don Quichotte de tout le livre, et il vient de Sancho.
no le voy en zagano me quedo atrásIr en zaga, suivre derrière. No irle a uno en zaga se dit encore.
trecientostrescientosLa forme ancienne, sans le s.
pon lo tuyo en concejosi cuentas tus cosas en públicoLa première moitié d’un proverbe : mets tes affaires devant le conseil, et les uns diront blanc et les autres noir.

La syntaxe

La lettre n’a presque pas de subordonnées. Les phrases commencent par un proverbe ou une nouvelle et s’arrêtent net, et les liens entre elles sont laissés au lecteur, exactement comme à l’oral. Ce qui tient l’ensemble, c’est la deuxième personne : Teresa mía, has de saber, mira, acomódale, no dirás. Sancho écrit comme il lui parlerait d’un bout à l’autre de la cuisine, et le futur no dirás desto nada a nadie est un ordre déguisé en prédiction.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Don Quichotte est un loco cuerdo et un mentecato gracioso, et je ne suis pas loin derrière. C’est le verdict de Sancho lui-même, et il est plus fin que tout ce que le duc et la duchesse réussissent en vingt chapitres de farces. La lettre est aussi un petit portrait d’un homme changé par sa charge : il veut sa femme en carrosse, il dit sans gêne que les nouveaux gouverneurs y vont pour s’enrichir, et il est fier de lui. Cervantès la date du 20 juillet 1614, une vraie date glissée au milieu d’une fiction.

Là où le cours t’y prépare